‹ Ossian, fils de Fingal, barde du 3e siècle; poésies galliquesChapitre 38 sur 64 · ARGUMENT · texte numérisé non relu

ARGUMENT

Après une courte apostrophe à Malvina , fille de Toacar, Ossian raconte son expédition à Fuari'ed , lie de la Scandinavie. Mal-Or* chol (que nous nommerons Malor), roi de cette ile, était vivement pressé par les troupes de Ton-Thormod, roi de Sardronlo, au-» quel il avait refusé sa fille Otna-Morul. Fingal envoie Ossian au secours de Malor. Ossian , le lendemain de son arrivée , livre 1* bataille à Thormod et le fait prisonnier. Malor offre sa fille en mariage à Ossian; mais Ossian s'apercevant qu'Oïna aimait Thormod , la rend généreusement à son amant» et réconcilie te» deux rois.

OINA-MOïlUL,

POEME

Comme on voit la lumière do soleil fuir devant l'ombre sur la vaste colline de Larmon ; ainsi , au milieu des ténèbres, les images des siècles passés se succèdent devant ma pensée. Quand les bardes se sont retirés , quand les harpes sont suspendue» aux voûtes de Sehna , alors wne voix se fait entendre à l'oreille d' Ossian et réveille son ame. C'est la voix des siècles passés ; ils roulent' devant moi chargés d'événemeus. Je saisis les faits éclatans à me* sure qu'ils passent dans ma mémoire, et je les reproduis dans mes chants. Les chants d'Ossian ne sont point un tourfcnt rapide- et fengeux; ils s'élèvent dans las airs comme les doux concerts de Lutha. O terre heureuse Lu thaï quand la main légère de Malvina vole et brille sur la harpe, tes rochers répètent ses accords harmonieux. Fille de Toscar, toi qui dissipes les sombres pensées qui assiègent mon ame, ne veux-tu point entendre ma voixP Viens , fille charmante , nou,s ferons revivre le passé dans nos chants.

Sous le règne de Fingal , avant que l'âge eût

36a OÏNA-MORUL-

blanchi mes cheveux, je m'embarquai dans la nuit pour l'île de Fuarfed. L'étoile de Concathlin (i) dirigeait ma course. Fingal m'envoyait au secours de Malor, roi de Fuarfed, que la guerre environnait de toutes parts. Nos aïeux s'étaient assis ensemble aux fêtes de l'amitié.

J'entrai dans la baie de Colco , et j'envoyai mon épée à Malor. Il reconnut le signal d'Albion, et tressaillit de joie. Il sortit de son palais; il vint à moi; et, me prenant la main d'un air triste : «Pourquoi, me dit-il, la race des héros vient-elle au secours d'un roi près de sa chute ? Tbormod est chef de l'île de Sardronlo : il a vu, il a aimé ma fille Oïna. Je l'ai refusée à son amour : nos ancêtres étaient ennemis. Il est revenu à la tête d'une armée nombreuse : mes guerriers ont fui devant lui; quel motif porte la race des héros à me secourir »?

« Je ne viens point, lui répondis-je, pour être, comme un enfant, spectateur inutile des combats. Fingal se souvient de Malor et de sa générosité pour les étrangers. La mer Le jeta autrefois sur ces bords ; tu le reçus avec joie ; tu lui prodiguas les fêtes et les concerts. Voilà le motif qui m'arma de cette épée, et peut-être fera-t-elle fuir tes ennemis.

OÏNA-MORUL. 363

Quelle que soit la distance qui nous sépare de nos amis, jamais nous ne les oublions dans l'infortune ». — «Digne fils du vaillant Trenmor, tes paroles sont comme la voix de Cruthloda, quand ce puissant habitant du firmament ouvre son nuage et daigne nous parler. Mille autres guerriers sont venus se réjouir à mes fêtes , mais tous ont oublié Finfortuné Malor. J'ai promené de tous côtés mes regards sur la mer, et je n ai aperçu aucun vaisseau qui vint à mon secours ; le bruit de mes fêtes ne les appèle plus dans le palais de Malor; on n'y entend plus que le choc des armes (2). Mais la nuit approche ; viens dans ma demeure, enfant des héros, viens entenr dre les chants de ma fille ».

Nous entrâmes dans son palais: Oïna prend sa harpe, chaque corde frémit tour à tour sous ses doigts, accompagne ses tristes ao cens. J'écoutais en silence et contemplais la beauté de la fille de Malor. Ses yeux humides de pleurs brillaient comme deux étoiles au travers d'un nuage qui verse la pluie. Au point du jour nous combattîmes sur la rive du Tormul. Le son du bouclier de Thormod réglait les mouvemens de son armée. Le carnage s'étend d'une aile à l'autre ; j'attaque le chef deSardronlo. Son bouclier vole en éclats.?

364 ©ÏNÀ-MORUL.

Je le saisis, l'enchaîne, et le livre à Maloi\ La défaite de l'ennemi ramena la joie dans Fuarfed. Thormod humilié craignait de rencontrer les regards d'Oïna.

