Stern, p
. 3. Gurlitt, Ueber Ossian, I.
Introduction 4'
1. Gaul, poème d'Ossian. — Ce Gaul est le fils de Morni. Dans une expédition au delà des mers, il se trouve isolé de l'armée de Fingal, accablé par les ennemis, et succombe sous le nombre. Sa femme, Evir-Choma, qui s'était embarquée pour le rejoindre, tente de le ramener sur sa barque, mais ils meurent tous deux. Ce poème, assez long, abonde en motifs poétiques : au début, l'apostrophe au soleil ; plus loin, Ossian déplore la chute et la ruine de Temora, de Tura et de Selma. En tâtonnant dans les ténèbres, il reconnaît le bouclier de Gaul, qui fut le compagnon de son Oscar. 11 en prend occasion pour raconter la fm de ce héros, non sans un retour mélancolique sur lui-même. L'élément lyrique tient aussi une grande place dans les plaintes d'Evir- Choma.
2. Dargo, poème d'Ullin. — L'action de ce poème compliqué et romanesque se passe du temps de Comhal, père de Fingal. Dans une expédition maritime, ce chef retrouve Dargo, l'un de ses compagnons, que l'on croyait perdu en mer. Sa disparition ayant causé la mort de sa femme Crimora, il épouse Crimoïna, femme du roi ennemi, Amor, vaincu et tué. Un des compagnons de Dargo s'avise d'éprouver si cette étrangère aime réellement son mari, et pour cela on lui rapporte Dargo couvert de sang et soi-disant tué par un sanglier. Crimoïna le pleure et meurt. Deux épisodes racontés par Ullin narrent, de plus, les aventures romanesques de Colda et de Min vêla, de Morglan et de Minona.
3. Dennid, poème d'Ossian. — C'est une très ancienne légende, qui se trouve dans des textes authentiques. Le clan des Campbell, qui couronnait ses armoiries d'une hure de sanglier, prétendait descendre de ce Dermid. Dans une chasse de Fingal, Dermid tue un sanglier. L'envieux Connan lui suggère de mesurer la longueur de la bête, de la queue à la tête, avec ses pieds nus. Les soies le blessent et il expire, ainsi que son amante Graïna qui avait été atteinte par la flèche d'un chasseur. Ce poème [est très curieux par le contraste entre la donnée primitive, toute grossière et peut-être mytliique, et les ornements lyriques, les développements sentimentaux qui sont venus s'y ajouter.
4. Calhula, poème d'Ossian. — Fingal est invité à un festin chez le roi Cathula. Celui-ci déplore la mort de sa femme et de son fils, dont un barde raconte alors longuement les aventures et le naufrage. Puis les chefs entrent en campagne, et Cathula dans la bataille se mesure avec un jeune guerrier, qu'il tue, et qui n'était autre que son fils. On le voit, le thème du combat entre un père et son fils, qui fait le fond de Car thon, est repris ici ; il est traité avec plus de sentiment et d'émotion.
o. Manos, poème d'Ossian. — C'est la suite de Calhula. Manos est le chef de Lochlin vaincu dans le précédent combat ; malgré sa promesse, il reprend les armes contre Fingal, qui le défait et le tue. Un épisode caractéristique est celui du vieillard qui veille le cadavre de son chien fidèle.
C. Duthona, poème d'Ossian. — Duthona est le pays de Conar, ami de Fingal. Celui-ci, victorieux du méchant roi Dorla, délivre Conar et lui rend sa fille Minla, qui s'était déguisée en jeune barde. Ce poème se grossit d'épisodes et de développements sur les thèmes habituels, vieillesse d'Ossian, regret des anciens jours.
7. Finan et Lorma, poème d Ossian. — Ossian distinguant dans les nuages les deux figures plaintives de Finan et de Lorma, le frère et la sœur, raconte ou plutôt fait raconter par Murno, leur père, le naufrage qui fit périr Finan, et comment Lorma, qui avait fait des efforts désespérés pour le sauver, mourut en même temps que lui. Urran vient pleurer Lorma qu'il aimait. A ce propos, le Barde raconte comment Turloch, plus heureux que Murno, retrouva vivants ses deux enfants, qu'il croyait noj'és dans un torrent.
8. Trathal, poème d'Ossian. — Le poème débute encore par un hymne au soleil, où l'on remarque quelques variations sur le thème développé dans Car thon. Le lâche Colgul, vaincu par Trathal, lui envoie un faux transfuge pour l'attirer ; Trathal échappe à ce piège, et tue Colgul ; Calmora, amante de ce chef, tombe morte dans la fosse où on va l'ensevelir. Joli groupe d'intérieur formé parla famille de Trathal qui attend le retour du chef : la belle Sulindona et ses deux enfants.
