I) ART H U LA
mière ; sors de ton palais, et montre-toi dans les cieux. O vents! déchirez le nuage qui cache à nos yeux la fille de la nuit ; qu'elle vienne éclairer la verdure des montagnes, et que l'Océan roule ses flots bleuâtres à la clarté de des rayons.
Nathos ést sur l'abîme des mers. Althos et Àrdan ses frères raccompagnent , ils fendent les flots au milieu dès ténèbres. Les fils d'Usnoth fuient dans la nuit pour se soustraire à la fureur de Gaïbar.
Quel est près d eux ce jeune objet dont la nuit a voilé la beauté? Ses cheveux sont soulevés par les vents de l'Océan : sa robe à long& plis flotte dans l'obscurité. On croit voir un beaû fantôme du ciel au milieu d une épaisse vapeur. Sans doute c'est Darthula, la première des filles d'Erin. Elle a pris la fuite avec Nathos, pour se dérober à l'amour de Caïrbar. Mais les vents te trompent, ô Darthula, et refusent à tes vaisseaux le rivage désiré d'Etha. Ces montagnes que tu vois, 6 Nathos, ne sont pas les tiennes ! Ce n'est pas le bruit de tes vagues mugissantes que ttf entends, tu es près du palais de Caïrbar. Non loin de toi s'élèvent les tours de ton ennemi : eétte colline qui avance sa tête verdoyante dans là mer, c'est tJllitt ; c'est la baie deTura qui reçoit ton
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vaisseau. Où étiez-vous , vents du midi , quand ces objets de ma tendresse furent ainsi déçus ? Vous étiez à vous jouer sur la plaine et à pour* suivre la chevelure du chardon. Ah! que n'ailiez-vous enfler les voiles de Nathos , jusqu'à ce que les collines d'Etha s élevassent dans les nues à rapproche de leur roi. Depuis longtemps dure ton absence, 6 Nathos, et le jour marqué (1) pour ton retour est passé.
Aimable héros, quand tu vis la terre des étrangers, que tu parus charmant aux yeux de Darthula! Ton visage avait la douceur des premiers rayons de l'aurore ; la noirceur de ta chevelure égalait celle du corbeau. Ton ame était calme comme l'heure où le soleil disparaît dans Tonde ; le murmure du zéphyr entre les roseaux, le gazouillement du ruisseau de Lora , sont moins doux que le &on de ta voix.
Mais dans la fureur des combats , tu ressemblais à une mer agitée par la tempête. Le fracas de tes armes était terrible, et l'ennemi s'évanouissait au seul bruit de ta marche.... Ce fut ainsi que le vit Darthula du haut des tours du palais de ses pères ; à ta vue elle sentit son cœur palpiter : que tu es aimable , jeune étranger, disait-elle, que tu es beau dans les combats! Ami de l'infortuné Cormac (2),
û86 î)AHthula.
pourquoi te laisses-tu emporter à ton bôuîl-* lant courage? Jeune héros, tes guerriers sont en trop petit nombre pour attaquer Caïrbar. Ah! que je fusse délivrée de l'amour de ce guerrier farouche, pour me réjouir en présence de Nathos* Heureux les rochers d'E-* tha, ils verront les pas de mon amant, ils verront son sein d'albâtre quand les vents soulèveront sa noire chevelure.
Telles furent tes paroles, ô Darthula, sur tes tours couvertes de mousse; mais mainte-1 nant la nuit t'environne, et les vents ont trompé tes voiles : Darthula, les vents ont trompé tes voiles. Cesse un moment, vent du nord, et laisse-moi entendre la voix de la fille de Colla. Que j'aime à entendre ta voix, ô Darthula, au milieu des sifflemens des vents !
1 « Sont-ce là les rochers de Nathos, est-ce là le bruit de ses torrens? Cette lumière vient-elle du palais d'Usnoth? elle perce à peine les ténèbres qui nous environnent. Mais la lumière qui réjouit lame de Darthula, c'est la. présence de son cher Nathos. Fils du généreux Usnoth, pourquoi ce soupir étouffé? Serions-nous dans la terre des étrangers »?