* Fils de Fingal , me dit Malor, tu ne pai^ tiras point sans emporter une marque de ma reconnaissance : Oïna va s embarquer avec toi. Elle allumera dans ta grande ame la douce flamme de l'amour. Elle est digne d'habiter dans Selma, et sa beauté la fera remarquer dans la demeure des rois ».

Je passai la nuit dans le palais. Mes yeux étaient à demi-fermés par le sommeil, j'entendis une voix douce et plaintive , semblable au zéphyr qui vole et fait frémir le gazon des prairies. C'était la voix de la fille de Malor, qui chantait dans la nuit; elle savait combien les sons d'une douce musique attendrissaient mon ame.

« Quel est ce jeune guerrier qui, du haut du rocher, promène ses regards sur les vapeurs de l'Océan? Ses longs cheveux, noirs comme l'aile du corbeau, flottent au gré des vents. Sa démarche annonce la douleur, les larmes roulent dans ses yeux, sa poitrine est gonflée de soupirs... Retire-toi , malheureux, j'erre dans un pays inconnu. La race des héros m'environne , mais leur présence n'adou-

OÏNA-MORUL. 365

cit point mes ennuis. ÀhîThormod, objet de l'amour des belles, pourqupi nos pères furent-ils ennemis»?

«Aimable Oïna, lui dis-je, pourquoi fais- tu Tetentir la nuit de tes gémissemens? Lés dcscendans du vaillant Trenmor n'ont point une ame cruelle. Non, tu ne viendras point errer sur une terre étrangère : une voix impérieuse retentit dans le cœur d'Ossian; nul autre que lui ne peut l'entendre; elle lui ordonne d'écouter les malheureux au jour de leur infortune. Retire-toi, belle Oïna ; ton amant ne te pleurera point sur son rocher».

Dès l'aurore, je détachai les liens de Thormod et le rendis à son amante. «Pourquoi, dis-je à Malor, Thormod passerait-il ses jours dans la douleur ? Il est de la race des héros. Il brille dans les combats. Vos ancêtres, il est vrai, furent ennemis; mais aujourd'hui leurs ombres réunies se réjouissent ensemble , et boivent à la même coupe dans le palais de Loda. Guerriers, oubliez leur ancienne haine, qu'elle reste ensevelie dans le passé ».

Telle fut la conduite d'Ossian dans sa jeunesse ; ce fut ainsi qu'il rendit à son amant la tendre Oïna, malgré tout l'éclat de sa beauté,

FIN DU POEME D'OÏNI-MORUL.

OÏNÀ-MORUI*.

NOTES DU POÈME D'OÏNA-MORUL.

(i) CoNCàTHLm , signifie doux rayon des flots : il est difficile à une si grande distance de temps, de dire pre* cisement à quelle étoile on donnait ce nom. Quelques montagnards le donnent aujourd'hui à l'étoile polaire. On fait allusion à ce passage d'Ossian dans une chanson fort en reputation parmi les montagnards ; et leurs matelots la chantent encore de nos jours. L'auteur y vante la science d'Ossian dans la navigation. (Voyez ce que nous avons dit à ce sujet dans le discours préliminaire ).

(a) Malor fait ici la satyre de ses faux amis qui l'abandonnent dans son malheur. Un ancien barde com* pare un homme heureux et puissant, à un grand feu allume' dans un desert, et ses courtisans à la fumée.

« La fumée environne le feu et l'agrandit aux yeux du voyageur éloigne'; mais ce n'est qu'une vapeur légère qui change de forme à chaque bouffée de vent. Quand le tronc qui servait d'aliment à la flamme , est consume', la fumée se dissipe et se perd dans les vents. Ainsi les flatteurs abandonnent leur chef aussitôt que son pouvoir decline ».

COLNA-DONA,

POEME

SUJET

Fiscal envoie Ossian et Oscar pour élever un monument sur les bords du torrent de Crona, en mémoire d'une victoire qu'il y ferait remportée. Tandis qu'ils sont, occupas à cet ouvrage , un roi du voisinage» nommé Carul , les invite à une fête ; ils s'y rendent* Toscar devient éperduement amoureux de Colna-Dona > fille de Carul. Colna-Dona éprouve secrètement les mêmes sentimena pour lui. Un événement imprévu, dans une partie de chasse , couronne leur amour.

COLNA-DONA,

POËME

créent de Colamon (i), dont les ondes noires et troublées vont errer au loin dans les vallons, je te vois serpenter entre les arbres qui environnent le palais de Carul. C'est là qu'habitait sa fille, la belle Colna-Dona. Ses yeux avaient F éclat des astres de la nuit ; ses bras, la blancheur de l'écume des torrens. On voyait son sein s'enfler doucement comme la vague de l'Océan. Son ame était un rayon des cieux. Quelle fille égala jamais cet objet de l'amour des héros?

Fingal ordonne. Nous marchons vers le ruisseau de Grona (2), Toscar, et moi qui naguère étais entré dans la carrière des combats. Trois bardes nous suivaient en chantant. On portait devant nous trois boucliers. Nous allions ériger un monument en mémoire des événemens passés. Fingal avait dispersé les ennemis sur les rives du Crona ; les étrangers avaient fui devant lui. Nous arrivons à ce lieu fameux. La nuit descendit des montagnes ; j'arrache un chêne de la colline; bientôt la flamme s'élève dans les airs,

€ O LK À-DONÀ.