U. Dargo, fils de Driiivel, poème d'Ossian. — Ce Dargo
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ne doit pas être confondu avec celui de tout à l'heure. Celui-ci est un druide qui défie Fingal. Curach, envoyé pour le combattre, est victorieux, mais après l'avoir tué succombe à son tour. Bref et pathétique épisode de la belle Inlorno, qui fut poignardée par son père pour avoir averti l'étranger qu'elle aimait du piège qui lui était tendu.
10. Colmul, fils de Dargo, poème d'Ossian. — Suite du précédent. Dargo mort, son fds Colmul reprend le combat contre l'armée de Fingal ; il est tué par Fergus, et la guerre cesse. Nombreux épisodes : celui de la rencontre d'un guerrier victorieux et de son ennemi expirant qui pleurent tous deux la même amante ; celui du dogue fidèle qui meurt de douleur sur la tombe de son maître ; celui de Lugar, jadis guerrier vaillant et prospère, que Fingal retrouve vieux et pauvre. A la fin, longues variations sur le thème des regrets et de la vie éphémère.
11. L'Incendie de Tura. — Pendant une expédition de Fingal, la ville de Tura, où n'étaient restés que les vieillards, les femmes et les enfants, devient, par une cause inexpliquée, la proie des flammes. Le poème se continue par une longue élégie, où Ossian et Malvina évoquent tour à tour les guerriers et les jeunes filles que l'incendie de Tura a anéantis, et se termine par les réflexions philosophiques que cette catastrophe inspire à Ossian.
12. Cath-Lava. — Ce poème est par le texte attribué au barde Orran. C'est l'histoire d'un contre-enlèvement. Sulmina, qui fuyait de nuit la maison de son père pour rejoindre Ronnan qu'elle aimait, est enlevée en route par Lava qui l'aime et qu'elle n'aime point. Les deux rivaux se rencontrent les armes à la main. Lava succombe. Mais Sulmina, qui s'était armée pour porter secours à Ronnan, a été blessée mortellement.
13. Cathluina, poème d'Ossian. — C'est le plus romanesque et le plus invraisemblable de tous ces poèmes : aussi a-t-il été fort imité. Annir, aimée de Gaul et de Garno, deux amis, pour se débarrasser de Garno qu'elle n'aime pas, lui adresse (déguisée en jeune guerrier) un défi de la part du terrible Duaran. Garno relève le défi. Alors Annir porte le même défi à Gaul, qui le relève également. Il ne reste plus, on l'a deviné, qu'à mettre en présence les deux
amis, qui croient chacun avoir affaire à Duaran. Ils combattent toute la nuit, et finissent par s'entre-tuer. Annir meurt de douleur sur leurs tombes ; Ossian évoque leurs ombres du sein des nuages.
14. La mort d'Artho. — Ardar, qui pleurait déjà la perte de son fils Calmar, apprend encore la mort de son autre fils Artho ; un guerrier, fils d'Arman, lui dit sa fin valeureuse, et lui raconte en même temps comment Colval, qui aimait Artho, est morte de douleur en le voyant expirer.
Les résumés qui précèdent ont pu faire connaître, dans leurs grandes lignes, les histoires que raconte YOssiayi de Macpherson et de Smith, et auxquelles il sera fait allusion à mainte page de cet ouvrage. Ces histoires sont à la fois très compliquées et très monotones. Elles sont très compliquées, car en peu de pages elles déroulent un très grand nombre de faits, dont presque aucun n'est traité avec un développement suffisant pour captiver le lecteur en l'identifiant tour à tour avec les différents personnages, en lui faisant suivre avec intérêt les péripéties de l'action. Les événements se suivent, surtout dans les poèmes les plus courts, d'une manière heurtée, sans lien, sans harmonie ; les auteurs, ayant voulu accumuler dans un étroit espace des situations et des coups de théâtre aussi nombreux que possible, sont bien loin d'atteindre l'ampleur épique. Si Fmgal et Temora se déroulent avec plus de lenteur, c'est que le récit est allongé par des bavardages, ce n'est pas qu'il soit rempli par des actions. A cet égard, Ossian est à Homère ce qu'un mélodrame trépidant et sentimental est à Sophocle. Les personnages et les lieux, nommés pour la plupart plutôt que caractérisés, défilent devant le lecteur avec une rapidité cinématographique et fatigante. Ces histoires sont compliquées encore, parce que les récits accessoires, les parenthèses, les hors-d'œuvre, y tiennent une place excessive. Fi/i^a/ et Temora sont farcis d'épisodes, et dans tel des poèmes plus courts ils pullulent à tel point
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que l'action principale n'est plus qu'un fîl ténu destiné à les rattacher l'un à l'autre. On s'explique ce caractère particulier, si l'on songe que Macpherson et Smith ont dû util'ser le plus possible les ballades ou les traditions authentiques en leur empruntant tantôt le sujet général, tantôt tels détails particuliers, et que la dispersion de leurs matériaux se retrouve dans le décousu de leur œuvre. Ce caractère est fort important pour notre sujet : car c'est cette confusion peu harmonieuse, ce fouillis d'épisodes sans lien, ces histoires que raconte un barde i3our faire passer le temps ou que se rappelle soudainement un héros, c'est tout cela qui offrait une mine presque inépuisable aux poètes d'almanachs et aux rimeurs d'élégies : c'était autant de situations toutes trouvées, autant de sujets dhéroïdes ou de stances, qui demandaient à être traités isolément, et qu'il n'était besoin de nul effort pour détacher du tissu lâche et vague où ils étaient enchâssés. Ainsi ces thèmes lyriques, originaires en partie de la rude poésie des chants gaéliques, retournaient à travers les prétentions épiques de Macpherson à leur vraie forme, et retrouvaient leur indépendance primitive dans les stances et les couplets des ossianistes français.