« Non, ce ne sont pas là mes rochers, ré-
1 Darthula.
DART HULA, 287
pondit Nathos, ce nest pas le bruit de mfes torrens. Aucune lumière ne peut venir du palais d'Etha, il est trop loin de nous. Nous sommes dans la terre des étrangers, dans les états du farouche Caïrbar. Les vents nous ont trompés, Darthula; c'est Ullin, dontlesvertes collines s'élèvent ici dans les nues. Marcha vers le nord, Althos; Ardan, porte tes pas le long de la côte , de peur que l'ennemi ne vienne nous surprendre dans la nuit, et nous ôter l'espérance de revoir le palais d'Etha. Pour moi, j'irai vers cette tour couverte de mousse, et je verrai qui habite le palais d'où part cette lumière. Et toi, belle Darthula, repose-toisurle rivage , rapose en paix ; l'épée de Nathos t'environne ».
Nathos part. Darthula reste seule sur le rivage. Elle s'assied ; elle écoute le bruit sourd des flots. De grosses larmes sont sur le bord de ses paupières, et ses regards cherchent son cher Nathos; son cœur frémit au souffle des vents : elle prête l'oreille vers la trace des pas de son amant... Mais le bruit de ses'pas ne se fait plus entendre. «Où es-tu, cher objet de mon amour? Le vent rugit autour de moi, la nuit est obscure, et Nathos ne revient point! Qui peut te retenir, aimable chef d'Etha, les ennemis t'ont-ils surpris dans la nuit »?
288 DA.RTHULA.
Nathos revient, mais son visage était obscurci par la douleur ; il avait vu l'ombre de son ami, l'ombre de Cuchullin, marchant $ur les murs de Tura. Ce héros poussait de fréquens soupirs ; ses yeux éteints par la mort, lançaient encore des feux terribles. Sa lance était une colonne de brouillard, et les étoiles jetaient une lumière faible au travers de son corps aérien; sa voix était semblable au vent qui murmure au fond d'une caverne, et ses paroles annonçaient le malheur.
Lame de Nathos était triste , et son front obscur comme le soleil plongé dans un humide brouillard : « D'où vient ta tristesse, ô Nathos , lui dit Darthula ? tu es l'appui de Darthula ; sa joie est de te voir, je n'ai point d'autre ami que Nathos : mon père repose dans la tombe ; le silence règne dans Selama ; le deuil est dans ma patrie, mes amis sont tombés avec l'infortuné Cormac , et les braves ont péri dans les guerres d'Ullin.
1 Le soir étendait ses ombres sur la plaine ; les torrens bleuâtres commençaient à disparaître dans les ténèbres. Les vents agitaient par intervalles la cime des bois de Selama, j'étais assise au pied d'un arbre sur les tours du palais de mes pères. Truthil vint s'offrir à
1 Darthula raconte la mort de Colla son père.
DARTHULA. 289
ma pensée, Truthil mon frère, qui m avait quittée pour aller combattre Gaïrbar. Le vénérable Colla, mon père, s'avance en s appuyant sur sa lance : son visage sombre est penché vers la terre, et la douleur est dans son ame. Son épée est à son côté, le casque de ses pères est sur sa tête. Sa poitrine s'élève , il ne respire que les combats; de ses yeux s'échappe une larme qu'il s'efforce de cacher.
Darthula, me dit-il en soupirant, tu es la dernière de la race de Colla. Truthil a péri dans le combat ; le roi de Selama (3) n'est plus. Caïrbar marche vers nos murs à la tête d'unç armée nombreuse ; Colla punira son or* gueil et vengera son fils; mais toi, ma chère Darthula, à quel asile confierai -je ta beauté? Où sera ta sûreté? Tous tes ariiis ont péri.
