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D'Arbois, Cntaloçfue..., p. CI IV

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Home veut bien le croire sur parole, mais demande à voir ces morceaux, en anglais. Ici commence la difficulté. Nous ne savons pas quels étaient au juste les poèmes en question. Nous n'avons pas la version anglaise qu'en fît Macpherson. Ce que l'on donne pour elle, c'est le texte définitif qu'il inséra dans son recueil postérieur. Peut-être ce texte a-t-il été modifié après coup, pour le rendre plus homogène aux compositions plus récentes. Tel que nous l'avons, il porte déjà presque tous les caractères de VOssian définitif. En tout cas, le fond n'a pas dû en être changé, et ce fond ne repose sur aucun poème authentique. L'histoire du combat d'Oscar et de Dermid est, d'après les celtisants, une pure invention, et même une invention impossible. Non seulement aucun texte connu, aucun récit populaire recueilli ne contient ce combat, mais encore l'histoire est inadmissible : Oscar, fils d'Ossian, que Macpherson avait d'abord mis en scène, et Oscar, fils de Caruth, qu'il lui a substitué plus tard pour répondre aux critiques qu'on lui avait aussitôt adressées, ont péri tous deux, d'après la tradition unanime, à la bataille de Gaura. Quant à Dermid, c'est un sanglier qui cause sa mort de la façon que nous avons vue. C'est un autre Dermid, a essayé de dire plus tard Macpherson. Peine perdue. Il est désormais avéré que, dès son premier essai, il n'a pris à la légende authentique que des noms (d'ailleurs maladroitement choisis ce jour-là), quelques couleurs, quelques expressions, quelques sentiments, et qu'il a inventé un roman sentimental qu'il a attribué à l'ancien Barde. Ces deux ou trois jours d'octobre 1759 — on a fait remarquer avec peut-être un peu de subtilité qu'il fallait bien longtemps à Macpherson pour « traduire » la valeur d'environ trois pages — sont donc le moment décisif, l'instant de crise où il a choisi, pour le reste de sa carrière et de sa vie, le rôle de faussaire et d'imposteur. Non qu'il ait eu dès le début la conscience claire de la gravité de son choix et des conséquences qu'il allait entraîner. A peu près dépourvu de sens moral, comme la suite de sa biographie en témoigne, ce jeune homme pauvre et mécontent, sorte de raté de la littérature, de l'Eglise et de l'Université, me paraît avoir agi par timidité à la fois et par amour-propre, mélange qui n'est pas rare à cet âge, bien

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plus que par les calculs d'une profonde astuce. On pourrait admettre que, secrètement blessé de voir ses propres poésies n'obtenir aucun succès, il avait décidé de percer coûte que coûte, et, puisqu'on ne lisait pas les poèmes de James Macpherson, de faire lire la prose qu'il donnerait comme traduite des anciens poètes nationaux. Je crois que cette idée ne s'est développée que plus tard. Il vaut mieux penser que, pressé par Home, tenant à ne pas mécontenter un protecteur qui pouvait lui être utile, il s'est décidé — après une période de résistance sur laquelle on est d'accord — à satisfaire plus pleinement cette vive curiosité. Les deux hypothèses peuvent être vraies en même temps; l'essentiel est qu'il était amené dans les deux cas à promettre à Home la traduction demandée. Franc et désintéressé, il lui eût répondu : Je suis incapable de vous satisfaire ; je connais peu de ces poèmes, je les comprends imparfaitement, je sais mal l'ancienne langue, et je ne la lis pas couramment dans les manuscrits. Il l'eût adressé à quelques-uns de ces ministres des Hautes-Terres qui collectionnaient les poésies gaéliques, et dont il devait l'année suivante exploiter les trésors. Mais, du moment qu'il promettait une traduction, il était acculé au mensonge. Ces beautés qu'il vantait à Home, et dont, autant qu'on en peut juger par les traductions littérales que nous pouvons lire, il ne faudrait pas exagérer la sublimité, ces beautés disparaissaient entre ses mains maladroites, et leur âpre parfum s'évaporait tout entier. Elles n'étaient plus reconnaissables ni à Home ni à luimême. Ah ! s'il avait osé être exact, être coloré, être rude I II ne l'était pas, il ne pouvait pas l'être.