Rien n'égale la complication fatigante de ces poèmes, si ce n'est leur monotonie. Elle est due au manque de couleur locale, à la perpétuelle répétition des mêmes aventures. Macpherson a sysiématiquement écarté de son œuvre les éléments locaux ou originaux qui auraient dû lui assurer une intéressante variété. Pas de christianisme ; pas d'âpre dispute entre Ossian et saint Patrick ; seulement de vagues allusions aux culdées, aux « fils du rocher », c'est-à dire, paraît-il, aux premiers solitaires ou apôtres chrétiens. Pas de religion quelle qu'elle soit ; cette lacune si extraordinaire a été dès l'origine extrêmement remarquée. Tout au plus, un vague « Esprit de Loda », sorte de fantôme gigantesque que combat Fingal, et qu'on s'est plu à identifier plus tard avec l'Odin des Scandinaves ; surtout une croyance à la survie des âmes sous la forme d'ombres qui habitent dans les nuages. Ces ombres apparaissent aux héros, soit dans le jour, soit en songe, et leur prédisent les malheurs. Ceux sur qui les bardes n'ont pas entonné le chant funèbre
errent parmi les vapeurs empestées du Lego. Pas de vie de famille, sauf quelques très rares indications ; pas de foyer, pas de vie matérielle. Le manque de détails empruntés à l'existence de tous les jours avait frappé de bonne heure des lecteurs qui connaissaient leur Homère. Ni maisons, sauf le vague et pompeux « palais de Selina » ; ni armes, ni trésors, ni meubles, ni repas, sauf la « fête des Coquilles », sur laquelle aucun détail gastronomique n'est donné; rien n'est décrit avec la précision naïvement admirative qu'on remarque dans V Odyssée, dans nos Chansons de Geste, et dans les véritables poésies ossianiques. Les blessures mêmes sont indiquées par à-peu-près. N'étaient les quelques indications vagues que nous avons citées, l'on pourrait dire que ces gens-là vivent en plein air et se nourrissent de vent.
Restent les deux grands ressorts de la poésie épique, la guerre et l'amour. La guerre est partout dans ces poèmes : l'on s'y bat à toutes les pages, mais l'on s'y bat, si l'on peut dire, sans conviction. Non seulement Fingal est généreux, et pardonne au vaincu : il tient ces qualités du Finn légendaire ; mais encore il ne combat que très rarement lui-même ; il envoie à sa place Ossian, ou Oscar, ou Gaul, ou Fergus, ou Fillan ; il se contente de présider la bataille au lieu de la conduire. De plus, on se bat parce qu'il y a des envahisseurs, les guerriers de Lochlin par exemple, à repousser, ou des rois amis à rétablir sur leur trône en punissant un usurpateur ; mais ces guerres ne sont pas animées et soutenues d'un vigoureux esprit patriotique ou national. Point de haines héréditaires, point de préjugés nationaux. Un grand souffle épique n'anime pas ces poèmes.
La guerre, d'ailleurs, est surtout prétexte à des histoires d'amour. Quand il n'y a pas de batailles, ce sont des aventures sur mer, des naufrages, où se placent tout naturellement d'autres histoires d'amour. Elles sont aussi innombrables que fastidieuses. Il serait long de dénombrer les couples dont Ossian retrace, avec plus ou moins de détail, la destinée le plus souvent lamentable. Tendres amants, ou légitimes mais non moins tendres époux, aucun n'a de caractère bien tracé ; ce sont des ombres vaines et larmoyantes. L'amant est frappé au combat d'un coup mortel, ou il succombe dans un combat sinsfulicr, ou il est victime d'un nau-
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frage, ou il est mis en pièces par un sanglier. L'amante, qui s'est travestie en jeune guerrier, reçoit un coup mortel en combattant à côté de lui ou en se portant à son secours. Car le travesti se porte beaucoup dans Morven. Quelquefois, comble d'infortune ! elle reçoit la mort de celui même qu'elle adore, et qui ne Ta pas reconnue sous ce déguisement. Ou bien, si les combats l'ont épargnée, elle meurt de douleur sur la tombe de son amant. Ces situations très peu variées se retrouvent dans vingt histoires plus romanesques et plus invraisemblables les unes que les autres. Elles faisaient jadis les délices des cœurs sensibles, et c'est aujourd'hui la partie morte et bien morte de la poésie ossianique.