Il n'est donc plus, m'écriai-je en poussant un soupir ; la valeur du généreux Truthil ne brillera donc plus dans les combats... Ma sûreté, Colla, elle est dans cet arc. J'ai appris à percer le timide chevreuil. Père de l'infortuné Truthil, ne puis-je pas percer aussi Caïrbar? A ces mots le visage du vieillard rayonne de joie. Les larmes se pressent sur sa paupière et coulent sur ses joues ; un tremblement subit agite ses lèvres. Sa barbe grise frémit au souffle des vents. Tu es la digne II. . 19
21)0 BARTHULA.
sœur de Truthil, s'écria Golla; c'est le feu de son ame qui embrasse la tienne. Prends, Darthula , prends cette lance ; ce bouclier d'airain et ce casque d'acier. Ce sont les dépouilles d'un guerrier dans les premières années de sa jeunesse (4). Quand le soleil se lèvera sur Se^ lama, nôus irons à la rencontre de Caïrbar; mais reste près du bras de ton père, reste à l'ombre de mon bouclier. Autrefois, Dar^thula, ton père aurait pu te défendre, mais maintenant les années pèsent sur sa main tremblante. La force abandonne son bras, et la douleur obscurcit son ame.
Nous passâmes la nuit dans la tristesse. Le jour parut , je brillai sbusl'armure de la guerre. Mon père marchait devant moi. Ses guerriers se rassemblèrent autour de son bouclier. Mais ils étaient en petit nombre sur la plaine, et tous en cheveux blancs. Les jeunes héros étaient tombés avec mon frère en combattant pour l'infortuné Cormac. « Cortip'agndns de ma jeunesse , leur dit Colla, ce n'est pas ainsi que vous m'avez vu jadis sous les armes. Ce «était pas ainsi que je marchais au combat, quand le grand Confadan tomba sous mes coups. Vous êtes chargés d années et de douleur. La sombre vieillesse a descendu sur
nous; mon bouclier est usé par le temps, et
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mon épée estattachée au mur de mon palais (5). Je me disais : Le soir de ta vie sera tranquille, et ta fin sera celle dune lumière qui s éteint par degrés. Mais la tempête est revenue, et je suis courbé comme un vieux chêne dépouillé de ses branches, je chancelle, je suis prêt à tomber... Où es-tu, mon fils , avec les ombres de tes héros? Tu ne me réponds point du sein du tourbillon que tu habites. L'ame de ton père est accablée de douleur.... Mais ma tristesse va bientôt finir; il faut que Caïrbar ou Colla tombe. Je sens revenir la force de mon bras, et mon cœur tressaille au bruit de la bataille ».
Colla tire .son épée, l'acier brille dans la main de ses vieux guerriërs ; ils s'avancent dans la plaine:, et leurs cheveux blancs flottent au gré des vents. Caïrbar était assis à une fête dans la plaine silencieuse de Lona (6) ; il aperçoit l'armée jle mon père et donne aussitôt le signai^lu combat. u -Déjà.....* (7); Mais pourquoi ferais- je à Nathos le détail d une bataille? Ne t'ai-je pas vu, au milieu des ennemis, semblable à la foudre du ciel? Elle est belle, mais terrible, et sa course enflammée renverse les mortels. La lance de Colla porte la mort de tous côtés. Il se souvenait des combats de sa jeunesse ;:m&s,>
292 DART HULA.
hélas! une flèche part et vient percer le flanc du héros. Toute mon ame tressaille de frayeur. Il tombe sur son bouclier, j'étends le mien sur lui; dans ce moment mon sein se découvre. Caïrbar accourait la lance levée, il aperçoit la fdle de Selama. La joie brille sur son visage sombre, et sa main retient le fer prêt à frapper. Il élève un tombeau à mon père , et m'emmène pleurante à Selama. Il me dit les paroles de l'amour; mais mon ame était navrée de douleur. Je voyais les boucliers de mes pères, l epée de mon cher Truthil, les armes de mes amis morts, et les pleurs inondaient mes joues. Tu vins alors, ô Nathos, et le sombre Caïrbar s'enfuit; il s'enfuit comme un fantôme du désert devant le premier rayon du jour; Son armée était éloignée, et son bras était trop faible contre toi.
