CHANT D'ULLIN
J iE ciel est pur, l'air est tranquille. Le nuage s'étend en rézeaux lumineux;
Le soleil, sur le roc stérile.
De son ehar éclatant fait rejaillir les feux ;
i38 POESIES
Le torrent, moins impétueux , A travers les ravins roule une onde plus pure.
O torrent, j'aime ton murmure; Mais je préfère encor la douce voix à' Alpin :
n s'avance ; sa chevelure Tombe en flocons de neige éparse sur son sein ;
Par les aus sa tête est courbée,
Son œil creux est rouge de pleurs ;
Dans les ennuis et les douleurs
Son ame paroît absorbée.
Roi des harpes, pourquoi sur le mont ténébreux Gémis-tu comme un flot qui mouille le rivage, Ou comme un doux zéphyr dont le souffle amourenx
S'égare et meurt dans le feuillage ?
Ai. p I w.
Mes pleurs sont pour les morts : superbe, belliqueux. Aujourd'hui le plus beau des enfants de la plaine. Tu triomphes , jeune homme, et demain sur l'arène Peut-être le trépas viendra fermer tes yeux.
Comme toi Morar fut célèbre,
Comme toi Morar fut vaillant;
Il n'est plus, sur son lit funèbre
L'étranger s'assied en pleurant.
Morar ^ brave chasseur, guerrier plus brave encore. Le cerf de nos forêts fut moins léger que toi ;
D'OS SI AN. lig
La tempête en courroux, le brûlant météore. Dans nos climats déserts répandoient moins d'effroi ,
L'éclair brilloit moins dans les nues
Que ton glaive dans les combats,
Et les phalanges éperdues
Disparoissoient devant tes pas :
Mais lorsque la victoire avoit conduit tes armes.
Que ton visage étoit riant !
Des vaincus tu séchois les larmes; Moins pur est le soleil qui part de l'Orient, Moins doux l'astre des nuits quand sur unchar d'argent A nos regards, sans voile, il offre tous ses charmes.' Tes attraits maintenant dorment ensevelis
Au fond de la demeure obscure :
O toi qui fus si grand, en trois pas je mesure
L'espace étroit que tu remplis ; Un arbre, qui n'a plus qu'une feuille tremblante, Aux bords de ce ruisseau quatre pierres sans art. Un gazon qui frémit sur sa tige mourante, Indiquent au chasseur la tombe de Morar. Mais quel est ce \-ieillard qui lentement s'avance ? Par l'âge et le malheur ses traits semblent flétris ;
Tantôt il garde le silence.
De sa bouche tantôt sortent de foibles cris : C'est ton père, ô Morar l le bruit de ta vaillance
De ses jours charmoit le déclin;
Hélas ! il n'a pu voir les éclairs de ta lance ^
Ni le trait qui perça ton sein !
Pleure sur ce héros, gémis, malheureux père; Morar s'est endormi pour des siècles entiers; Des rayons du matin l'amoureuse lumière N'ira pas dans la tombe ouvrir ses yeux guerriers.
Rassure-toi, chevreuil timide,
L'arc du chasseur est détendu.
Adieu, conquérant intrépide.
Adieu, jeune héros que nous avons perdu :
Le son des harpes frémissantes Fera voler ta gloire au-delà du Lubar^ Et les siècles futurs dans mes hymnes touchantes
Ajiprendront le sort de Morar.
Aux doux accords d'Ullin une douleur secrète Se réveille au fond de nos coeurs;
Mais de tous les héros rassemblés à la fête
Nul plus qvLylrmin ne répandit de pleurs.
L'image de son fils tombé dans sa jeunesse Se retrace à son souvenir.
« Pourquoi, lui dit Carmor., touché de sa tristesse.
« Pourquoi de tes chagrins toujours t'entretenir.'
« Armin , que de nos chants la douce mélodie « Soit pour ton ame ainsi qu'une vapeur
« Qui s'élevc du lac, s'étend sur la prairie, « £t du Lis abattu ranime la fraîcheur. "
Ah ! je regrette ensemble et mou lils et ma fille : Trop fortuné Carrnor! tu peux voir chaque jour Fleurir les rejetons de ta jeune famille, Et les enfants A'Armiji l'ont quitté sans retour. O ma chère Danra! sur un lit froid et sombre De quel sommeil tu dors ! Roulez, fougueux torrents ; Levez-vous,vents d'automne,et rugissez dans l'ombre; Forêts, remplissez-vous de fantômes errants; Lune, verse par intervalles Tes rayons languissants et pâles ; Rappelez cette nuit si féconde en malheurs, Cette nuit, dont mes yeux trouvent par-tout l'image, Où mon cher Arindal tomba sur le rivage. Où ma chère Daiira s'éteignit dans les pleurs, ./^/•/nar, jeune guerrier plein de force et d'adresse, De ma fille Danra recherchoit la tendresse : Il l'obtint; et déjà l'on attendoit le jour Qui devoit par l'hymen couronner leur amour, Quand Erath^ pour venger le trépas de son frerc Qui sous les coups à'Armar avoit péri uaguere. Forme un affreux dessein, prend d'un vieux matelol
Les vêtements connus, laisse sa barqne à flot, S'approche de ma fille, et dit: « Beauté charmante, « Fille aimable ai! Annin^ sur la mer écumante « Non loin d'ici s'élève un rocher sourcilleux n OÙ croît un arbre immense aux fruits délicieux, « C'est là que ton Armar attend sa bien -aimée ; « Viens, de ce court trajet ne sois point alarmée. »
La crédule Dnura sans hésiter le suit.