Mais les âmes méditatives et rêveuses trouvaient dans ces poèmes des attraits plus profonds, et dont le pouvoir n'est pas encore aboli. Si la narration épique est froidement romancée et fadement artificielle, elle est située du moins dans un paysage qui a été une révélation pour l'Europe, et qui est encore à de certaines heures en singulière harmonie avec nos âmes. Ce paysage est peu varié : Macpherson n'a peint que ce qu'il connaissait, le berceau de sa jeunesse étant la terre de ses héros '. Et, par cette rencontre providentielle, il a évité forcément le vague, le faux, le lieu commun, fléaux du paysage classique et souvent du paysage romantique. Cette heureuse monotonie a été Tun des principaux éléments de son succès. On connaît, au moins par ouï-dire, les éléments essentiels du paysage ossianique : la mer glauque ou blanche d'écume, roulant ses vagues énormes à l'assaut des rochers escarpés du rivage ; les baies et les îles innombrables, qui découpent le littoral et rapprochent partout les deux éléments ; les lacs que revêt un perpétuel voile de brouillards ; le ciel bas, nuageux, sombre ; les montagnes nues, couvertes de landes stériles ou de forêts de chênes et de sapins ; les torrents écumeux et bruyants ; les vastes bruyères désertes sous la lune froide. Parfois, un chevreuil qui fuit à travers les rochers ; un chasseur solitaire qui s'arrête auprès d'une
1. Un géographe considère VO<sian de Macpherson comme la parfaite expression du paysage des Hautes-Terres, tandis que Burns exprime celui des Basses-Terres (Hardy, Géographie des Highlands, p. 154).
tombe ou au pied d'un arbre fracassé par les tempêtes. Pas d'agriculture, pas de vie pastorale, rien qui réchauffe le cœur en annonçant les féconds travaux des hommes : un pays presque désert sous un ciel inclément.
Et puis, dans les poèmes ossianiques, la narration n'est pas tout, ni l'évocation du cadre où se meuvent les héros. Il y a là en outre des motifs lyriques qui ont puissamment ému les hommes, et dont quelques-uns peuvent encore réveiller des émotions vagues et sincères. Fuite irréparable des jours, grandeur des époques et des empires qui ne sont plus, sentiment désespéré de la faiblesse de l'homme éphémère devant la nature impérissablement jeune, sous l'œil serein des astres ; désir passionné de fixer au moins par la mémoire le souvenir des temps révolus ; mélancolie du vieillard qui survit à tout ce qu'il aima; harmonie des vents lugubres, de l'automne qui endeuille la terre, des feuilles qui tombent, des nuages sombres, avec la tristesse de l'âme ; mystère insondable de la destinée, et néant des espoirs humains ; tels sont en raccourci les principaux thèmes lyriques qui se retrouvent presque à chaque page d'Ossian, et qui en font, bien plus que les fantômes, les vains coups d'épée et les historiettes sentimentales, la véritable originalité et l'intérêt permanent. Par eux la poésie, trop souvent bannie des vers, rentrait à grands flots fougueux et pressés dans cette prose nouvelle. Par eux trouvait une voix tout ce que l'âme moderne, inquiète et compliquée, sentait en elle de tristesses et d'émotions que nul n'avait encore exprimées.
Telle était la seconde nouveauté d'0i.9/a/j. Une troisième était la forme. La prose rythmée de Macpherson fut une révélation. Grâce à cette prose, Ossian pouvait librement épancher ses sentiments ; il était dispensé de la régularité des vers majestueux et de la contrainte des strophes ^à forme fixe. Il pouvait éviter les antithèses, les épithètes, les remplissages et les boursouflures. Il disait brièvement ce qu'il avait à dire, d'un souffle un peu haletant, sur un ton très peu varié, mais parfois saisissant. Sa phrase courte, directe, cadencée, l'aidait à faire impression sur les âmes. Et ses paroles pouvaient inspirer les poètes : car c'était de la matière épique sans la gêne du grand vers de l'épopée,
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c'était surtout de la matière lyrique sans la difficulté des rythmes précis et inexorables du lyrisme. On pouvait librement en versifier tel ou tel morceau, et nous verrons qu'un véritable concours de poésie s'est institué sur des passages de Car thon ou des Chants de Selma.