Mais d'où vient ta tristesse, ô Nàthos, ré* pétait sans cesse la fille de Colla (8)?
J'ai vu les combats dès mon eafance , répondit Nathos. Mon bras né pouvait encore lever la lance, quand le danger viat s'offrir à moi pour la première fois. Mais la guerre était pour mon ame ce que le soleil est pour une vallée verte et profonde, quand il y verse de» torrens de lumière avant de cacher sa tête enflammée : dans Torage; ma vsfleàr s'est si-*
D ART H TJ LÀ, acp
gnale'e dans les périls, long-temps avant que mes yeux eussent vu ta beauté, ô Dartbula; ta beauté brillante comme l'étoile qui luit sur la colline au milieu de la nuit.... Mais je vois un nuage qui s avance lentement et menace la lumière de cette belle étoile. Nous sommes dans la terre de l'ennemi. Les vents nous ont trompés, nos braves amis sont absens, et les montagnes d'Etha sont loin de nous ; où pourrai-je te trouver un asile, ô Darthula : les frères de Nathossont braves; mon épée étincela dans plus dune bataille. Mais que peuvent les trois fils d'Usnoth contre l'armée de Caïrbar? Ah! que les vents n ont-ils conduit tes vaisseaux sur ce rivage t Oscar (9), chef des héros , tu avais promis de venir combattre pour l'infortuné Cormac, Alors mon bras serait le bras foudroyant de la mort. Caïrbar tremblerait dans son palais et la paix régnerait autour de l'aimable Darthula. Mais pourquoi te décourages-tu, mon ame? Les fils d'Usnoth peuvent triompher.
«Oui, Nathos, ils triompheront, s'écrie avec transport la beauté de Selama. Jamais Darthula ne verra le palais du sombre Caïrbar. Donne-moi ces armes d'airain que ce météore fait briller en passant, je les vois dans le fond de ton vaisseau ; donne , Dar-
DART HULA.
thula veut combattre... « Ombre magnanime de Colla, mon père, est-ce toi que Je vois sur le nuage ? Quel est ce sombre objet qui
est à tes côtés? C'est le généreux Truthil
Moi , je verrais le palais du barbare qui a tué le chef de Selama! Non jamais, ombres chéries , jamais je ne le verrai ». A ces mots la joie reparut sur le visage de Nathos : « Fille de Selama, lui dit-il, tu répands la sérénité dans mon ame ; viens maintenant, Caïrbar, viens avec tous tes guerriers, Nathos se sent une force nouvelle. Et toi, vénérable Usnoth, tu n'entendras point dire que ton fils a fui. Je me souviens toujours des dernières paroles qtie tu m'as adressées sur le rivage d'Etha , au moment où mes voiles commençaient à s'enfler, et que j'étais prêt à voguer vers les murs de Tura. « Nathos, me dit mon père , tu vas joindre Cuchullin , ce héros qui jamais na fui dans les dangers. Que ton bras ne soit pas faible au jour du combat, et ne songe jamais à la fuite , de peur que le fds de Semo ne dise que les enfans d'Etha sont des lâches. Ces discours outrageans viendraient jusqu'à moi, et la douleur m'accablerait dans mon palais solitaire ». Ainsi me parla mon père , les pleurs roulaient sur ses joues.
p ART H U LA.
. Il me donna cette brillante épée. J arrivai dans la baie de Tura; un vaste silence régnait dans le palais. Mes yeux cherchèrent en vain quelque guerrier qui put me parler du chef de Dunscar \ J'entrai dans la salle des fêtes qù les armes de ses aïeux étaient autrefois suspendues; elles n'y étaient plus. Nous y trouvâmes le vieux Lamor assis et fondant en larmes.
