DE L'ARRIVÉE A PARIS DE M. DE BLAINVILLE A LA SECONDE RESTAURATION
Le conscrit réformé en 1801 de la 64e demi-brigade, dans laquelle il avait demandé à être incorporé, allait bientôt changer de conduite en rompant avec les habitudes de la vie dissipée qu’il avait menée jusque-là. Doué d’un sentiment vif de la poésie, cultivant les arts avec succès, les muses avec ardeur, chantant ses amours à la façon des Tibulle, des Chaulieu, des Parny, il ébauchait tantôt des comédies, tantôt des opéras-comiques; c’était précisément l’époque la plus brillante de ce genre de composition, qui trouvait d’habiles interprètes dans les acteurs de l’époque.
M. de Blainville cherchait, soit à rivaliser avec Tibulle en traduisant en vers français la pièce de vers si connue sous le nom du Moineau de Lesbie, soit dans des rondeaux, qui respiraient le parfum des champs de sa chère Normandie qu’il n’avait pas quittée sans espoir de retour, il semblait regretter de vivre au milieu des tracas de la ville. Dans les théâtres qu’il aimait à fréquenter et dont les décorations représentaient souvent des fêtes champêtres, des chaumières et des paysans semblables à ceux de Watteau, il se prenait à penser que le spectacle de la nature valait mieux que les tableaux infidèles qu’on en faisait, mais ces regrets ne duraient pas longtemps, et bientôt la passion qu’il avait toujours montrée pour l’étude, et qui ne s’était pas entièrement éteinte au milieu du tourbillon des plaisirs, le fixa définitivement à Paris. Aussi, lorsque M. de Blainville n’allait pas à l’atelier du peintre Vincent, sentant le besoin de ne pas rester oisif il consacrait chaque jour quelques heures à l’étude des sciences physiques, fort en honneur alors comme aujourd’hui. Dans sa lettre à Cuvier reproduite plus loin, lui-même nous apprend comment il a commencé par l’étude de la physique, sans faire connaître le nom de son premier professeur. « Je me borne à déclarer que c’est par l’étude de la physique, chez M....,et ensuite au collège de France, chez M. Lefèvre Gineau, que. j’ai commencé. J’ai suivi plus tard l’étude de la botanique aux cours de notre digne etexcel-
DE M. DE BLAINVILLE
lent ami, M. Desfontaines, et enfin j’ai commencé à vous entendre (G. Cuvier) au collège de France. La clarté de votre élocution, le dogmatisme tranchant de votre doctrine m’ont entraîné dans la carrière dans laquelle je me suis enfoncé de pins et plus, etc...» Les sciences s’enchaînent l’une à l’autre, l’étude des corps inorganiques conduit à l’étude des corps organisés, et si nous ne nous trompons pas, M. de Blainville ne fut pas amené par un simple hasard à s’occuper des sciences naturelles. Il importe donc peu de savoir si réellement ce fut un étudiant de sa connaissance qui l’entraîna avec lui aux-leçonsde Cuvier, dont l’enseignement était alors dans tout son éclat, ou si de lui-même il sentit le besoin, un irrésistible besoin de compléter une instruction trop longtemps négligée. Outre que M. deBlainville n’était pas un auditeur ordinaire, son génie, qui sommeillait encore, fut éveillé par l’étude de la physique, dont il possédait quelques éléments, puisés sans doute à l’école de Beaumont. Il ne tarda pas à être mis en rapport avec les hommes illustres qui enseignaient à cette époque les sciences naturelles à Paris, car Lefèvre-Gineau, devenu bientôt l’ami et le protecteur de celui que la Providence lui avait amené en quelque sorte par la main, non content de faciliter à son nouvel élève l’étude des sciences physiques, lui ouvrit les portes de sa maison, où il put faire connaissance avec les savants nombreux qui la fréquentaient. Le salon du professeur du collège de France réunissait alors une société nombreuse et choisie, et M. de Blainville eut ainsi l’occasion d’y rencontrer Laplace, Yauquelin, Fourcroy, Tissot, l’abbé Delille, dans tout l’éclat de Sa renommée et qui a chanté en vers trop pompeux les découvertes en réalité très-peu importantes de Lefèvre-Gineau. Celui-ci, au surplus, ayant reçu de sa famille une fortune considérable, cultivait les sciences