Ce style, au reste, n'avait rien de trop déconcertant. Les grands poètes ont chacun leur manière propre, qui parfois étonne, effarouche leurs premiers lecteurs, et peut nuire pour un temps à leur popularité. Ossian est original sans l'être trop. Il rappelle qu'il est gaélique par un certain nombre de tours consacrés, dont le génitif descriptif est le plus fréquent (Selma des rois, Cromma-glas des boucliers, Swaran des îles des tempêtes, Ullin des harpes) ; par les épithètes composées qui rappellent étrangement celles d'Homère (Duthmaruno aux cheveux noirs, Trenmor au large bouclier^ les guerriers au sourcil sombre) * ; par les périphrases consacrées {fils de la chasse, enfant du rocher) ; par les fréquentes métaphores et les incessantes comparaisons. Mais il n'est pas trop étrange, trop barbare ; il n'offre rien qui ne se comprenne d'abord, et l'on se sent agréablement dépaysé sans se trouver perdu dans l'inconnu. La prose anglaise qu'Ossian a revêtue pour se présenter à l'Europe est claire et facile ; son vocabulaire limité, où font presque partout défaut les termes concrets, pittoresques, est emprunté à la langue poétique classique et n'offre rien qui déroute l'étranger : une connaissance élémentaire de cette langue suffît à la bien entendre ; et c'est encore là une raison décisive de son succès. La langue dans laquelle est écrit Os.sm/? le rend d'avance européen.
Tels sont, résumés à grands traits, les principaux aspects d' Ossian à ne considérer ces poèmes qu'en eux-mêmes, et telles sont en même temps, on l'a vu chemin faisant, les principales raisons, internes et essentielles, de son succès éphémère ou prolongé. Mais nous avons à résumer aussi les discussions passionnées que dès son apparition il a sou-
1. Ces exemples sont tous empruntés au début du Duan II de Cath- Loda. Dans les cinquante premières lignes de ce chant, je relève 3 génitifs descriptifs, 6 épithètes composées, 2 métaphores, 7 comparaisons.
levées, et dont nous retrouverons l'écho à chaque période de son histoire en France,
L'accueil fait en Angleterre à l'écossais Ossian avait été inégalement bienveillant selon les dates et selon les groupes littéraires. Il faut en chercher la raison en grande partie dans des motifs politiques et des préjugés nationaux. Ces mêmes motifs et ces mêmes préjugés rendaient les oreilles attentives et souvent favorables aux premiers soupçons qui s'élevèrent sur l'authenticité des productions de Macpherson.
Dès l'apparition des Fragments de 1700, un juge aussi délicat et aussi compétent que Gray montrait des doutes que Hume s'etîorçait de dissiper. Gray, d'ailleurs très sensible aux beautés d'Ossian, doutait qu'une pareille poésie eût jamais pu exister dans les montagnes de TEcosse. Hume prouvait qu'elle y avait existé de tout temps. On voit dès l'origine le malentendu ; Tun parle de V Ossian tel que Macpherson le donne, l'autre parle du corps imposant des traditions ossianiques que nous avons indiquées plus haut. On voit aussi, dès l'origine, le dilemme faux qui devait être répété tant de fois au cours de la controverse : Ou Macpherson a un génie extraordinaire, ou il a découvert un trésor inappréciable '. Comme Gray ne pouvait admettre qu Ossian fût l'œuvre de Macpherson, dont les talents lui étaient suspects, il finissait par se laisser convertir à l'authenticité, en avouant toutefois qu'aucune hypothèse ne satisfaisait pleinement sa raison. A Cambridge, d'ailleurs, on restait sceptique.
D'autre part, également avant la publication de Fingal, des indices d'inquiétude s'étaient manifestés en Irlande.
1. Lettre de Gray à VVarton, dans Mason, Life of Gray (II, 162), citée par B. Saunders, p. S7: « In short, the man is the very démon of poetry, or he lias lighted on a treasurc liid l'or âges. »
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Les Ecossais allaient-ils ravir aux Irlandais leur héros national? On protestait, de Dublin, contre les publications annoncées. Ceux même qui admettaient l'authenticité essentielle des poèmes eurent beau jeu, quand le volume eut paru, à démolir le fragile échafaudage de notes et de dissertations sur lequel Macphersonétayait son Ossian écossais. Sans qu'il soit possible d entrer ici dans le détail de cette polémique, dont nous retrouverons en France une intéressante répercussion, il faut faire remarquer qu'il y avait là une permanente accusation de plagiat qui pouvait influer sur l'attitude de l'Europe lettrée.
Macpherson, cependant, semblait avoir cuirassé d'avance son œuvre contre tous les coups qui pourraient l'atteindre. Il avait élaboré des Dissertations érudites, destinées à situer Ossian dans l'histoire, et à expliquer les mœurs de son siècle ; il insistait sur la concordance des textes latins avec ses propres trouvailles ; il accompagnait chaque poème de notes savantes, où des rapprochements étaient indiqués, qui expliquaient, qui justifiaient une foule de noms et de circonstances. D'autre part, dès janvier ou février 17(31, il pensait à anéantir tout soupçon en publiant, en même temps que sa traduction, les originaux qui lui avaient servi. 11 avait commencé à lancer pour cet objet une souscription qui n'aboutit pas. Dans l'avertissement de la première édition de Fingal^ïl revenait sur cette idée, et déclarait qu'il était tout prêt à publier ses textes, mais qu'aucun souscriptear ne s'était présenté; à défaut de mieux, il déposerait les originaux dans une bibliothèque publique, ou chez son libraire. Il se peut que ces fameux originaux, dont nous reparlerons en détail plus loin, aient été réellement déposés chez le libraire, qui l'a afiîrmé ; mais personne ne dit les y avoir consultés. En fait de texte, on avait le septième chant de Temora, publié en gaéhque à la suite du poème. Mais cette publication ne servait guère. On manquait de points de comparaison. Il y avait extrêmement peu de textes gaéliques écossais imprimés, depuis un siècle qu'avait paru à Glasgow, en 1659, le premier livre imprimé en gaélique, un recueil de psaumes *.