D'où viennent ces armes, dit le vieillard en se levant? Il y a long-temps que la lance n'a brillé dans les sombres murs de Tura; venez-vous des plaines de l'Océan, ou du triste palais de Temora (10)?
Nous venons des plaines de l'Océan, répondisse, nous venons du palais d'Usnoth. Nous sommes les fils de Slisama, la fille de l'illustre Semo. Où est le vaillant Cuchullin ? Mais pourquoi Nalhos te le demande-t-il? Ne vois-je pas couler tes larmes? Comment est-il tombé, ce héros? réponds, solitaire habitant de Tura.
Il n'est pas tombé, répliqua Lamor, comme Y étoile silencieuse qui perce la nuit, brille et n'est plus ; mais comme un météore terrible qui tombe dans les pays lointains, la mort suit sa course enflammée ; il est lui-même le
1 Cuchullin.
296 DARTHULA,
signal des guerres ? — l'affliction est sur les rives du Lego , et le murmure du torrent de Lara est lugubre et plaintif; c'est sur ses bords que mon héros a péri , fils du généreux Usnoth.
II a péri au milieu du carnage, m'écriai-je en soupirant ï Son bras était redoutable dans les combats, et la mort suivait son épée.
Nous marchâmes vers les rives désolées du Lego. Nous trouvâmes la tombe de Cuchullin. Les compagnons de ses guerres étaient auprès avec les bardes qui ont si souvent chanté ses victoires. Nous pleurâmes trois jours sur ce héros. Le quatrième, je frappai sur le bouclier de Caïrbar. Les guerriers de Cuchullin se rassemblèrent avec joie autour de moi, en agitant leurs lances.
Près de là Corlath, l'ami de Caïrbar, était à la tête d une armée nombreuse ; nous fondîmes sur lui dans l'ombre de la nuit ; tous ses guerriers périrent, et quand les habitans de la vallée s'éveillèrent, ils virent aux premiers rayons de l'aurore, la terre rougie de leur sang. Nous marchâmes ensuite au palais de Cormac. Nos épées étaient levées pour défendre le roi, mais le palais de Temora était désert; Cormac avait péri dans sa jeunesse ; le roi d'Erin n'était plus.
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Aussitôt la tristesse s empare des enfans dTJllin ; ils se retirent à pas lents et d'un air sombre, comme des nuages qui, après avoir long-temps menacé de l'orage, vont se perdre derrière les collines. Les fils d'Usnoth marchèrent dans leur douleur vers la baie de Tura. Nous passâmes par Selama. Caïrbar s'enfuit devant nous, comme le brouillard de Lano chassé par les vents du désert.
Ce fut alors que je te vis, aimable fille. Tu me parus belle comme la lumière du soleil. Qu'il est brillant ce jeune rayon, m'écriai-je, et les soupirs se pressèrent dans mon sein. Tu suivis le malheureux chef d'Etha.... Mais les vents nous ont trompés, ô Darthula, et l'ennemi est près de nous.
«Oui, dit Althos (i i), l'ennemi est prèd de nous. J'ai entendu le bruit de sa marche et le cilquetis de ses armes ; j'ai vu flotter le noir étendard d'Erin; j'ai distingué la voix de Caïrbar (12). Il avait aperçu notre vaisseau sur la mer, avant que la nuit descendît sur les ondes. Ses guerriers veillent dans la plaine de Lena et lèvent dix mille épées.
Qu'ils lèvent leurs dix mille épées, répons ditNathos, avec un sourire; les fils du vaillant Usnoth ne trembleront jamais à la vue du danger. Pourquoi rouler avec tant de fracas
298 BAETHtILA.
tes flots écumans, ô mer d'Ullin ! Pourquoi déployez -vous dans les airs vos bruyantes ailes, tempêtes éclatantes du ciel? Orages, croyez-vous que c'est vous qui retenezNathos sur le rivage? Non, c'est son courage qui l'y retient, enfansde la nuit. Althos, apporte les armes de mes pères, tu les vois briller, à la clarté des étoiles ; apporte la lance de Semo (i3), elle est dans le fond du vaisseau ».
