DE TITRA
la harpe des ombres , lorsque , portées sur leurs nuages , elles se laissent voir à l'heure de midi , sur leur brouillard blanc et onde t qui suit les détours du fleuve silencieux. Ta voix est douce : accompagne-la des sons de ta harpe. Verse-la dans mon oreille , pendant la nuit , ô Malvina , tourterelle délaissée.
Les temps écoulés reviennent inonder l ame du barde de leur faible lumière.
Couverts de gloire , nous retournions des champs d'Arda. Nous montions les orgueilleux coursiers de l'étranger, et la richesse de notre butin répandait la joie dans nos cœurs. Le soleil couchant dorait les bosquets de la colline. Les rayons qu'il dardait surTurat ressemblaient à l'or de l'étranger. Le calme régnait sur le lac , où ses murailles réfléchissaient leur splendeur. Les enfans admiraient la colline où s'élevait Tura. Les vierges de Morven , qui , du sommet des coteaux, observaient notre retour, s'avancèrent à notre rencontre dans un transport de joie tpri les rendit plus belles. Nous fûmes salués par leurs voix harmonieuses , soutenues des accords
de leurs harpes.
« Quel est , disaient-elles , celui qui vient dans l'éclat de son armure, dans la plénitude de sa force ? Le coursier de l'étranger paraît
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fier de lui servir de monture ; il rase dédaî-* gneusement la terre , et secoue sa crinière onduleuse.De ses naseaux sortent des nuages de fumée , pareils aux tourbillons azurés qui s élèvent des toits de Tura. Son col , noblement cintré, ressemble à Tare des héros, et des flammes jaillissent de ses yeux (2). Qui gouverne sa bride éclatante? Quel autre serait-ce que ce Fingal , chef de Morven ? O Fingal , la gloire qui (3) t'environne est plus resplendissante que les rayons du soleil. Des milliers d'hommes se réjouissent à ta vue ; le sourire de la paix réside sur ton front. Tes regards ont la sérénité du lac immobile ils ressemblent à la rivière de Cona , dans les soirées printannières , où ses habitans bondissent au-dessus de ses flots pour saisir les moucherons dans leur vol. Mais ceux de qui le front est calme durant la paix r ont été semblables à la tempête dans la chaleur des combats. Etrangers des terres lointaines,; vous avez fui devant eux. Rois du monde,; vous avez tremblé en leur présence. Vos guerriers reparaissent dans vos murs sans leurs coursiers , sans leurs armes brillantes. Vous leur demandez en quel lieu ils ont laissé leurs armes. Adressez-vous , pour le savoir,: aux enfans des montagnes ; ils sont plus en
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élat de vous l'apprendre. Vos guerriers se taisent de douleur et de honte. Aucun barde n'a célébré leurs noms. Aucune vierge n accourt au-devant d'eux avec sa harpe. Les vierges de vos contrées se cachent et pleurent , car leurs amans ont résigné leur gloire à Fingal. Oui , vierges des terres lointaines,] vos larmes sont justes ; vous avez raison de trembler, rois du monde. Mais les filles de Morven seront dans la joie ; elles salueront leurs amans, les héros de leur patrie, avec le concert des voix et des harpes (4) ».
Tel fut , dans ce jour d'allégresse , le chant des filles de Morven. Le contentement qui brillait sur leurs fronts , était semblable aux rayons du soleil couchant, réfléchis sur une colline parée de bocages, et la paix de leurs cœurs , semblable au feuillage verdoyant des chênes , lorsqu'il demeure suspendu sans mouvement sur les eaux du Lubar.
Vos harpes ne sommeillèrent pas non plus, ô bardes, sur les murs retentissans de ïura. Vous modulâtes vos voix joyeuses , et leurs sons frappèrent les échos des vallons éloignés. Le chêne embrasé porta sa flamme dans les airs. Le voyageur, autour duquel la nuit déployait ses ailes ténébreuses , aperçut sa lueur, et cette vue le réjouit. Il connaissait
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la demeure du chef. « Nous passerons la nuit dans les murs d'où part cette clarté , dit-il à ses compagnons ; la porte de Fingal est toujours ouverte. Son palais se nomme la maison de V étranger (5) ».
On servit le banquet. Fingal s'étonna que de la profondeur obscure des bruyères aucun étranger ne fut venu s'asseoir à sa table. « Je veux , dit-il, écouter si j'entendrai le pas de quelque voyageur ». Il se lève,; il trouve à la porte un vieux barde dont le corps incliné s'appuie sur un tronçon de lance. L'airain ne brille plus sur cette arme émoussée , car son maître a fourni sa carrière belliqueuse. IJ a accompli le nombre de ses batailles , et leur bruit est pour jamais appaisé.
Fingal introduisit avec plaisir l'étranger. Nous vîmes que ses yeux étaient rougis par les larmes ; nous reconnûmes la trace des pleurs le long de ses joues profondément sillonnées. Aux deux côtés de son visage pendait sa chevelure rare , qui se mêlait avec la barbe blanche étendue sur sa poitrine. Il était suivi d'un jeune inconnu , plongé dans l'abattement.
Nous nous levâmes pour leur faire place ; nous leur dîmes de prendre part à notre banquet; nous tâchâmes, par notre joie , de ban-
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tiir leur tristesse. Mais leur tristesse ressemblait au nuage qui repose souvent le matin vers le sommet des montagnes , et que le soleil levant n'a pas la force de dissiper.