52 Cssian en France
Malgré toutes ces précautions, il y eut bien des doutes en Angleterre dès la publication de Fingal et de Temora ; doutes épars et qui ne se coordonnaient pas. Samuel Johnson exprimait, avec la brutale franchise qui lui était coutumière, son mépris pour ces nouveaux poèmes. Le « dictateur littéraire » déclarait a priori qu'ils n'avaient d'autre auteur que leur traducteur, et qu'ils pourraient d'ailleurs être l'œuvre du premier venu. Mais il ne tentait même pas de démontrer l'inauthenticité : c'était une sorte de paradoxe qu'il lançait dans les cercles littéraires qu'il présidait. D'autres voix plus discrètes faisaient entendre des doutes expressifs. Walpole demandait si un poème en six chants peut être retenu de mémoire, quinze siècles durant, par des sauvages. Beattie tenait pour évident que ces poèmes n'avaient jamais existé auparavant dans la forme où Macpherson les publiait. Après Temora, les doutes se font plus pressants. Hume, jusque-là si favorable, sent naître des scrupules; et, pour les dissiper, presse Macpherson et Blair de publier les témoignages écrits de tous ceux qui connaissaient déjà les poèmes en langue gaélique ou qui les ont communiqués à Macpherson. Celui-ci lit la sourde oreille ; mais Blair déféra en partie au désir de son illustre collègue, et publia, avec un historique du travail de Macpherson, une série de témoignages dans V Appendice qui accompagnait la seconde édition de saZ)<6.se;7a^ïo/i.Hume ne fut pas aussi convaincu que Blair l'avait espéré.
Macpherson, à partir de cette époque (1703), excitait la défiance par l'attitude extrême qu'il prenait. Il soutenait que tous les poèmes qu'il avait publiés étaient entièrement traduits d'originaux authentiques ; toutes les objections de détail le trouvaient intraitable. 11 fallait donc, ou le croire absolument de bonne foi, ou le juger un eiîronté menteur; son intransigeance excluait tout moyen terme ; et c'est en ciret entre ces deux conclusions radicales que flottait l'opinion.
A cette première période de discussions (1760-1763) succède une longue période d'accalmie. L'attention publique s'est détournée à'Ossiati et de son authenticité discutée '.
1. On ne voit pas en cffel qu'on ait accordé grande attention à l'on-
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Pendant ce temps, le succès des poèmes va en augmentant : les imitations en vers se multiplient en Angleterre, les rééditions que donne Macpherson s'épuisent assez vite Le mystère qui planait sur Ossian pouvait, on Ta du moins supposé, être pour quelque chose dans ce succès. La querelle reprit vers 1774, et devint bientôt la plus longue, la plus importante et la plus passionnée qui ait jamais divisé le monde des lettres.
Samuel Johnson, qui s'était tenu sur la réserve pendant une dizaine d'années, revint à la charge. Il entreprit son voyage dans les îles Hébrides, entre autres motifs, pour y recueillir des preuves que VOssian de Macpherson ne reposait sur aucun fondement réel, et publia le récit de ce voyage en 1775 '. Avec l'attitude combative et bourrue qui lui était habituelle, le docteur niait absolument qu'il y eût, qu'il y eût jamais eu des poésies ossianiques : tout, sauf peut-être le nom d'Ossian, était sorti du cerveau de Macpherson. Cette position extrême, et déjà de son temps insoutenable pour quiconque eût pris la peine de s'informer en Ecosse ou en Irlande, s'expliquait par ses violents préjugés anti-écossais, par son parti pris d'ignorer des traditions populaires que toute personne de langue gaélique lui eût révélées, et par des traits communs aux critiques doctrinaires du temps, l'ignorance et le dédain des petits faits, l'esprit de système, le manque de sens historique, la hauteur méprisante, et l'aplomb imperturbable.
Pendant que le Voyage de Johnson s'imprimait, Macpherson eut connaissance des attaques dont il allait être l'objet, et chercha à faire adoucir les expressions violentes du docteur. Un échange de lettres, où se rencontrent trop souvent les mots de sot^ à'impuJent et de menteur, faillit dégénérer en un échange de coups. L'Ecossais dressait une taille de six pieds, et n'avait pas atteint la quarantaine. Le
vrage d'un homonyme de Macpherson, qui touchait cependant le point en discussion : Rev. John Macpherson (ministre de Slate dans l'île de Skye), Crilical Dissertation on the Origin, Antiquities, Language,Government, Manners, and Religion of the ancient Caledonians... Londres, 1768, in-4.
