LE DERNIER HYMNE
D’OSSIAN
O de Lutha torrent impétueux ,
Roule tes flots d’azur dans le vallon tranquille! Forêts, versez sur lui votre ombrage mobile,
Et d’un jour trop ardent amortissez les feux!
Non loin croit la fleur solitaire.
Qui, balançant au souffle du zéphyr Sa tête bumide et printanniere.
Semble dire avec un soupir ;
« Zépbyr jaloux, dans la rosée ■ Laisse-moi rafraîchir mes attraits languissants ; K Bientôt sur ma tige brisée « Je serai le jouet des vents :
« Aujourd’hui le chasseur s’enivre « Des parfums qu’exhale mon sein...
« Hélas! il reviendra demain...
« Demain j’aurai cessé de vivre » ; Demain aussi, quand la nuit sur les bois Etendra son écharpe immense ,
Le chasseur à'Ossian n’entendra plus la voix;
Epouvanté de mon silence.
Il portera ses pas vers l’asyle des rois ;
POESIES D’OSSIAN
Ma harpe veuve èt détendue,
Ma harpe, dont les chants l’émurent tant de fois, Soudain viendra frapper sa vue.
Et de sa tristesse imprévue Des pleurs soulageront le poids.
Yiens donc, 6 Malvinal viens sous le chêne antique Qu’assiegent les vents elles flots,
Elever de tes mains la tombe pacifique Où va se reposer le dernier des héros.
Tiens... Mais l’esprit des bois ( i ) répond seul à ma plainte.
Lefilsd'âi.pin'.
OswVt/ï, j’ai passé près des murs de Lutha;
Un silence de mort attriste leur enceinte.
J’allois y chercher Malvina...
Des filles du palais la foule consternée Bientôt s’est offerte à mes yeux:
Ses pleurs couloient pour une infortunée».
L’épouse de ton fils a rejoint ses aïeux. r
O toi que pleurent tes compagnes, '
Repose en paix dans ces bois ténébreux ;
Astre charmant, tes rayons amoureux N'ont pas long-temps brillé sur nos montagnes!
Tes feux de mes vieux jours réchauffoient le déclin ; Mais tu m’as laissé seul au milieu des ténèbres.
De mes soupirs , de mes plaintes funèbres,
Je ne lasserai pas l’écho dn mont voisin.
-‘a5« POESIES
“ Tn n’es plos, et dans nos campagnes Ne lait qae la clarté da météore affreux...
Astre charmant, tes rayops amonrenx
N’ont pas long-temps brillé sar nos montagnes.
Repose en paix dans ces bois ténébreux.
Mais, belle et d’éclairs entourée ,
Tu prends un lumineux essor.
Et dans ta demeure azurée Tu t’assieds sur un trône d’or.
An sommet de \Arven s’épaissit un nuage Dont les flancs argentés s’élèvent jusqu’aux deux : Là flotte sur les vents leq»alais de l’orage;
Là résident Fingal et ses braves aïeux.
Mon pere, enveloppé de vapeurs éclatantes,,'
Du glaive aérien arme son foible bras :
Les Ombres des héros autour de lui flottantes Se rappellent encor leurs antiques combats ; n écoute d’ £7//m la voix mélancolique.
Le vieux Barde, an milieu des héros assemblés, Presse encor sons ses doigts la harpe fantastique,
Et module les chants des siècles écoulés.
La belle Mal\>ina s’avance;
Une aimable rongeur peint son front ingénu :
Elle s’arrête, et contemple en silence De ses aïeux le visage inconnu.
« Pourquoi, lui dit viens-tu dans ma demeure ? ■ As-tu pu sans remords abandonner mon fils? . « Tes soins, de ses jours obscurcis,
« Dévoient charmer la derniere heure:
n Quel denil dans son palais..; Descendez, ô Zéphyrs ' « Allez, et portez-lui nos douloureux soupirs. »
Mais du pâle occident, porté sur un nuage.
Quel fautome apparoit aux yeux de Malvîna?
Un sourire de joie anime son visage Que la sombre moit sillonna.
« Astre d’amour, reconnois ton vieux pere:
« Je suis Toscar, Quelle noire vapeur « De tes jeunes rayons éteignit la lumière?
« Ma fille, à'Ossian pleures-tu le malheur? ■
Eh quoi, Toscar^ ton aine généreuse Du plaintif Oss/izn garde le souvenir !
Un jour la renommée à l’aile impétueuse De nos exploits rivaux instruira l’avenir :
Notre jeunesse ardente et fiere ,
Plus d’une fois illustra ces déserts:
A nos pie ls mordoient la poussière Alille héros, de blessni'es couverts;
Dans leur sang confondu les collines trempées Retentissoient sons nos rapides pas...
Gloire à ton nom, roi des épées,
aa.
POESIES
Suprême arbitre des combats !
