‹ Ossian en FranceChapitre 40 sur 232 · D'Arbois ; Sullivan · texte numérisé non relu

D'Arbois ; Sullivan

Introduction 93

son tenait un thème authentique, romanesque à souhait, il le laisse échapper. Il avait fait s'entretuer Oscar et Dermid dans un fragment qu'il n'a fait entrer qu'en note dans son Ossian. Smith devait reprendre la mort de Dermid, mais en remplaçant Finn par le lâche Connal,dont le stratagème est expliqué par une vague jalousie. Ce Tristan et cette Yseult leur ont peut-être paru trop coupables, ou leur amour trop passionné. Ces rudes figures d'amants, taillées en plein granit, auraient étonné à côté de leurs statuettes de biscuit.

Les mœurs des héros et leur manière de combattre ne sont pas conformes à ce que les textes nous apprennent. Ces guerriers, aux premiers siècles après l'ère chrétienne, combattaient sur des chars, dont les bardes se complaisaient à décrire la richesse. Macpherson ne connaît que le char de Cuchullin,dont la description ne rappelle que de loin celles des poèmes authentiques. Fingal et les autres circulent et combattent à pied. Les chevaux qui traînent les chars dans les plaines de l'Irlande ont de l'affection pour leurs maîtres, et il leur arrive de les défendre avec des ruades. Macpherson ne pouvait guère mettre de chevaux dans les Hautes- Terres; il les remplace par des chiens :1e chien, animal sensible et sympathique au xviii" siècle, joue un grand rôle, on l'a vu, dans ses poèmes. Ainsi lechevalLf«//i devient le chien Liiath. Les héros de la légende ne connaissent pas l'arc et les flèches ; ils ne portent pas davantage d'armures ni de casques ; ce qui explique que les vieux poètes irlandais mentionnent toujours lacouleur deleurs cheveux. Le casque, qui fait bien sur la tête d'un héros, coiffe uniformément ceux de Macpherson, et il est très souvent question d'arc et de flèches '. D'ailleurs, on a souvent remarqué combien tout ce qui concerne l'armure et l'équipement des guerriers est vague dans son Osdan, tandis que les poèmes authentiques entrent à cet égard, en pays celtique comme en tout autre, dans des détails circonstanciés. Mais ici encore il faut distinguer : ces détails sont circonstanciés, il est vrai, dans le cycle héroïque de Conchobar et Cuchullin, mais non dans le cycle

1. Sur tous ces Realien, D'Arbois, Cours..., t. V, p. XLI etc.; VVindisch, p. 70, etc.; Sullivan, p. 311.

ossianique, qui à cet égard rappelle certains romans de la Table -Ronde. Macpherson a poussé à l'excès le caractère idéal que présentaient déjà ces poèmes, qui se marquait entre autres par un certain vague d'expression, par des épithètes souvent morales plutôt que pittoresques, et qui ne peut manquer de frapper le lecteur dans les traductions pourtant très poussées que Ton nous en a données ; du temps de Macpherson, ceux qui connaissaient les poésies ossianiques l'avaient déjà remarqué'. En somme, ce que ces poèmes nous apprennent de l'histoire et des mœurs de l'Ecosse ancienne est absolument nul' : confusion des noms, suppression du détail exact, remplissage sentimental, tout concourt à ne situer le poème ni dans le temps ni dans l'espace. On en a la preuve, entre autres, en confrontant a\ec\e Dar-thula de Macpherson la traduction que D'Arbois a donnée du poème authentique. 11 y a dans ce dernier une femme grosse, un veau égorgé dont un corbeau boit le sang, une génisse qui va au taureau, etc.. Ces grossièretés sont remplacées par des paysages, des apostrophes à la lune, des réflexions philosophiques ou sentimentales.

Non seulement, dans le détail de chaque poème, tout ce qu^il pouvait y avoir d'authentique est vicié, transformé, noms propres, époques, mœurs, au point de donner au connaisseur l'impression de regarder dans un kaléidoscope où un simple tour de main a tout brouillé'; mais encore, ce qui est plus grave, la couleur ossianique n'est pas absolument la couleur gaélique vraie Un spécialiste des choses irlandaises de la valeur de M. Windisch a pu dire que la poésie de Macpherson produit sur son goût l'impression du Nord plus que celle du génie celtique. Faut-il, pour expliquer en partie cette impression, faire remarquer que les celtisants s'occupent en général beaucoup moins de l'Ecosse (|ue de l'Irlande, où les attirent de copieux trésors de philologie, de mythologie et de folklore; que peut-être ce qu'ils entendent par génie celtique, c'est surtout le génie irlandais ? En tout cas, ce témoignage peut nous faire pressentir certaines rencontres entre le succès d'Ossian en France et

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