1. A Journey to the Western Islands of Scotland, by Dr. Samuel Johnson. Londres, 1/75, in-8.
docteur comptait vingt-sept ans de plus et plusieurs pouces de moins ; aussi lit-il emplette d'un énorme gourdin pour attendre Ossian de pied ferme. L'attaque ne se produisit pas : plus que le bâton noueux, la grande autorité littéraire et morale de Johnson et son âge firent sans doute réfléchir l'avisé Macpherson. Si l'on relit aujourd'hui, à une telle distance des faits, loin de toute prévention nationale, les textes qui nous restent de cette fameuse querelle, il semble que l'attitude de Macpherson en cette occasion ait été plus conforme que celle de son adversaire aux idées que l'on se fait de nos jours des limites du droit d'écrire et des devoirs d'un gentleman.
La controverse ossianique intéressait à cette époque un vaste public : elle fournit le sujet de plusieurs articles, pamphlets ou volumes. Le Voyage de Johnson avait mis le feu aux poudres; un Ecossais, Mac-Nicol, réfuta l'ouvrage '. Un autre Ecossais, mais des Basses-Terres, William Shaw, attaqua de son côté l'authenticité. On lui répondit. Il répliqua \ On lui répondit encore. Il répliqua de nouveau '. Cette polémique s'était peu à peu éteinte vers 1783. Elle n'avait presque rien appris au public qui restât définitivement acquis : trop de préjugés, trop de violences, et pas assez de faits précis.
En 1783, on crut enfin avoir raison de la résistance que mettait toujours Macpherson à publier les pièces du procès, c'est-à-dire les originaux de ses « traductions ». Une souscription ouverte parmi les fonctionnaires de la Compagnie des Indes originaires des Hautes-Terres produisit une somme de près de mille livres sterling, que l'on fit parvenir à la Uighland Society de Londres pour subvenir aux frais de cette publication. Le secrétaire de cette Société, John Mackenzie, obtint de Macpherson la promesse de se mettre au travail < dès qu'il en aurait le loisir ».
1. Donald Mac-Nicol, i?emar/is on D' Snniuel Johnson's Joiirnc}/ lo Ihe Hébrides. Londres, 17 79, in-8
2. William Shaw, An Enquinj into the Aulhenticity of the Poems ascribed lo Ossian; with a Reply to Mr Clarke's Answer. Londres, 1782, in-8
3. William Shaw, A Rejoinder to an Answer from Mr Clarke on Ihs subjecl of Ossian's Poems. Londres, 1784, in-8.
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Qu'entendait-on autour de lui, que pouvait-il entendre lui-même par cette expression, publier les originaux ? Macpherson et surtout Blair avaient répandu l'opinion que la langue gaélique possédait des poèmes épiques, grands ou petits, entiers ou en fragments. Ces poèmes, moyennant un léger travail de choix, d'élimination, de soudure, de combinaison, étaient devenus la prose de Macpherson. Il fallait par conséquent, pour répondre à l'appel des souscripteurs, constituer et faire imprimer un texte gaélique tel que tous ceux qui lisaient cette langue pussent le reconnaître pour l'original de la traduction, celle-ci dût-elle passer pour moins fidèle qu'on ne se l'était imaginé. Il ne pouvait être question de donner au public les poésies authentiques, pour lesquelles Macpherson dans sa Préface avait affiché tant de dédain, ni les fragments épiques populaires, ni les notes plus ou moins informes prises d'après les contes ou les chants récités devant lui, ni même les morceaux importants de poésie gaélique composés ou refaits auprès de lui et pour l'aider, au temps de ses premiers travaux, par Lachlan Macpherson, comme nous le verrons, ou par d'autres : bref, rien de ce qui lui avait servi de thème ou de canevas. A supposer qu'il eût conservé ces matériaux par devers lui, il devait leur faire subir une profonde transformation. Il fallait donc beaucoup plus de travail et de peine que les souscripteurs et le public ne le supposaient. De plus, et ce motif de retard, bien que le moins important peut-être, servait à déguiser les autres, il fallait, avant de transcrire pour les presses, prendre parti quant à l'orthographe et quant à l'écriture. La graphie ditTérait suivant les manuscrits ; celle qu'on employait autour de Macpherson était différente à son tour, et celle des morceaux qu'on lui avait réellement envoyés était autre chose encore. Pour l'alphabet, autre difficulté. Macpherson avait tiré d'un mot de César l'idée singulière que le véritable alphabet primitif des langues celtiques était l'alphabet grec. Sa correspondance prouve avec quel entêtement il tenait à cette idée. Il reconnaissait lui-même que peu d'habitants des Hautes-Terres lisaient le grec : on se demande alors combien de personnes (l'Irlande mise à part) auraient pu à la fois lire et comprendre l'édition projetée. On le dissuada non
sans peine. Mais ces diflicultés, ces hésitations, retardaient indéfiniment la mise en train du travail. Travail complexe, extrêmement délicat, et seulement à demi avouable, pour lequel Macpherson semble avoir eu pour collaborateur assidu John Mackenzie. La rédaction définitive n'était même pas commencée à la mort de Macpherson, en 1796.