Bientôt nos âmes consolées Voltigeront dans le même palais. •«
Sous la douleur, les ans, et les regrets Je sens mes forces accablées.
Conduis , ô fils à'Jlpin , le vieillard dans ses bois : Les sombres flots du lac que l’aquilon tourmente Retombent à grand bruit sur leur rive éenmante.... Le Barde va chanter pour la demiere foisT Sur le torrent se balance nn vieux chêne Qne d’un souffle de glace ont blanchi les hivers;
Ma harpe est snspendne à sa branche prochaine.
Je l’entends qui frémit au sein de ces déserts...
Est-ce le vent, ma harpe, ou bien quelqu’Ombre vaine Qui t’arrache en passant ces funèbres concerts?
Quel transport m’agite et m’enflamme?
Approche, fils à.' Alpin! O mes chants, dans les airs Accompagnez le départ de mon ame.
La mort va mettre un terme à mes longues douleurs. Rugissez, vents du nord, et déployez vos ailes; Portez jusqu’à Fingal mes plaintes solemnelles.
O Fingal! te vois, assis sur des vapeurs:
Tu n’es plus l’effroi des armées ;
De tes prunelles enfl.smmees En rapides éclairs ne jailht plus la mort....
Qu’il est foible , celui qui fut jadis si fort !
Mais dans tes mains tu caches les tempêtes, (a) Et tu les semes snr tes pas :
Le tonnerre à ta voix éclate snr nos têtes ,
Et des clartés du jonr ta prives ces climats.
Quand ta fureur est appaisée Le zéphyr du matin caresse les ruisseaux,
Et sur le front des arbrisseaux Frémit en gouttes d’or une humide rosée.
Le soleil du printemps se couronne de feux ;
Des parfums les plus doux la colline embaumée Voit bondir le chevreuil joyeux Sur la verdure ranimée,...
Mais l’aqnilon se tait ; un bruit sourd et confus S’est élevé de la bruyere,
Et meurt dans les chênes touffus.
Un héros m’apparoit snr son char de lumière^ n m’appelle et m’invite à m’élancer vers lui.
• Ossian^ me dit-il, ton dernier jour a lui ;
« Rien ne manque à ma renommée ■ Tes chants, la gloire de Selma,
« Frappent depuis long-temps mon oreille charmée. « Réunis-toi, mon ûls, à tout ce qui t’aima;
« Viens... » Le char à ces mots se dérobe à ma vue , Et comme un feu léger remonte dans la nue.
Toi que j’ai tant chéri, toi que j’ai tant plenré,
O le plus graud des rois ! je vais te voir encore ,
Et goûter le repos si souvent désiré.
aGo
POESIES
Yents orageax du soir, ma bouche vous implore ; De vos brayantes voix retenez les éclats :
Ossian va dormir... ne le réveillez pas...
La nuit doit être longue... Et quel penser funebre S’empare de mon ame et semble la flétrir? ’ Réponds,'fils de F ingai , as-tu peur de mourir.^* Ne .sais-tu pas encor que le guerrier célébré Et le guerrier obscur doivent tons deux périr ?
Pourquoi des chagrins qui t’obsedent Par d’inflignes terreurs augmentes-tu le poids?
O débile vieillard! les hommes se succèdent Comme les flots des mers et les feuilles des bois. L’inexorable mort a-t-elle été touchée Des attraits de Rino^ du courage à'Oscar?
Fillan^ comme une fleur de sa tige arrachée.
Ne s’est-il point flétri sur les bords dn Lubar?
Et toi. Barde insensé, tu voudrois fuir la tombe! Sons l’âge et les douleurs ta folblesse succombe. Meurs : ta 'gloire vivra ; nos derniers descendants La verront s’él/tver/Gomme un chêne sauvage Qui brave les assauts du ténébreux orage.
Et compte sans vieillir et les jours et les ans.
Fin des Poésies gaéliques.
NOTES
( 1) Les anciens Ecossois croyoient qne l’écho étoit an esprit qni se plaisoit à répéter les derniers sons.
(2) Cette snperbe description du pouvoir de Fingai snr les vents, sur les tempêtes, qu’il cache dan» ses mains, semble contradictoire avec ce qu’Ossian a dit dans la strophe précédente, on il représente Fingal comme une Ombre vaine et qui n’est plus V effroi des armées. Mais tout cela est conforme aux opinions de ces peuples : ils croyoient que les fantômes commandoient anx éléments , mais qu’ils n’avoient plus de force pour combattre.
Plusieurs écrivains avant moi s’étoient essayés dans le genre à'Ossian. Leurs fragments sont connus. En voici un qni l’est aussi, mais qui, selon itioi, mérite de rétre davantage. Le sujet n’en est point pris dans Ossian ; mais l’auteur , le citoyen Coupigni , s’est emparé avec beaucoup de discernement de ses images et de ses tours les plus familiers.