Althos apporte les armes; bientôt Nathos a revêtu ses membres d'acier. Sa démarche est noble et fière ; dans ses yeux menaçans brillent la joie et le désir de voir approcher l'ennemi. Darthulaest en silence à ses côtés, les yeux fixés sur son amant ; elle s'efforce de cacher le soupir qui s'élève de son sein et les deux larmes qui obscurcissent ses beaux yeux,
Althos, dit le chef d Etha, j'aperçois une caverne dans ce rocher; places-y Darthula, et que ton bras la défende. Poiir nous, Ardan , marchons à l'ennemi , appelons au combat le sombre Caïrbar. Ah ! s'il pouvait venir couvert de ses armes bruyantes attaquer le fils d'Usnoth? Darthula, si tu
échappes à l'ennemi, fuis sans attendre les derniers regards de Nathos : lève les voiles, Althos, et regagne le rivage d'Etha; dis à Usnoth que son fils est mort avec gloire, que
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mon épée n a point évité le combat. Dis-lui que je suis tombé au milieu d'une foule d'ennemis, afin que la joie se mêle à sa douleur. Chère Darthula, rassemble les jeunes filles d'Etna dans le palais de mon père ; qu'elles chantent les louanges de Nathos, au retour du sombre automne. O si le chantre de Cona (i'4) pouvait célébrer ma gloire ! alors mon ombre se réjouirait au milieu des vents de nos montagnes ».
Oui, Nathos, ma voix chantera tes louanges; Ossian célébrera ta gloire, fils du généreux Usnoth. Pourquoi n'étais-je pas dans la plaine de Lena, quand la bataille commença? L'épée d' Ossian aurait défendu tes jours, ou il aurait péri lui-même. ' '
Nous étions cette nuit-la dans Selma, assis à la fête de Fingal. Les vents étaient déchaînés dans les arbres. On entendait les gémisse** mens du fantôme de la montagne (i5) , un tourbillon de vent traversa la salle et vint toucher légèrement ma harpe. Elle rendit un son lugubre comme le chant des funé^ railles. Fingal l'entendit le premier ; de fréquens soupirs s'élèvent de son sein. « Quel-* qu un de mes héros à péri , dit le roi del Morven. J'entends des sons de mort sur la? harpe demon fils. Ossian, touche cette corde
3oo BART HULA.
qui résonne ; fais entendre des accords funèbres, afin que les ombres de mes guerriers s'envolent avec joie vers les collines de Morven». ^
Je touchai ma harpe devant le roi : les sons en étaient sourds et plaintifs. Penchez-vous du sein de vos nuages, ombres de mes pères ; écartez de vous la terreur et les feux cftri vous environnent, et recevez le héros qui expire à cette heure, soit qu'il. vienne d'une terre éloignée, soit qu'il sorte du sein des mers. Préparez sa robe de brouillard et sa lance de nuages ; placez à son côté un météore à demiéteint sous la forme de son épée , et qu'il s'offre toujours sous des traits aimables, afin que sa vue puisse réjouir ses amis. Ombres de mes pères, penchez-vous du sein de vos nuages. Tels furent dans Selma les chants d'Ossian , au son de sa harpe plaintive ; mais: Nathos était sur la côte d'Ullin, environné de la nuit. Il entendit la voix perçante de l'ennemi au-dessus du mugissement des flots. Il écoutait en silence, appuyé sur ses armes.
Le matin se leva paré de ses rayons ; les enfans d'Erin paraissent ; . ils s'étendent le long de la côte comme des rochers grisâtres, chargés d'arbres antiques. Caïrbar au milieu, d eux, sourit d'un air farouche à l'aspect de
DARTHU LA. * 3oi
rennemi. Nathos s élance ; Darthula ne put rester loin de son amant ; elle vole sur ses pas , armée d'une lance et suivie de ses guerriers. Mais ces héros couverts de leurs armes et dans l'éclat de la jeunesse, qui sont-ils? Je reconnais les fils d'Usnoth, Althos et Ardan.