O mes ancêtres, m'écriai-je, du fond de vos palais de nuages daignez laisser tomber vos regards sur moi! La gloire de vos descendans est la vôtre, et l'éclat de leur renommée se réfléchit sur vous.

Les bardes chantent ; je prends une pierre dans le torrent ; le sang des ennemis de Fingai pend en noirs grumeaux de l'herbe marécageuse qui la couvre. Sous cette pierre je place lune après l'autre trois bosses de boucliers , suivant les temps marqués par la mesure, tantôt lente, tantôt rapide, des chants nocturnes d'Ullin. Toscar y pose un poignard et une cotte d'armes d'acier. Nous élevâmes un rempart de terre autour de la pierre, et nous lui dîmes :

« Parle à l'avenir, parle aux faibles générations qui remplaceront la race éteinte de Selma : fille du torrent, qui maintenant t'élèves sur la terre, au milieu d'une nuit orageuse, le voyageur viendra se coucher sous ton abri. Le frémissement de ta mousse agitée éveillera ses songes. Les années qui ne sont plus se retraceront à sa pensée. Il verra les batailles sanglantes ; il verra les rois descendre pour combattre, et la lune obscurcie éclairant à regret ce champ de carnage. Il s'éveillera avec l'aurore; il apercevra autour

COLNA-DONA. 87!

de lui les tombes de, mille guerriers. Quelle est cette pierre? demander a-t-il. Quelque vieillard lui re'pondra : Cette pierre fut élevée par Ossian, héros des temps passés ».

Carul, roi de Colamon, l'ami des étrangers, nous envoie un barde pour nous inviter à nous rendre à son palais, séjour de la belle Colna-Dona. Nous vînmes nous asseoir à sa fête. Ce héros en cheveux blancs fit éclater sa joie en voyant les enfans de ses amis s'élever comme deux jeunes arbres de la plaine couronnés de leur vert feuillage.

« Enfans des héros, nous dit-il, vous me rappelez le temps heureux où je descendis pour la première fois sur la côte de Morven. Je poursuivais Carglas : nos ancêtres avaient été ennemis. Nous combattîmes sur les bords du torrent tortueux de Clutha. Carglas fuit sur l'Océan : mes vaisseaux le poursuivirent ; mais trompé par la nuit, j'abordai au palais de Selma. Fingal vint au-devant de nous avec ses bardes et Conlo , le bras de la mort. Je passai trois jours au milieu des fêtes dans le palais de Fingal. J'y vis la belle Roscrana, la fille des héros, l'honneur de la race de Cormac. A mon départ on me combla de présens ; les rois me donnèrent leurs bouchers. Ils sont suspendus dans mon palais, comme

372 COLNÀ-DONÀ.'

un gage de l'amitié de Fingal. Enfans des héros, vous me rappelez les temps passés. Carul brûla le chêne de la fête : il prit deux bosses de nos boucliers, les plaça dans la terre, sous une pierre, et voulut qu'elles fussent un monument de paix pour nos descendans. Quand la guerre, nous dit-il, rugira dans cette contrée, et que nos enfans seront près d'en venir aux mains, les guerriers de ma race jeteront peut-être les yeux sur cette pierre en préparant leurs lances, et diront : Ici nos pères se sont juré la paix. A ces mots, ils déposeront leurs boucliers ».

La nuit voila les cieux; la fille de Carul faisait flotter en marchant sa longue chevelure ; sa voix mélodieuse se mêlait aux sons de la harpe. A l'aspect de Golna-Dona, l'amour des héros, Toscar devint triste et rêveur : l'image de cette belle se peignait dans son ame troublée, comme le rayon du soleil sur la mer agitée , quand il s'échappe au travers d'un nuage, et qu'il éclaire le dos mouvant des vagues.

Aux premiers rayons du jour nous éveillâmes l'écho des bois, nous poursuivîmes les timides chevreuils ; ils tombèrent au bord des

COLNA-DONA,

torrens où ils avaient coutume de se reposer ; nous retournions à la vallée de Crona, quand nous vîmes sortir de la forêt un jeune homme avec un bouclier et une lance sans pointe : « D'où viens-tu? lui dit Toscar ; la paix habitet-elle à Colamon, autour de la demeure de la belle Colna-Dona»?

. «Colna-Dona, répondit le jeune homme ,1 demeurait autrefois dans Colamon ; mais maintenant elle traverse le désert avec le fils d'un roi, qui a charmé son ame ».

« Jeune étranger, dit Toscar, as-tu remarqué la route qu'a prise le guerrier? Il tombera sousmes coups; donne-moi lebouclier».

Furieux, il prend le bouclier ; mais sous cette armure s'élevait le sein d'une jeune fillel blanc comme le duvet du cygne qui flotte doucement sur les ondes. C'était Colna-Dona , c'était la fille de Carul. Elle avait vu Toscar, et n'avait pu le voir sans l'aimer.

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