Figurons-nous en elîet Macpherson traduisant, en prose anglaise de son temps, selon les principes littéraires de son temps, ces mêmes poèmes que, sans parler des celtisants qui les lisent dans l'original, nous pouvons aujourd'hui connaître par les versions littérales anglaises de O'Grady, de Campbell (de Tirée) etc.. et par les traductions en vers de Stern, où l'allemand suit, avec sa plasticité particulière, tous les contours de la phrase gaélique. Pas un homme en Europe n'était capable en 1759 de traduire de manière littérale ce que nous connaissons du véritable Ossian ; Ilerder seul excepté : mais il avait quinze ans. Pas un, dis-je,

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et Macpherson moins que tout autre. Nourri du pur esprit classique, guindé dans ses vers et empesé dans sa prose, il aurait traduit Ossian en prenant pour modèle Pope traducteur d'Homère. Un simple éditeur, Percj, prenait à la même heure d'étranges libertés avec le texte des ballades qu'il révélait à l'Angleterre ; et, un demi- siècle plus tard, Walter Scott ne publiait pas d'une façon bien exacte les lais des anciens ménestrels du Border écossais. Non, à cette époque et bien plus tard encore, la loi était de modifier librement, d'épurer, d'embellir, de travestir. Cette loi était édictée, et par le goût personnel du traducteur, et par le goût collectif du public. Tous les critiques reconnaissent que, publiées intégralement et scrupuleusement traduites, les poésies ossianiaues n'auraient eu aucun succès en 1760, ou du moins n'auraient eu qu'un succès de curiosité auprès des érudits et de quelques lettrés. Concluons que Macpherson ne pouvait donner à Home une traduction exacte des poèmes dont il lui parlait ; et, craignant de le décevoir par une adaptation anglaise qui aurait fait disparaître les caractères saillants de l'original, il se résolut à lui offrir une composition de son cru, encadrée par un décor et un style vaguement gaéliques. Quelque chose comme une page de Télémaque donnée pour une traduction de V Odyssée.

Le premier acte est clos ; le rôle de Blair commence. C'est lui qui se fait communiquer par Macpherson les fragments montrés à Home ; qui insiste avec persévérance pour lui en faire composer d'autres ; qui lui démontre qu'il y va de l'honneur national, de celui des belles-lettres, et que lui-même trouvera son compte à se faire le Colomb de ce monde inconnu ; qui assiste constamment son jeune ami dans la composition des Fragments de 1760, et qui en écrit la Préface. Ces deux derniers points sont très importants. On ne peut, bien entendu, déterminer la nature exacte du concours que le théologien apporta au jeune précepteur ; mais il est certain qu'il lui donna des conseils, et qu'ils furent suivis d'autant plus aisément que Macpherson ne tenait pas à continuer ce travail, qu'il le faisait avec ennui, et qu'il était loin de se passionner, comme Blair, pour le résultat. De quelle nature étaient ces conseils, et dans quelle voie engageaient-ils Macpherson, c'est ce qu'il est

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aisé de deviner d'après la Préface de Blair et sa Dissertation. Cet Ecossais, qui était professeur de Belles-Lettres, et qui ne connaissait pas le gaélique, n'avait eu jusqu'alors aucun soupçon des trésors poétiques cachés dans les Hautes- Terres. Mais il connaissait bien Homère. Virgile, Milton, d'autres poètes épiques, qui faisaient le sujet de ses doctes leçons ; il savait que chacun d'eux était la gloire de son siècle et de sa nation. On lui parle tout à coup d'ancienne poésie héroïque qu'on vient de découvrir dans son propre pays. L'idée jaillit, subite: ce doit être notre épopée nationale. Non pas des ballades, des chansons, des contes faits à la veillée, broutilles qui n'ont rien de littéraire, et dont ne saurait avoir cure un « Professeur de Rhétorique et Belles- Lettres » ; mais bien un vrai poème épique, tel qu'Homère en a su donner au monde deux parfaits modèles, tel qu'Aristote, le maître vénéré du docteur, en a tracé les règles. Ces morceaux que connaît le jeune précepteur en sont sûrement des fragments : il faut absolument qu'il retrouve le poème tout entier — ou qu'il le reconstitue. La Préface de Blair donne même le plan du poème que son imagination avait construit sur les quelques données que lui fournissait Macpherson ; c'est déjà Fingal, ou à peu près. D'ailleurs, le titre même de Fragments est significatif. Ce titre est une promesse, que l'on va s'efîorcer de tenir.

