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scènes. Aussi il ne faut pas trouver étonnant qu’à la même époque, un des meilleurs amis du jeune docteur, des joyeux compagnons de sa jeunesse avec lequel il a entretenu pendant le reste de sa vie des relations affectueuses, ail écrit en apprenant qu’il venait d’être reçu docteur en médecine, la lettre que nous reproduisons ici :
« J’ai reçu une lettre de Fromont; il y avait plus de deux ans que nous ne nous « étions écrit, il me mande que tu viens d’endosser la robe doctorale. Je t’en fais « mon compliment; je n’ai qu’une chose à te recommander, c’est de prendre un « préservatif contre cette majestueuse gravité qu’elle communique à presque tous « ceux qui la revêtent, il en coûterait trop à ceux qui te connaissent de ne pas re- « trouver en toi ton aisance et ta gaieté ordinaires. Adieu, cher docteur, rends aux « amants, aux époux des maîtresses et des femmes chéries, débarrasse quelques ne- « veux de leurs oncles riches et avares et tu t’attireras une nuée de bénédictions. »
La force de la constitution de M. deBlainville était remarquable, aussi pouvaitil trouver le temps de travailler à plusieurs choses à la fois et presque sans interruption ; de manière que lorsqu’il n’était pas à l’École de médecine dont il suivait les leçons avec la plus grande assiduité, ou au chevet des malades à l’Hôtel-Dieu, il occupait le reste de son temps au Muséum d’histoire naturelle. Il travaillait notamment dans les galeries de zoologie avec deux de ses amis, MM. le docteur Russel de Dublin, et C. Prévost qui connut M. de Blainville en 1805, alors qu’il commençait l’étude des sciences naturelles et avec lequel il suivit les cours des Jussieu, Desfontaines, Thouiu, Haüy, de Lamarck, Geoflfroy-Saint-Hilaire et Cuvier. A propos de ce dernier, M. de Blainville n’a pas hésité à dire : «Dont j’ai suivi longtemps les leçons avec assiduité, mais dont je ne puis le moins du monde me considérer comme l’élève ou le disciple, tant j’ai toujours différé avec lui, sur presque tous les points de la science de l’organisation ; je ne reconnais véritablement parmi les hommes dont j’ai eu l’avantage d’entendre les leçons, que trois maîtres, M. de Lamarck, M. Cl. Richard et M. Pinel. Je voudrais bien pouvoir y joindre M. Chaussier, l’homme le plus savant de l’École de médecine de Paris de mon temps, mais malheureusement j’ai trop peu suivi ses excellentes leçons pour pouvoir m’en flatter et pour oser m’honorer de ce titre. »
A ces condisciples, Prévost et Russel, vinrent bientôt s’en joindre d’autres; mais alors si les maîtres méritaient l’honneur de compter de nombreux élèves et si les élèves se montraient eux-mêmes dignes de leurs maîtres, les besoins de la science
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étaient immenses, et il ne fut pas difficile à M. de Blainville de s’apercevoir, en étudiant les collections du Muséum, dont l’accès lui avait été facilité par E. Geoffroy- Saint-Hilairequi se montrait alors très-bienveillant envers M. de Blainville, quelles étaient les lacunes les plus considérables de la zoologie. Ayant obtenu de MM. Duméril et de Lacépède la permission de revoir avec son ami C. Prévost toute la collection des poissons et des reptiles du jardin des plantes, que les découvertes de Peron, dans son grand voyage de circumnavigation, avaient considérablement augmentée, il comprit bien vite que ces animaux formaient les deux classes de vertébrés qui devaient principalement fixer l’attention des zoologistes. Un grand nombre d’espèces nouvelles ou peu connues de la classe des reptiles furent par lui et par un zoologiste allemand nommé Oppel, étiquetées et classées, tandis que M. de Blainville dessinait, disséquait seul, de son côté, un grand nombre de ces animaux avec la plus grande exactitude. En môme temps M. de Blainville se livrait, de concert avec C. Prévost , à un travail de révision semblable sur la classe des poissons, et c’est à cette époque que remonte sa Monographie de l'ordre des Sétasques appartenant à la classe des poissons cartilagineux. Il s’était proposé de la publier plus tard et il en a donné un extrait dans son prodrome d'une nouvelle distribution sijsiémaiique du règne animal publié en 1 81 6. M. de Blainville à l’égard des poissons qu’il étudiait dès l’année 1809 avec une extrême ardeur, s’était proposé dès lors de publier un traité complet sur ces animaux et avait même traité à ce sujet avec un libraire de Paris; mais nous verrons qu’il s’est contenté d’extraire de ce travail ce qui concerne les poissons cartilagineux dans la faune française, qui renferme la description des genres Gastrobranche, Ammocète, Lamproie , Raie, Rhinobale, Scie, Squatine et Squale; toutes les espèces de ce dernier genre ne s’y trouvent même pas décrites, attendu l’interruption regrettable de cet ouvrage.