pour ellesmêmes, pour le charme qu’elles répandent sur l’existence humaine. Une fois lancé dans la carrière scientifique, M. de Blainville ne s’arrêta plus; l’étude de la physique, comme nous venons de le voir, l’avait conduit à celle de la botanique. Dans cette science aimable, il eut pour maîtres Cl. Richard et l'illustre Desfontaines. Devenu plus tard collègue de celui-ci au muséum d’histoire naturelle, il trouva l’occasion, qu’il n’eut garde de perdre, de recueillir, avec un respect mêlé de tendresse, les souvenirs relatifs à Buffon, que cet illustre botaniste avait beaucoup connu dans sa jeunesse. Auditeur assidu de tous les professeurs du Muséum d’histoire naturelle, ami de la plupart des jeunes gens français ou étrangers qui suivaient avec zèle les mêmes leçons, M. de Blainville, comme lui-même s’est plu à le reconnaître en maintes et maintes circonstances, eut en particulier beaucoup à se louer de la bienveillante amitié de C. Duméril, qui faisait alors le cours des Reptiles et des Poissons au lieu et place de Lacépède, auquel il ne devait pas tarder à succéder
ÉTUDE SUR LA VIE ET LES TRAVAUX
par la démission de celui-ci. En effet Duméril ne fui pas étranger à l’excellente résolution que M. de Blainville prit d’étudier l’anatomie de l’homme comme base de toutes les sciences de l’organisation. Il se livra bientôt à cette importante étude avec une activité semblable à celle de Bichat, récemment enlevé, par une mort prématurée, aux sciences anatomiques et physiologiques, après leur avoir communiqué une grande et belle impulsion. Le succès des nouveaux travaux de M. de Blainville sur les traces de ce grand homme, poursuivis avec une ardeur remarquable, et à peine interrompus par la mort d’une mère tendrement aimée, qu’il perdit au commencement de 1804, l’engagea à prêter une oreille facile au conseil que lui donna Duméril de se faire recevoir médecin. C’est ce qu’il exécuta pendant les années 1807 et 1808, sans avoir jamais eu l’idée de se livrer à la pratique de cet art, nommé par lui divin dans la dédicace de l’un de ses meilleurs ouvrages : nous voulons parler de ses Principes d'anatomie comparée.
Le 30 août 1808, M. de Blainville soutint la thèse de docteur en médecine dont voici le titre : Propositions extraites d'un essai sur la respiration, suivies de quelques expériences sur l'influence de la huitième paire de nerfs dans la respiration. Elle est dédiée à Lefèvre-Gineau, comme uu témoignage de respect et de reconnaissance. Cette thèse, dans laquelle M. le secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences, peu prodigue d’éloges, voit un travail remarquable de physiologie expérimentale et comparée, et qui faisait reconnaître dans son auteur le digne émule de Bichat, n’était en réalité qu’un extrait assez court d’un travail immense pour lequel M. de Blainville avait fait l’anatomie des organes de la respiration et de la circulation d’un très-grand nombre d’animaux, mais que la grande quantité de recherches qu’il lui aurait fallu poursuivre pour le compléter le força d’abandonner. Ces propositions étaient suivies des expériences qu’il avait entreprises sur les effets de la section de la huitième paire de nerfs dans les animaux vertébrés et qui sont publiées, mais seulement en partie, dans la même thèse. Le but principal de ces expériences était de montrer que la section de ces nerfs n’empêche pas la coloration du sang dans le poumon, comme on venait de l’avancer peu de temps auparavant, de faire voir en même temps que la même section a des effets différents suivant le genre de nourriture des animaux, et qu’elle a en outre pour résultat de suspendre totalement la digestion dans certains animaux.
Nous tenons à faire remarquer, comme un contraste assez piquant, que quelquesunes des pages de ce travail, entrepris sur des bases trop étendues peut-être pour avoir pu être achevé, ont été écrites sur des feuilles de papier sur lesquelles M. de Blainville avait jeté le plan d’une comédie dont il avait ébauché quelques
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