CHANT CINQUIEME
SOMMAIRE
Le poëte fait la description dn brouillard qui s’élève pendant la nuit du lac de Légo. Ou croyoit que les âmes des morts restoient enveloppées dans ces vapeurs .jusqu'à ce que les Bardes eussent chanté leur éloge funèbre. Apparition de l’Ombre de Fillan sur la caverne où étoit son corps. Sa voix réveille Fingal sur le rocher de Cormul. Fingal frappe le bouclier de Trem~ nor pour avertir ses guerriers qn’il va prendre les armes et combattre en personne. Effets extraordinaires du son de ce bouclier. Sulmala se réveille en sursaut , et court éveiller Cathmor. Elle veut l’engager à demander la paix. Il reste dans la résolution de continuer la guerre. Il lui ordonne de se retirer dans la vallée de Léna^oxi demeuroit un vieux Druide , et d’y attendre la fin de la bataille qui devoit se livrer le lendemain. 11 réveille son armée en frappant sur son bouclier. Description du bouclier de Cathmor. Le jour parolt. Sulmala se retire dans la vallée de Léna.
Lorsque les vents du soir anx bords de l’occident Ont poussé du soleil le disque moins ardent,
a®4 POESIES D’OSSIAN.
Des forêts du-Z^^o, de ses ondes dormantes, S’élèvent tont-à-coup mille vapeurs famadtes, Noires exhalaisons qui voilent à nos yeux De la reine des nuits le char silencieux:
C’est là que le guerrier dont la harpe propice >■'
N’a point encor chanté l’hymne consolatrice Choisit l’épais brouillard qui doit ceindre ses flancs: Là mon frere, emporté par les rapides vents ,
A déjà revêtu sa mobile ceinture.
L’aimable et beau fantôme, errant à l’aventure ,
Cede aux jeux du zéphyr, et mêle quelquefois Ses douloureux soupirs au murmure des bois.
Les torrents répétolent l’or mouvant des étoiles; Les vents frais de la nuit faisoient flotter ses voiles; Tout reposoit : Fingal^ de tristesse accablé ,
Un moment au repos livroit son cœur troublé;
La plainte de mon frere en sursaut le réveille, à Eh quoi! Fillan n’est plus, et son pere sommeille! « M’a-t-il donc oublié dans ses songes riants.
K Moi, lui répond F ingai ^ les yeux étincelants,
« Moi t’oublier, mou fils ! Eh ! de Tame d’un pere « Qui pourroit effacer une image si chere ?
« Qui brilloit plus que toi dans le feu du combat ?
« Quel astre à son matin répandit plus d’éclat ?
R Ton sang versé pour noi fumeencordanslaplaine...
LA BATAILLE DE TEMORA. aoS « Va, tu n’as pas besoin de rallumer ma haine. »
11 SC leve à ces mots , et de-son bras gnerrier n frappe par trois fois le pesant bonclier :
Josqu’anx deux étonnés mille éclairs en jaillissent; Les flots roulent émus, les cavernes mugissent (i) ; Dans son lit de genêt le chevreuil étendu Se réveille'en sursaut, de terreur éperdu;
Et les morts, désertant les bois mélancoliqties , Regagnent, effrayés, leurs palais fantastiques.
Le sommeil, Sulmala^ n’a point charmé tés sens.
Du bouclier des rois les sons retentissants Viennent glacer d’effroi ton oreille attentive:
Plus prompte que le daim, on la biche craintive,
Elle fuit sons le chêne où son unique amour Dormoit , appesanti par les travaux du jonr :
A l’aspect du héros elle tremble et frissonne.
« Pourquoi troubler lecalme où son cœur s’abandonne? « Dit-elle. Un songe heureux l'occupe en ce moment;
> Hélas! de Sulmaîa lui peint-Ule tourment? > <
Mais le son meurtrier et s'accroît et redouble : L’étrangere frémit; tout entière à son trouble.
Elle veut s’éloigner, mais son casque d’airain
2o6 POESIES D’OSSIAIS.
Tombe, roule, et bondit sur le rocher voisin.
