‹ Ossian poésies galliques en vers françaisChapitre 8 sur 38 · N ATHOS · texte numérisé non relu

N ATHOS

Je crains peu les combats. A peine en mon printemps, Je m’embrasois des feux de la -victoire ; »

Fils des héros, rempli de leur mémoire,'

Je brùlois d’égaler leurs exploits éclatants ;

Et la guerre étoit pour mon ame '

Ce que l’astre du jour est pour lës finis vallons Quand, an midi, couronné de rayons,'

Il y verse un torrent de flamme.

O souvenirs ! 6 stériles regrets !

Plus d’une fois dans les champs do carnage J’avois lancé d’inévitables traits,

Avant que mon jeune courage "

Eût d’un joug tyrannique affranchi tes attraits ,

Tes attraits aussi doux que la brillante étoile

Qui tremble dans les deux au milieu de la nuit. Mais le nuage approche , et va , d’un sombre voile. Envelopper l’astre pur qni me luit.

O Darthitla ! les vents ont déçu ma tendresse.

Le palais de ton pere est encor' loin de nous ;

Noos sommes seuls, exposés an courroux Du ravisseur de ta jeunesse.

Mes freres, il est vrai, sccostdant mes efforts,

POESIES

Au péril de leur» jours vont défendre tes charmes ;

Mais que pourront nos foibles armes Contre tant de guerriers défenseurs de ces borda ?

Ardam.

JVathos^ notre perte est certaine. ^

J ’ai vu flotter à'Erin (3) le puissant étendard ;

J’ai reconnu la voix, de Caîrbar :

Ses guerriers veillent dans la plaine.

A la lueur des rapides éclairs ,

Vois rouler leur phalange sombre ,

Vois briller leurs dix mille fers..

Nat H O s.

Va, je les vois, et n’en crains pas le nombre.

O mer à'Ullin (4) ! avec tant de fracas Pourquoi précipiter tes ondes furieuses ?

Pourquoi déployez-vous vos ailes orageuses , Enfants de l’air et des frimas ?

Pensez-vous que vos vains éclats Sur ce roc aride et sauvage De Nathos enchaînent les pas ?

Non, il n’est retenu que par son seul courage ,

Par l’espoir glorieux d’effacer son outrage ,

Ou de périr dans les combats.

11 se couvre , à ces mots , de l’airain horoioidc ;

D’O s SIAN.

La lance paternelle arme son bras nerrenx;

Un casqne étincelant embrasse ses cheyenx;

Et la fnrenr se peint dans son oeil intrépide.

« Morar^ dit le héros, dans les flancs du rocher a Serpente une grotte profonde ;

- a Mon amante pent s’y cacher.

« Ya , de ses jours qne ta foi me réponde..

« Pour nons , Ardan^ marchons à l’ennemi ;

« Et , si mon bras mal affermi « Se refuse à servir ma haine ;

« Si je dois tomber sur l’arene ,

« Morar^ embarque-toi; regagne mon palais « Ya du triste Cromnal adoucir la misere;

« Dis-lui , pour calmer ses regrets ,

« Qne Nathos expirant songeoit à son vieux pere ; « Qu’il est mort accablé, mais non pas abattu ,

« Que, même à son heure derniere,

CI n n’a point démenti-son sang et sa vertu :

« Et toi , lorsque le sombre automne,

U Sur les gazons flétris , dans les bois dépouillés ,

« De Son éclat stérile et monotone «Yiendra frapper tes yeux de pleurs toujours mouillé», K Dartkula , dans nos tours antiques <t Convie à tes banquets les filles des héros ;

O Et que leurs voix mélancoliques • Eternisent le nom du malheureux Nathos.

POESIES

« Mais pins henrenx si la harpe sonôre t> Soaslesdoigtsd'05S{an(5)plenroitenmoahoimeur ; R Mon ombre, alors errante an sein d’nn météore,

« S’enivrcroit de joie et de bonheur, »

O s s I A TT.

Nous étions cette nnit dans la salle des fêtes ; '

Et, tandis qn’an'brnit des torrents Se méloient les sonpirs des fantômes errants ,

Noos, du roi de Morven nous chantions les conquêtes.