Après sa mort, les fonds furent remis à John Mackenzie, chargé de continuer le travail. Lui et Thomas Ross (d'Edimbourg) l'avancèrent beaucoup, collationnant, récrivant, recopiant de leur mieux. C'est Ross, nous dit-on, qui corrigea et copia les manuscrits légués par Macpherson. Mackenzie mourut, et la Highland Sociely se chargea de terminer ellemême le travail et de veiller à la publication, qui eut enfin lieu en 1807 '. Cette monumentale édition en trois volumes contenait Fifigal, Temora^ et neuf autres poèmes, soit onze en tout. Elle donnait, pour chacun d'eux, en regard du texte édité dans une forme moderne et correcte (celle de la Bible gaélique), une traduction latine littérale due à Macfarlan, et qui devait permettre aux non-celtisants de juger de la fidélité de la version de Macpherson. Elle renfermait, en outre, au premier volume, une Z)i\s.ser/«/?o;i d'une centaine de pages, dont l'auteur était John Sinclair, sur l'authenticité des poèmes,morceau auquel lesjugeslesmoins prévenus accordent encore aujourd'hui quelque valeur; une nouvelle traduction du chant I de Finga.l, avec des notes, par Thomas Ross ; une traduction des Observations crit.iques de Cesarotti sur ce même premier chant ; et un Appendice formé de six pièces, dont plusieurs destinées à corroborer l'authenticité : une déposition, une lettre-témoignage, une déclaration sous serment. On voit que la Société de Londres avait fait de son côté, dans une certaine mesure, le travail que venait de mener à bonne fin celle d'Edimbourg, et que nous allons étudier tout à l'heure. N'oublions pas une ^'c6'/îe tirée d'Ossian, propre à montrer que ces poèmes se prêtent à revêtir la forme dramatique. Le tome 111 contenait un long et impor-
1. The Pnems of Ossian, in (lie original gaelic, ^\ilh a lileral translation into Latin, by the late R. Macfarlan. . . cic... etc.. Londres, Nicol, 1807 ; 3 vol. gr. in-8. LYpif^raphc annonce l'intention apologétique de l'ouvrage : Magna est verilas, et prcevalebit.
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tant travail de Mac- Arthur, sous le titre d'Observations supplémentaires sur f authenticité des poèmes d'Ossian;ce travail s'appuyait pour démontrer l'authenticité sur les mêmes documents que venait de publier le Rapport d'Edimbourg, ou les résumait. Des pièces diverses venaient étayer cette démonstration. Enfin l'ouvrage se terminait par une liste des livres qui traitaient de choses celtiques ; une autre des livres gaéliques imprimés ; une autre de manuscrits en langue gaélique ; cette dernière liste, dit un juge compétent, n'est pas sans valeur même aujourd'hui '. Pour que tant de peine et tant de frais ne demeurassent pas inutiles, on chercha à répandre ce texte ainsi établi dans les contrées de langue gaélique. Une édition gratis fut lancée en 1817; une édition populaire fut mise en vente en 1857. 11 paraît que ces efforts n'eurent que très peu de succès.
Le premier fait que l'on remarque, en étudiant cette édition, c'est que le texte gaélique ne correspond pas à la totalité des « traductions » de Macpherson. Il y manque onze poèmes. Voici les seuls que nous trouvions ici (les titres sont donnés en gaélique; je les transcris sous la forme adoptée par Macpherson, pour qu'on puisse les reconnaître): Cath-Loda, Coma/a, Carric-T/mra, Carthon, Oina-Morul, Colna-Dona, Crama, Calthon et Colmal, Fingal, Temora, Conlathet Cuthona. Parmi ceux qui manquent se trouvent les plus touchants ou les plus poétiques : Les Chants de Selma par exemple ou Dar-lhula, Oithona ou Berratho?i. Que s'était-il passé pour ceux-là? Ceux qui tout de suite eurent le soupçon qu'on avait purement et simplement traduit en gaélique l'anglais de Macpherson se demandaient pourquoi on avait laissé ces poèmes de côté. S'ils étaient authentiques, pourquoi n'en pas publier l'original? S'ils étaient inventés, pourquoi ne pas les refaire comme les autres? Si cette lacune était l'aveu tacite qu'on n'avait rien ou presque rien trouvé qui les concernât dans le désordre indescriptible où Macpherson laissait volontiers ses papiers, il fallait admettre que pour tous les autres on avait publié des textes authentiques ; rien que sur ce point la controverse pouvait repartir de plus belle.