Pressé par ces idées impérieuses, cerné pour ainsi dire par la conspiration des lettrés d'Edimbourg, dont pas un probablement ne connaissait les vraies poésies ossianiques, Macpherson fabriqua donc encore un certain nombre d'histoires oùl'authentique disparaissait sous l'apocryphe. Quant aux sentiments exprimés dans ces premiers essais, quant au style, quant au ton général, qui annoncent déjà très nettement le reste à' Ossian, il est probable qu'ils doivent beaucoup à Blair, qui représentait auprès de Macpherson l'esthétique de son temps. Ils lui doivent sans doute, et surtout, leurs qualités négatives, absence de religion, absence de couleur locale vraie, absence de crudité naïve : mais certains caractères positifs, pureté des sentiments, magnanimité des héros, beauté des caractères, netteté de l'action, sont prisés par Blair dans sa Dissertation avec une trop visible complaisance pour qu'ils soient purement et

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simplement du fait de Macpherson. Enfin, c'est sans doute Home qui a suggéré l'idée d'adopter la prose rythmée ; mais sûrement Blair a approuvé cette idée, et en a surveillé l'application. Il était théologien ; et, si Macpherson connaissait sa Bible et s'était inspiré, comme on nous le dit, du livre de Lowth sur la Poésie des Hébreux, le D' Blair ne pouvait que l'encourager à donner à son style ce caractère bref, emphatique, imagé, qui a été l'un des premiers éléments de son succès.

Du jour où Macpherson avait commencé à travailler sous la direction de Blair, il était pris dans l'engrenage : il fallait tout rompre, ou continuer. Il mit cependant une extrême répugnance à accepter la mission ossianique qu'on tenait à lui confier : nous savons qu'au dernier moment, après le fameux dîner, à la porte de l'appartement, il revint encore sur ses pas pour refuser. On comprend parfaitement pourquoi il avait envie de décliner l'honneur de cette mission ; mais on peut se demander pourquoi il finit par l'accepter. 11 semble qu'il ne voyait plus que ce moyen pour sortir de l'obscure pauvreté où il végétait encore. Bien qu'à plusieurs reprises il ait exprimé son désappointement de ne faire dans le monde littéraire d'autre figure que celle de traducteur, il dut alors prendre son parti. Puisqu'on voulait à toute force de rOssian, et qu'il était décidément l'homme d'Ossian, il continuerait à donner de l'Ossian. Pour cela il fallait aller sur place regarnir son maigre sac dès maintenant épuisé. Peut-être aussi, ignorant comme il l'était de la littérature gaélique que l'on connaît aujourd'hui, croyait-il alors aux imaginations de Blair, qu'il traita plus tard d'idées romanesques. Peut-être s'est-il dit que le poème, après tout, pouvait exister, ou du moins qu'il en trouverait d'importants fragments. En tout cas c'était l'opinion qu'il exprimait au moment de son retour à Edimbourg. Et pourtant nous savons aujourd'hui que rien dans ses trouvailles ne l'autorisait. Il commençait à parler avec assurance, lui aussi, du futur Fingal. Il disait avoir mis la main sur « un poème bien complet, et vraiment épique, concernant Fingal ». Il se plaisait à le mettre sur un pied d'égalité avec les grandes épopées anciennes et modernes : idée flatteuse, et désormais dominante. « On pense qu'il n'est pas inférieur aux produc-

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