Soudain un vent impétueux Arrache un son de mort (6) à ma harpe plaintive. Fingal pâlit.... l’effroi qui le captive Perce dans ces mots douloureux :

« Un héros de Morven en ce moment succombe :

« La harpe de mon fils ne gémit point en vain ;

« Que de tristes accords s’élèvent sur sa tombe !

'c Ossïan pleure son destin, »

11 se tait. Son front plus tranquille.

Cache le trouble de son cœur.

Cependant j’obéis, et ma harpe docile Commence ce chant de douleur :

c< Penchez-vous du sein des nuages ,.

R Ombres pâles de nos aïeux.

D’OS SIAN. 41

« Ecartez de vous les orages La terreur , le sang , et les feux :

n Voyez d’un regard favorable « Celui qui meurt en ce moment ; •

« Et que votre main secourable ,

« Ouvre pour, lui le firmament !

« Déployez sa robe légère ;

« Trempez son glaive nébuleux ;

A son char brillant de Inmiere « Attelez des coursiers fongueux :

" A l’beure où le sommeil nous plonge O Dans un repos délicieux,

« Qu’il vienne sur l’aile du songe « Réjonir nos cœnrs et nos yeux. »

Cependant, -sur les bords d’nne mer coorroncée L’intrépide Ncuboa vefiloit , pâle d’horrenr : Darthula^ près de Ini, sons ses manx affaissée, Garde un morne silence , et cache sa terreur.

Le jour renaît enfin; sa clarté vacillante Découvre à leurs regards un essaim de héros :

Chacun est revêtu d’nne armure brillante ;

Chacun avec fierté brandit deux javelots.

Tel qu’un vaste rocher qui commande à la plaine,

Du milieu des guerriers s’élève Cairbar;

POESIES

Sa voix gronde, et son œil, enflammé par la haine.

Dans un orbite ailrenat ronle un affreux regard.

Viens , chef de TVmom, descends sur le rivage ; Ose me disputer l’objet de mon amour :

Tu ne peux l’obtenir qu’en m’arrachant le jour. Viens , uons sommes tons deux affamés de carnage. Jadis, tu me fuyois palpitant de frayeur Quand, aux plaines à'Etha^]e guidois mon armée: Maintenant je suis seul; ta prudente valeur . ' D’un nouveau feu s’est allumée.

Jeune présomptueux, modéré cette ardeur:

Crois-tu que Cairbnr^ dégradant son épée,

La trempe dans le sang d’un guerrier inconnu ?

Le nom de tes aïeux ne m’est point parvenu ;

La terre de leur gloire a-t-elle été frappée ?

Sont-ils montés au rang des rois?

Aux murs de leurs palais des armes attachées.

Par leur bras redoutable aux héros arrachées. Rappellent-elles leurs exploits?

Nalhos rougit ; et de sou œil humide Tombe une larme : il fait briller son fer...

Ses freres, plus prompts qne l’éclair.

Déjà se sont armés de leur glaive homicide :

Cairbar^ de meurtres avide.

Donne l’affreux signal; les dards sifflent dans l’air... Percés, couverts de sang, Nalhos et ses deux freres Sur le sable rougi tombent décolorés ;

La mort a fermé leurs paupières :

Tels, de fraîches eaux entourés.

Au haut d’un mont croissent trois jeunes chênes ; Le voyageur, arrêté dans les plaines.

D’un oeil surpris les mesure tous trois, liais la Nuit à son char attele les tempêtes ,

Les Autans font mugir leurs effrayantes voix ;

Les chênes, battus à la fois.

Et courbant sous les vents leurs orgueilleûses têtes. Roulent an pied du mont dont ils furent les rois. Darthula muette, immobile.

L’oeil morne, les cheveux épars.

Dans sa fureur sourde et tranquille, Promene par-tout ses regards.

Mais bientôt ses genoux fléchissent :

Un dard ést caehé dans sa main;

Elle le plonge dans son sein.

Et des flots de sang en jaiUissent.

Caïrbar accourt, mais en vain....

De remords, de douleur son ame est déchirée.

Et suc sa victime expirée Il se penche , et maudit le barbare destin»

POESIES

O s SI A N.

Tu n’es pins , ô beauté charmante !

La tombe te dévore... Un sommeil étemel De l’aimable Nathos presse la jeune amante..