Le héros se réveille ; et, d'une voix émue,
« Enfant des nuits , dit-il , qui t’amene à ma vue ? a Es-lu l’Ombre d’un chef des temps qui ne sont plus ? « Pourquoi t’offrir soudain à mes regards confus ?
— « Je ne suis point une Ombre et fugitive et vaine,
« Qui roule dans l’espace et s’égare incertaine ;
« Mais je viens t’avertir des dangers que tu cours. '
» Frere de Caîrbar^ songe à sauver les jours,
« Entends ces sons de mort; vois quelle est la puissance K Du guerrier qui des nuits trouble ainsi le silence.
— « Le bouclier sonore est la barpe des rois ;
« Que le foible l’entende et tremble dans ses bois.
— a Illustre chef à' Atha^ les héros de ma race
CI Ne manqnoient, comme toi, de zele ni d’aucUce ;
. a Cependant du trépas ce hmit avant-coureur ■ a Malgré moi dans mes sens a jeté la terreur, a La guerre aimé F.inged : de sang toute trempée , a Elle descend déjà sur sa fatale épée, a II s’avance, celui qui ne céda jamais.
■< Cathmor, fais éveiller le Barde de la paix, (a) «
A cet effroi naïf, à cette voix touchante,
LA BATAILLE DE TEMORA. 207 L'intrépide Cathmor reconnoît son amante :
Il se levr, et des plears monlllent son œil guerrier.
— « O fille de Lumon^ dés long-temps sous l’acier « Mes yeux ont reconnu l’idole de mon ame :
« Mais la guerre à mes pieds, comme un torreni de fia muie. « Précipitoit sa course ; et le devoir jaloux ^
■< Défendoit à ma gloire nn entretien si doux. ,
« Cesse de t’alarmer, et songe au jour prospéré.
X Où nous verrons tons deux le palais de ton pere ; a OÙ CatAmor, dissipant ton amoureux ennui,
« Séchera tous les pleurs que tu verses pour lui, '
« Mais la tempête gronde , et le danger m’appelle.
U Sous ce rocher qn’hahite une paix éternelle,
< Vit un sage vieillard, dont les yeux pénétrants « Sondent la profondeur de l’ahyme dcs,temps;
« Autour de sa retraite une eau pure seiq>ente;
« Snr sa grotte s’incline une roche pendante.
Cl Dont le front, couronné de chênes toujours verds, a Voit bondir le chevrenil , hôte de ces déserts :
« C’est là qu’il vit, content d’être sans renommée. a Va trouver ce vieillard, cours, ô ma bien aimée! n Attends auprès de lui le moment où te, s yeux « Reverront de Cathmor le front victorieux. »
A ces mots, snr les traits Ré la belle étrangère
POESIES D’OSSIAN
Se répand par degrés nne rongeor légère ,
Et le plus dons, espoir se glisse dans son sein.
M Ponrsnis, à mon héros, ton généreux dessein.
<■ On snspendroit plutôt le vol de l’aigle aldere « Qnand elle voit on daim errer sur la hmyere ,
« Qn’oi\ ne détonmeroit tes pas andacienx a Du sentier de la gloire et des faits périlleux.
H Mais si le sort marqnoit ta demiere journée, a Soqge que Siilmala , plaintive , abandonnée ,
« Loin d’un pere chéri, seule avec les dangers ,
« Ta languir désormais sons des cieux étrangers.
— « Repousse un désespoirqnim’étonueetme blesse. <1 As-tu jugé mon cœur capable de foiblesse?
« Mille fois j’ai bravé le& flecbes du trépas;
« Mille fois la tempête a grondé sons mes pas ;
« Et toujours mon épée a chassé les orages,
« Comme un éclair vainqueur qui perce les nuages.
Cathmor frappe à ces mots son large boucher;
Sept étoiles du soir y brillent sur l’acier;
On y voit Canmaxhon dans l’ombre rayonnante;
An palais du midi Colderna flamboyante,
Ulaïcho perçant le brouillard ténébreux.