Viens, dit Nathos , viens chef de Temora , combattons sur le rivage pour la plus belle des filles. Nathos n'a point ses guerriers avec lui; ils Sont au delà de cette mer orageuse. Pourquoi viens-tu avec la foule de tes héros attaquer le chef d'Etha? Tu as fui devant lui (16), quand ses amis l'environnaient
Jeune homme au cœur présomptueux, répondit Gaïrbar, crois -tu que le chef d'Erin combatte contre toi ? Tes aïeux n'étaient point comptés parmi les guerriers célèbres. Us n'étaient point au rang des rois. Ont-ils dans leur demeure les artnes de leurs ennemis et les boucliers des temps anciens ? Gaïrbar règne avec 'gloire dans .Temora. Il ne se mesure point avec des «guerriers vulgaires.
Une larme s'échappe; dès yeux de Nathos; il regarde seà frères, léturs:javelots votent en même; temps, et trois guerriers sont étendus sur là terre. Bientôt leurs redoutables épées éti ne client dans leurs mains. Les bataillons d'Erin se dispersent comme un. amas de
3o2 DART AULA.
sombres nuages devant le souffle impétueux des vents. Alors Caïrbar donne le signal à son armée. Mille arcs sont tendus , mille
flèches volent, les fils d'Usnoth tombent
Ils tombent comme trois jeunes chênes qui seuls s'élevaient sur la colline. Le voyageur voit ces arbres superbes ; il s étonne de les voir seuls et sans abri parvenus à cette hauteur : le vent du désert vient dans la nuit et couche leurs vertes cimes sur la terre. Le
lendemain le voyageur revient mais les
jeunes chênes sont desséchés, et la colline est dépouillée de sa verdure.
Darthula voit tomber ces héros ; la douleur la rend immobile, ses yeux ne versent point de larmes, ses regards sont pleins d'un morne désespoir; la pâleur ternit ses jôues, ses lèvres Iremblantes articulent à peine quelques mots entrecoupés ; et sa noire diièvclure flotte en désordre.. ^
Le farouche Caïrbar arriver ^Où mt maintenant l'objet de ton «mour? Our est: ton chef d'Eiha? As-tu vu lé palais dTFsnoth ^ ou les sombres -collines de lïngal? Si les v^nts n'aivaieirtipas jeté Darthula sur le rivage , j'allais faire tonner la guerre dans Morven. Fingai lui-même serait tombé sous mes coups, et la désolation régnerait dans Selma». •
DART HULA. 3o3
Le faible bras de Darthula laisse échapper son bouclier. Son sein d'albâtre est âécouvert. Mais il est ensanglanté ; une flèche cruelle l'avait percé : elle tombe comme un flocon de neige sur son cher Nathos; sa noire chevelure enveloppe le visage de son amant, et leur sang se mêle sur la terre.
« Tu n'es plus , fille de Colla , dirent les bardes de Caïrbar ; le silence habite sur les rives désertes de Selama ; la race de Truthii est éteinte. Quand te relèveras-tu , ô là première des beautés dTCrin ! Tu dormiras temps dans la tombe ; et le matin de ton réveil est bien éloigné. Le soleil ne viendra plus éclairer ton lit, et te dire : Eveille-toi* Darthula , éveille-toi la plus belle des femmes* L'haleine du printemps a réchauffé les airs'. Les fleurs balancent leurs têtes sur la verdu-
rè Soleil , retire^toi. La fille de Colla est
endormie , on ne la verra plus sortir au matin dans l'éclat de sa beauté : on ne la verra plus marcher avec grâce dans la plaine j> .
Ainsi chantaient les bardes en élevant le tombeau de Darthula. J'allai chanter aussi sur la tombe dè cette infortunée , lorsque Fingal vint dans Ullin combattre Caïrbar.