BE TURA
Nous gagnâmes l'habitation de Sithama ; elle était obscure et déserte. Le renard se levait du sein de ses ruines , et le hibou sommeillait dans les fentes de ses murs brisés. Nous regardâmes si nous verrions la fenêtre par où s'était échappée Civa-Dona. Mais elle était tombée : le fleuve écumeux passait en rugissant sur le monceau de pierres qui l'avaient formée. Nous vîmes l'endroit où le seuil avait été empreint du sang de Crigal. Il en était resté dans le creux de la pierre qu'avait usée la multitude des hôtes. Civa- Dona élait triste ; mais nous laissâmes Fresdal pour la consoler ; c'était lui qui avait gagné son amour.
Fingal nous attendait encore sur Ardven ; le cerf qu'il avait tué composa notre banquet. Le sommeil descendit avec l'obscurité. Les ombres nous offrirent dans nos songes leurs images les plus désastreuses. Les harpes de leurs bardes rendaient un son pareil aux chants funéraires ; il nous parvenait comme les soupirs entendus de loin sur les montagnes, et précurseurs de l'orage. Elles demeut-aient suspendues sur nos têtes en brouillard obscur et sans forme. Le vent soufflait par bouffées impétueuses ; il roulait devant lui tous leurs membres ; mais elles reparaissaient
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presque aussitôt, se penchaient sur nous, et soupiraient de moment en moment.
Le sommeil de Fingal avait cessé. Trois fois il avait été interrompu par les faibles hurlemens des ombres. Il gravit la montagne pour distinguer leurs paroles. De son sommet , il regarde autour de lui. Il voit des colonnes de fumée s'élever jusqu'aux étoiles. Il voit les flammes croiser leurs pointes d'un rouge sombre au-dessus de son palais; il frappe son bouclier, il s'écrie ; « Tura est en feu ».
Ce cri foudroyant nous éveille tous à la fois. Nous volons, comme l'éclair, sur la bruyère de Colra. Nous rencontrons dans la vallée obscure le courant qui l'arrose. Chacun le franchit a l aide de sa lance. Le fds de Rutho chancelle en voulant s'aider de la sienne : « Ne prenez pas garde à moi , nous dit-il ; volez , volez en hâte , et sauvez celle que j'aime ». Deux fois il lève son front pâle au-dessus des eaux; mais à la troisième, il enfonce et meurt. -
Nous arrivâmes à Tura. Il était trop tard. Déjà les flammes cachaient leurs têtes sous les cendres ardentes. Les décombres tombaient par monceaux sur les charbons presque éteints. La porte , consumée à demi , était
DE TTTKA.
encore fermée , comme lavaient laissée les filles de Morven , lorsqu'elles avaient été reposer au milieu de leur allégresse. Hélas! pourquoi n'en trouve rent -elles pas le chemin, lorsqu'elles furent éveillées par l'éclat de la bruyère en feu ! Jamais , ô filles des montagnes , la douce voix du matin ne dissipera votre sommeil. La voix d'un amant ne dira plus à aucune d'entre vous : « Eveilletoi ».
Le dos tourné aux ruines , tristement appuyés sur nos lances, nous déplorons à haute voix notre perte. Nos cent casques et nos cent boucliers , nos cottes de maille , nos épées flamboyantes , nos cent dogues , jeunes compagnons de nos chasses , nos rênes ouvragées avec art, qui nous servaient à diriger nos coursiers orgueilleux, nos bannières, ces météores verts et pourprés qui flottaient dans l'air, tout fut oublié dans ce moment. Personne ne se souvint que toutes ces richesses étaient enfermées dans Tura. L'explosion de notre douleur fut pour nos cent belles, et pour leurs enfans au berceau. Tendre bocage d'arbres en espérance, qui croissaient dans leurs robes de verdure aux rayons favorables , aux douces pluies du printemps, la flamme avait gagné leurs cimes touffues, et
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renversé leur beauté dans la cendre. Malvina, bel astre , ce n'est pas sans raison que tu es triste , car tous les brillans rayons qui accompagnaient ta course sont éteints. Un tombeau lugubre contient les restes de tes sœurs.
Nous demeurâmes ainsi tout le jour, comme un fleuve enchaîné dans son cours parle souffle d'un vent glacial. L'obscurité nous eût environnés sans que nous y eussions pris garde, si une voix ne nous eût tirés de cette léthargie de douleur. Nous reconnûmes la voix de Gara. Nous le cherchâmes dans la tour où il avait sommeillé. Il n y était pas. Ses cris partaient du fond d'un souterrain. Là, tristement étendu , il s'abandonnait à sa douleur. Parmi des songes pleins de trouble , le pétillement des flammes était parvenu à son oreille. Il avait cru que l'ennemi s'approchait. Soudain le toit s'écroule avec un bruit plus fort. Il se ligure qu'on a frappé le bouclier du chef. Il s'éveille en sursaut. Une partie de sa chevelure s'est prise dans la poutre sur laquelle il a dormi ; il l'y laisse avec sa peau déchirée. Il voitTura détruit ; il ne s'aperçoit pas que son sang coule. Au milieu de son affliction , il oublie sa souffrance. «Vierges chéries, dit-il, je ne vous survivrai pas ». Et il tombe expirant sur la bruyère » (8).