Comme M. de Blainville nous l’a lui-même appris, il avait été séduit par le charme de l’enseignement de G. Cuvier, qui à cette époque était dans toute sa gloire; il était donc naturel qu’il recherchât avec empressement la première occasion, et elle ne devait pas tarder à se présenter, d’avoir avec lui des rapports plus intimes. De son côté G. Cuvier n’avait pas été sans remarquer l’étudiant dont il dira plus tard : « C’est celui qui a le plus profité auprès de moi. » Un jour que M. de Blainville, qui avait conçu l’idée d’exécuter sur un plan depuis longtemps médité une Myologie générale des animaux, travaillait silencieusement dans les galeries d’anatomie comparée du Muséum d’histoire naturelle, G. Cuvier, auquel il n’avait jamais parlé, le fit appeler, ayant, disait-il, à lui soumettre une proposition importante.
Ainsi, sans aucune espèce de sollicitation de la part du disciple, le maître, alors
DE M. DE BLAINVILLE
dans sa loute-puissance, membre de l’Institut, secrétaire perpétuel de ce corps savant, professeur au Muséum d’histoire naturelle, au Collège de France, conseiller de l’Université, tendait la main à un homme encore très-jeune , dont le mérite réel ne devait être connu que du petit nombre d’amis et de condisciples au milieu desquels il vivait et dont il ne tarderait pas à devenir le maître à son tour.
G. Cuvier envoya chercher M. de Blainville à plusieurs reprises, et c’est en se promenant tous les deux dans une des salles de l’anatomie comparée, un peu à la manière des péripatéticiens, qu’ils échangèrent leurs premières paroles.- La première question de G. Cuvier, qui parut à M. de Blainville assez singulière, fut celle-ci : « Êtes-vous marié ? » Sur sa réponse négative et après un silence de quelques instants, G. Cuvier reprit la parole et proposa a celui qui l’écoutait attentivement, de joindre ses efforts aux siens pour l’exécution de l’ouvrage sur l’anatomie comparée, auquel il travaillait depuis longtemps. Quelle douce et agréable surprise pour M. de Blainville que d’entendre un homme comme G. Cuvier, auquel il n’avait sans doute jamais osé adresser la parole le premier, quoiqu’il se fût montré disposé à favoriser ses travaux, lui dire : «Vous aurez part à ma gloire, vous partagerez mes profils; nous nous entr’aiderons,mais néanmoins chacun de nous mettra son nom à une partie séparée ; celle à laquelle vous travaillez plus particulièrement en ce moment sera publiée avec le vôtre. » Serait-ce nous tromper que d’affirmer qu’à aucune autre époque de sa vie, même lorsqu’il fût nommé professeur à la Faculté des sciences en 1812, après un brillant concours, lorsqu’il entra au sein de l’Institut en 1825, malgré l’hostilité alors non dissimulée de G. Cuvier, ou lorsqu’il devint en 1829 son collègue au Muséum d’histoire naturelle, M. de Blainville ne dut pas éprouver un plaisir aussi vif, une satisfaction aussi complète que dans ce premier entretien avec lui. Pouvait-il, devait-il même repousser des propositions aussi séduisantes et surtout aussi inattendues? Non; aussi les acceptat-il avec un empressement égal à celui avec lequel elles lui avaient été faites.