Honneur de Sélama^ sous le toit paternel Tu ne toucheras plus la harpe frémissante.

Un denil lugubre et solemnel Voile d’ï7//t/i la rive gémissante.

Objet de l'amour des héros ,

Quand t’échapperas-tu de l’étroite demeure?

Jamais, sans doute, hélas ! Qui pentconnoitre l’heure , L’instant où doit finir ton funeste repos ?

Quand le soleil , vainqueur de la nuit orageuse , Viendra dorer le haut des monts, n te retrouvera, sous la pierre fangeuse.

Pâle, froide, insensible au feu de ses rayons.

Releve-toi, fille adorée:

Déjà le doux printemps succédé aux noirs hivers ;

La fleur, fraîchement colorée.

Du parfum matinal embaume au loin les airs.

Prends ton arc : le chasseur s’éveille ;

Va percer de tes traits le chevreuil bondissant....

Mais contre lui ton arc est impuissant ;

Près de toi détendu , dans la tombe il sommeille.

NOTES

(i) Anciin peuple n’a porté pins loin l’hospitalité ^e les anciens Ecossais ; chaqne souverain avoit dans son palais une salle des fêtes; tous les étrangers y iétoient admis sans distinction. Les Bardes chantoientet jonoient de la harpe. S’ils connoissoient l’étranger, ils ne manquoient jamais de célébrer ses exploits et ceux de ses ancêtres. La fête duroit trois jours, pendant lesquels le chef ignoroit le nom de ses hôtes. Dans ces climats où , comme nous l’avons déjà observé, la haine des familles étoit héréditaire, cette découverte auroit été souvent funeste à l'étranger reçu : aussi Ossian, en parlant d’un roi barbare , ajoute-t-il qu’il demandoit son nom à l’étranger.

(a) Palais qu’habitoit Darthula àasis YTJlster.

(3) j^n/z, ancien nom de l’Irlande.

(4) Ancien nom de Yültonie.

(5) Aucun guerrier n’étoit recru dans le palais de nuages que les Bardes n’eussent chanté son hymne

46 I?OTES.

funèbre. Nathos^ prêt à périr, formé'dcs vœux pour K\xx'Osaian chante la sienne. On ne peut concevoir qnelle étoit l’influence des Bardes chez les habitants dn Nord, et le fanatisme de valeur que leurs hymnes inspiroient. « Venez nous voir combattre, leur disoient les rois prêts à livrer une bataille, et chanteznous ». C’est par eux que la Gaule, la Germanie, l’Irlande et l’Ecosse, se défendirent si long- temps contre les Romains ; et lorsque, dans le neuvième siecle, Edouard tenta la conquête du pays de Galles, il ne put l’asservir qu’en faisant massacrer tons les Bardes : mais il ne put anéantir leurs chants, qui perpétuèrent dans ces contrées la haine dn vainqueur et l’amour de l’indépendance. Les Scaldes chez les Scandinaves étoient aussi les dispensateurs de l’immortalité ; nourris dans le culte sanglant d’OcIm, leurs poëmes désordonnés sont pleins d’nne éloquence rude et farouche : on n’y retrouve point cette mélancolie touchante, cette loyauté presque chevaleresque qui font le charme des vers à'Ossian. Mais que sont devenus les poëmes de ces Scaldes, Norvégiens et Suédois? peut-être sont-ils ensevelis sous les murs à'Odensée^ ou dans les campagnes à'Upsal, si célébrés jadis par les temples qu’on y avoit bâtis en l’honneur d'Odin. Les Saxons avoient aussi leurs Bardes. Charlemagne , par les soins d’Eginhard , avoit recueilli

NOTES. 47

plusieurs de leurs onrrages : les siècles se sont écoulés, et comme un torrent rapide en ont emporté les débris.

(6) Lorsqu’un guerrier célébré étoit exposé à un grand péril, les harpes rendoient d’elles - mêmes un son lugubre et prophétique : souvent les ombres des aïeux du guerrier en pinçoient les cordes. Les Bardes alors commençoient un chant de mort , dont l’effet étoit si salutaire, que les fantômes retonrnoient dans leurs palais pour y recevoir avec empressement et revêtir de ses armes fantastiques le héros décédé.

Page 1