Elle arrive : soudain le lâche Erath s'enfuit,
Aux regards de ma fille offre son noir visage.
Et fait d'un ris moqueur retentir le rivage.
Daura pousse des cris; du rocher ténébreux
Le seul écho répond à ses cris douloureux:
Elle élevé la voix, elle appelle son frère.
Son père, son époux. Si Daura vous est chère.
Oh ! venez, sauvez-moi de ce rocher fatal.
Sa gémissante voix vient frapper Arindal:
Il revenoit alors d'une chasse lointaine;
Cinq dogues sur ses pas accourent hors d'haleine;
Son arc est détendu, quand Erath ^ tout joyeux.
Et déjà sur le bord, se présente à ses yeux.
Mon fils le reconnoît, le renverse, l'entraîne.
De cent nœuds redoublés le lie au tronc d'un chêne,
S'élance dans l'esquif, et, la rame à la main.
S'ouvre jusqu'à sa sœur un orageux chemin.
Armar ea ce moment descendoit sur la rive; Il avoit de sa belle ouï la voix plaintive; 11 apperçoit mon fils, le croit un ravisseur... O mon cher Arindall un trait perça ton cœur... Il tombe, se débat, expire... Plein de rage Armar le voit tomber; il se jette à la nage. Et fend les flots bruyants de ses bras vigoureux. Soudain de l'aquilon le souffle impétueux Retentit dans les airs, et sur la mer profonde Daiira voit son amant qui lutte contre l'onde ; Elle lui tend les mains... à ses yeux éperdus L'infortuné s'abyme, et ne reparoît plus.
Seule sur le rocher que la foudre environne A tout son désespoir ma fille s'abandonne; ■^on père l'entendoit toute la nuit en pleurs : Il languit sur la rive en proie à ses douleurs ; Le tonnerre grondoit; l'éclair vif et rapide Répandoit sur les flots un jour pâle et livide; J'entrevoyois alors la tremblante Daura; Mais sa voix s'éteignit ; enfin elle expira , Et le premier rayon vint l'offwr à ma vue Pâle et sur le rocher tristement étendue.
Ah ! depuis cette nuit, chaque fois que les vents Descendent en courroux sur les flots mugissants. Chaque fois que l'éclair déchire le nuage, #e viens, triste et rêveur, m'asseoir sur le rivage,
Et gémir à l'aspect du funeste rocher:
Je vois de mes enfants les Ombres s'approcher ;
Elles versent des pleurs, traversent l'onde amere.
Et passent tristement sans regarder leur père.
O ma lille! ô mon fils! vous que j'appelle en vain,
N'aurez-vous point pitié du malheureux yérmin?
Tels à nos fêtes renommées Eclatoient dans Selma les chants mélodieux.
Ces chants l'appui de nos armées
Et la gloire de nos aïeux :
Tout alors A'Ossian célébroit le génie, Et la harpe sonore, et la brillante voix ;
Au bruit de sa douce harmonie On voyoit accourir et les chefs et les rois.
Maintenant ma langue est glacée,
Mon ame n'a plus de chaleur, Et des siècles détruits l'image retracée Brille confusément à ma triste pensée
Sous le voUe de la douleur :
Une secrète voix crie au fond de mon ame :
« Ossian^ finis tes accords; « O Barde décrépit! la tombe te réclame,
« On t'attend au palais des morts, r.
MORNI
L'OMBRE DE CORMAL.
M o s ir-i.
P I, É A u des boucliers , habitant des tempêtes , Toi qui lances la foudre et décbaînes les vents, Contre le fier Dunscar mes phalanges sont prêtes: Dois-je effacer ce roi du nombre des vivants ?
O père de Morni! du sein de tes orages De ton fijs bien-aimé daigne entendre la voix. Cesse de te jouer sur ces tristes rivages; La bataille sanglante environne mes bois.
Mais l'aigle de VArven s'envole frémissante; Le chêne est ébranlé , l'éclair luit dans les cieux . ... Ton approche à la fois me charme et m'épouvante. Roi des sombres brouillards, viens-tu combler mes vœux r
l'Ombre.
Quelle vois me réveille au sein de mon nuage ?
C'est celle de ton fils. Un ennemi jaloux Ose jusqu'en ces lieux défier mon courage. Vaillant chef de Clora^ seconde mon courroux; Ordonne , tu peux tout.
l'Ombre.
Que veux-tu?
Ton épée :
A l'heure du péril qu'elle brille pour moi ; Dans un fleuve de sang que, par mes mains trempée Des murs où tu naquis elle écarte l'effroi. Lorsque tous ces héros, trompés parla victoire, Gémiront sur l'orgueil qui les avoit conduits. Je jure par ce glaive, instrument de ma gloire. De le rendre au tombeau.
l'Ombre.
Prends , combats , et détrui