Il fut convenu entre le maître et le disciple, que M. de Blainville communiquerait à G. Cuvier tous les matériaux qu’il avait recueillis sur la Myologie des Mammifères et des Oiseaux, soit seul, soit de concert avec Spix, naturaliste connu depuis par ses voyages dans l’intérieur du Brésil, et alors envoyé à Paris comme Oppel par le roi de Bavière pour étudier les sciences naturelles, soit avec C. Prévost, laborieux collaborateur de M. de Blainville. Cet ami modeste et dévoué dont nous rencontrerons souvent le nom dans cette élude n’avait pas dédaigné de suivre le cours d’anatomie humaine que son condisciple de la veille avait ouvert dès l’année 1 809. Ainsi presque au même moment, par un singulier contraste, que la différence Bl. Ost. d
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des caractères peut seule nous expliquer, le condisciple devenait l’élève de celui qu’il avait précédé dans la carrière scientifique; et, quoique n’ayant pas partagé toutes les opinions de M. de Blainville, relativement aux sujets d’éternelle dispute parmi les hommes, en religion, en politique, en science, il n’a jamais cessé de vivre avec lui dans une grande intimité.
Au contraire, l’élève inconnu devenait le collaborateur d’un maître regardé généralement comme l’un des hommes les plus remarquables de son époque, et après avoir eu l’un et l’autre des relations presque amicales pendant quelques années, ils rompaient d’un commun accord les liens qu’ils avaient tous deux formés un peu plus tard. Puis ces liens à jamais brisés, malgré l’opposition constante du maître, l’élève s’asseyait à côté de lui, bientôt à sa place, après l’avoir occupée quelque temps à la demande de celui-ci et de son vivant.
Cependant M. de Blainville avait senti de bonne heure la nécessité d’enseigner aux autres ce qu’il avait appris lui-même; il ne s’était pas mépris sur le succès qui l’attendait dans la carrière de l’enseignement public. N’est-ce pas, en effet, par un professorat de près de quarante ans qu’il a su acquérir toute la popularité dont un enseignement de ce genre était susceptible? Outre le profit qu’il comptait en retirer pour son instruction personnelle, il avait besoin de gagner quelque argent pour continuer ses études; les débris de l’héritage de ses pères eussent-ils suffi à ses besoins personnels, qui n’ont jamais été considérables, ils ne lui auraient pas permis de faire pendant longtemps encore toutes les dépenses nécessaires pour se procurer les livres qui lui étaient indispensables et les animaux dont il voulait faire l’objet plus particulier de ses études.
G. Cuvier, qui a montré à toutes les époques de sa vie une grande générosité, offrit à M. de Blainville une indemnité annuelle de 2,000 francs, réduite plus tard à 1 ,200 francs pour sa collaboration à son anatomie comparée. Celte indemnité, que M. de Blainville n’hésita pas à accepter, devait au surplus cesser aussitôt que les circonstances, qui ne pouvaient pas tarder longtemps à se présenter, seraient de nature à mettre M. de Blainville en état de s’en passer.
Ce dernier, outre cet avantage pécuniaire, obtint une place privilégiée dans le laboratoire de G. Cuvier et le rare avantage de puiser dans sa bibliothèque, dans ses portefeuilles déjà fort riches et qui s’accroissaient tous les jours, les livres et les dessins dont il pouvait avoir besoin. Mis en quelque sorte à la tête de jeunes gens instruits placés sous les ordres immédiats du professeur qui l’avait distingué, il fut introduit au sein de la famille de G. Cuvier, où sa femme et sa belle-fille l’accueillirent avec une bonté parfaite.
DE M. DE BLAINVILLE