Enfin le vieillard prit sa harpe , et nous prêtâmes l'oreille à ses accords.
« Sithama, dit -il, était un chef des îles. Son palais s'élevait sur les bords du Gormluba, et voyait ses tours grisâtres se réfléchir dans les ondes azurées de ce fleuve. Des montagnes > des bois antiques le garantissaient de l'orage. — Cinquante fois les chênes avaient épanché leurs feuilles jaunies sur la tête de Sithama , et autant de fois il avait fait remarquer à ses vassaux la rapidité des jours de l'homme. « Nous nous fanons , dit-il , comme l'herbe des montagnes ; nous nous desséchons , comme le feuillage des chênes. Les saisons de la vie sont au nombre de quatre, et elles roulent sans cesse, comme les saisons de l'année. Les uns meurent dans leur jeunesse , comme un bouton frappé par le vent destructeur ; d'autres sont comme la feuille où la nielle a passé dans un jour brûlant. Plusieurs , tels que ma bien-aim.ee , expirent dans la contagion de l'automne , et bien peu atteignent, comme moi, lliiver de la vieillesse. Puisque notre durée est si peu II. 29
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certaine , soyons renommés tandis qu'il est en notre pouvoir de l'être » .
« Sithama se contentait des chevreuils de ses montagnes. Il ne cherchait point à boire d'autres eaux que celles de son fleuve azuré. Quand les faibles imploraient son assistance, son glaive s'élançait du fourreau, et brillait en leur faveur. Les infortunés se rangeaient sous son bouclier , et disaient : « Ici , nous n'appréhendons rien » .
« La Discorde sépara deux amis. Du arma voulut la mort de son frère. L'offensé obtint le secours de Sitharma ; mais le farouchë Duarroa fut victorieux. Talmo roula dans son propre sang , et Sitharma , l'ami du faible ; sentit sa force épuisée. Duarma vint près des bords du Gormluba. Sitharma avait un fils encore jeune ; il admirait la bosse du large bouclier qu'il voyait suspendu à la muraille ; il demandait comment se maniait la lance. Au déclin du jour, il aperçut les étranger^ qui traversaient la bruyère : il courut au-devant d'eux , car il avait l'âme de son père. II aimait la présence de l'étranger, comme une branche verdoyante aime les pluies printannières. Il fut frappé du nuage sombre répandu sur le front de Duarma ; mais lui tendant sa petite main : «Le banquet est servi, lui dit-il,
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pourquoi ton front serait-il ombragé par la tristesse » ? Duarma ne répond rien ; il lève &a lance : l'enfant essaie de fuir. Hélas ! il fuit en vain ; il tombe renversé sur le seuil paternel. Sa vie s échappe avec son sang qui rougit la lance de Duarma, Sa sœur le voit tomber. Elle voit son meurtrier franchir le seuil du palais. Quel parti prendra - 1 - elle ? « Vieux * barde , ne saurais-tu me servir » ? Une lance à demi-rompue soutient le bras desséché du vieux barde. Civa-Dona éperdue se tourne de l'autre côté. Là , était une fenêtre , d'où les vierges , ses compagnes, regardaient souvent leurs charmes répétés dans l'onde. Elle l'ouvrit et se précipita dans le fleuve. Le barde tremblant va vers la porte avec sa harpe. Il marche , comme le vieux guerrier qui conduit son petit-fils au tombeau. Le sang de Crigal avait rendu le seuil glissant : le barde chancelle et tombe. Duarma lève sa lance pour le frapper ; mais Crigal mourant lui crie : « C'est le barde» (6). Un dogue accourait en poussant des hurlemens ; il reçut la lance dans son côté. Cependant le palais est en feu, la lueur de l'incendie éclaire la vallée. A cette lueur, le barde cherche Civa-Dona. Il la trouve suspendue à une branche qui traversait le courant. Tous deux placent Crigal
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dans sa couche ténébreuse. Elle prend ensuite les habits de son frère , et va , accompagnée du vieux barde , implorer des secours. Chef de Morven , ces deux infortunés sont devant toi. Accorde ton assistance à la jeune fille et au vieillard ».
Le barde se tait. Civa-Dona se retire avec les vierges de Morven. Elle se retire, comme une étoile se cache derrière un nuage , après que son disque vaporeux a faiblement brillé dans la nuit de la tempête. Lorsqu'elle couvrit sa tête du manteau de son frère, nous y reconnûmes l'empreinte sanglante de la lance de Du arma.
Des larmes paraissent dans les yeux de Fingal. Il les essuie avec ses cheveux blancs. Ses héros ne songent plus au banquet. Fresdal s écrie : « Donnez-moi ma lance ».
« Le jour commence à briller sur les collines , dit Fingal. Nous dirigerons notre course vers les forêts d'Ardven. De là , dix guerriers se rendront aux salles de Duarma; et celui de nos jeunes gens que Civa-Dona aura distingué, demeurera près d'elle ».
Nous courons t aussi légers que des ombres qui fuient la présence du jour. Le seul Gara demeure , pour que des ennemis survenant à l'improviste , ne causent point d'alarme aux filles de Morven.