Et Cathlin d’un feu pur dorant l'azur des deux.
Plus loin, de Reldurath la kimicre mobile
LA bataille de TEMORA. 209 Se brise sur les ilôts de l’occident tranquille!
Berthin semble sourire an cbasseni égaré Qui sort du sein des bois d’un pas mal assuré.
An milieu d’un ciel pur Lonthena se déploie, Lonthena du nocher l’espérance et la joie.
Autrefois , quand Larthon^ le premier des héros Qui s’ouvrirent sans guide un chemin sur les flots, Dirigeoit vers Ullin sa course tortueuse.
Tout-à-coup, descendant sur l’onde impétueuse,
La nuit d’un voile sombre enveloppa les airs; Incertain, à travers ces humides déserts ,
LiUrthon , livrant aux flots sa fragile nacelle ,
Déjà ne tenoit plus qu’une route infldele.
Mais lonthena sourit, et le héros joyeux Poursuivit son voyage à l’éclat de ses feux.
Bientôt sur l’horizon, qu’un feu tremblant colore, Souffle un zéphyr léger, précurseur de l’aurore;
Le ruisseau du vallon, dans son cours inégal.
Brille et serpente aux yeux du chasseur matinal ;
Des chevreuils et des cerfs la troupe vigilante Commence à s’égarer sur la mousse ondoyante.
Et l’aigle, s’élançant du roc silencieux.
Yole au-devant du jour dans les plaines des cieux. Les guerriers de Cathmor^ à sa voix belliqueuse, Dissipent du sommeil la vapeur paresseuse ;
J.eurs cris, frappent les airs ,les rochers, et les bois ;
POESIES D’OSSlAN.
Leurs nombreuses tribas se lèvent à la fois :
Ainsi, lorsque les vents, de l’océan tranqnUle Agitent tout-à-conp la surface mobile.
L’un vers l’autre ponssés , l’nn sur l’autre roulants , S’amoncelent les flots rapides et grondants.
La triste Sulmala^ vers la grotte enfoncée.
Se retire pensive, et de crainte glacée ;
Souvent elle se tourne, et dans l’éloignement Suit encore des yeux son invincible amant ;
Mais quand il disparoît à travers la poussière,
La belle sent des pleurs rouler sous sa paupière,
Se perd dans la caverne , et va près du vieillard Du combat qui s’apprête attendre le hasard.
Approche, fils à' Alpin (3) , du Barde qui t’implore; Et si, dans les accords de ta harpe sonore.
Pour le triste Oasian il est quelque douceur.
Oh! viens en pénétrer, en réjouir mon cœur.
Hélas! autour de moi se pressent les alarmes; Aveugle, délaissé, dans le deuil et les larmes. Etranger à la gloire, à l’amour, à l’hymen.
Je foule, en gémissant-^ la terre de Morven.
Sur mes cheveux blanchis s’entassent les orages : Mon pere, mes amis ont peuplé les nuages;
D’un trépas glorieux tous ont subi la loi,
Et de tant de héros il ne reste que moi.
Approche, fils à' Alpin ^ à'Oasian qui t’implore;
Viens suspendre mes maux, si tu le peux encore.
O Rarde, je te vois dans la unit de mes yeux ;
Mais plutôt interromps tes chants harmonieux :
Pour l’ame d'Ossian, à sa tristesse en proie,
Il n’est plus ici-bas de bonheur ni de joie. '
Rel arbre dn vallon , de tes rameaux épais Nul zéphyr murmurant ne vient troubler la paix. N’est-il point dans les airs quelque Ombre mensongère Qni t’elBenre, en passant, de sa robe légère?.... Quel silence en nos bois, et snr nos monts glacés!... Ullin^ Carril^ Rino.^ Bardes des temps passés. Doux fantômes, venez ranimer mon génie:
Je ne vous entends pins, enfants de l’harmonie; Quelle ardeur près de vous m’enflainmoil autrefois. Quand , la harpe à la main, dans le palais des rois Nous faisions retentir de nos hymnes guerrières Ces voûtes où bcilloieot les armes de nos peres !