‹ Osteographie, ou, Description iconographique comparee du squelette et du systeme dentaire des mammiferes recents et fossiles pour servir de base a la zoologie et a la geologie (volume 2)Chapitre 11 sur 130 · XXVI · texte numérisé non relu

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Mais soit défaut de sympathie entre ces deux hommes d’un caractère si opposé et auxquels la destinée se montra sous des aspects si différents, qu’il semble qu’elle ait pris l’un par la main pour le conduire aux plus hautes dignités humaines, tandis qu’elle accumulait sur le passage de l’autre des obstacles et des difficultés de toute espèce, soit que M. de Blainville eût deviné de très-bonne heure et par un secret instinct que G. Cuvier voulait profiter du génie, du savoir, du zèle et des travaux de son élève, sauf à le reléguer sur un plan secondaire, il y eut toujours une extrême réserve dans leur intimité, même au moment où elle fut la plus grande.

A peine quelques mois de travaux communs au maître et au disciple s’étaientils écoulés que G. Cuvier, au commencement de son cours en 1811 au jardin des plantes, où il se proposait de traiter des organes de la locomotion, en annonçant dans son discours d’ouverture que le sujet dont il allait parler était entièrement neuf, se borna à ajouter que depuis longtemps il y avait travaillé, puissamment aidé dans ses recherches par M. Rousseau, son préparateur. La vérité était cependant que M. de Blainville avait exécuté en grande partie les dissections des animaux auxquels ces organes appartenaient, dissections pour lesquelles G. Cuvier montrait ordinairement beaucoup de répugnance, et tout le monde sait qu’il n’a jamais touché un cadavre humain. C’était aussi M. de Blainville qui avait fait tous les dessins des organes disséqués, et c’était encore lui qui, en les communiquant à G. Cuvier, avait tiré des conclusions neuves des faits soumis à son observation; et cependant ce dernier n’avait pas même prononcé le nom de son collaborateur dans son discours d’ouverture. Le procédé n’était, on en conviendra, ni tout à fait honnête ni tout à fait délicat. M. de Blainville eut beaucoup de peine à contenir son mécontentement pendant la première leçon de G. Cuyier à laquelle il assistait; mais à la suivante, après une explication assez vive entre lui et le professeur, celui-ci se vit forcé d’avouer que les observations qu’il avait faites étaient communes à M. de Blainville, ce qui, sans être parfaitement exact, s’éloignait cependant un peu moins de la vérité.

Cette première brouille, qui en faisait prévoir bientôt d’autres, heureusement dissipée et les choses rétablies sur le même pied qu’auparavant, M. de Blainville continua ses travaux à côté de Cuvier dans le même laboratoire, et la vérité exige que nous disions que ce dernier lui rendit à cette époque plusieurs services signalés. C’est, en effet, sur la recommandation de G. Cuvier que quelques étrangers, de séjour à Paris, prirent, deM. de Blainville des leçons de zoologie et d’anatomie durant l’année 1811. Dans ces leçons, le jeune professeur proposa notamment de

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changer la place qui avait été assignée par la plupart des zoologistes et par G. Cuvier en particulier au Paresseux, VAye-Aye de Madagascar, dans l’ordre des Ronc/rurs, et de le placer définitivement à la fin de l’ordre des Quadrumanes. Nous sommes bien aise de mentionner ce fait en passant, dans le but de montrer que la plupart des conceptions scientifiques de M. de Blainville remontent aux premières années de sa carrière scientifique.

C’est encore à la considération de G. Cuvier et sur sa demande expresse que l’Athénée choisit à la fin de la même année M. de Blainville pour y professer à sa place.

Cet établissement que nous avons vu se fermer après avoir langui pendant plusieurs années, abandonné du public qui l’avait si longtemps recherché, avait été fondé sous le nom de Musée, en 1781, par Pilàtre des Rosiers, nom qu’il a conservé jusqu’en 1785; il jouissait alors d’une grande réputation. Après s’étre reconstitué sous le protectorat de Monsieur, depuis Louis XVIII , et avec le nom de lycée, il avait pris, en 1803, à l’époque où Bonaparte aspirait ouvertement à la suprême puissance, celui d' Athénée. Les arts, les belles-lettres et les sciences y étaient professées avec beaucoup d’éclat, et personne n’ignore que le cours de littérature de la Harpe n’est en quelque sorte que le développement des leçons que cet écrivain y avait faites et qui avaient été très-goûtées du public.

Plusieurs hommes de lettres remarquables, plusieurs savants distingués à plus d’un titre, tels que Ginguené, Lemercier, Yentenat y avaient successivement ou simultanément professé, et G. Cuvier lui-même avait occupé pendant dix années consécutives la chaire d’Al. Brongniart, successeur de Fourcroy. Les occupations chaque jour plus nombreuses de G. Cuvier l’empêchant d’y continuer ses leçons, il demanda aux administrateurs de l’Athénée à être remplacé à son tour par M. de. Blainville, et ceux-ci s’empressèrent d’accueillir sa demande, tout en regrettant de le voir abandonner un enseignement qui avait contribué à la popularité de son nom chaque jour plus grande. Quoique M. de Blainville, par un sentiment de modestie bien naturel mais exagéré, crut devoir, dans sa première leçon, exprimer la crainte que son auditoire ne regrettât le savant célèbre qui avait occupé si longtemps la même chaire et dans laquelle il avait su rendre la science, dont il était le plus ferme appui, aussi aimable, aussi facile, qu’il savait la rendre intéressante et profonde quand il parlait à ses élèves, il ne resta pas au-dessous de la tâche difficile qu’il avait entreprise. Ses leçons attirèrent bientôt un grand nombre d’auditeurs, et les membres du comité d’administration de l’Athénée purent, en lui adressant une lettre de félicitations au mois d’août 1812, la terminer ainsi : Cette

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lâche élait d'autant plus difficile , monsieur, qu’elle vous obligeait à occuper la place d'un savant dont personne ne peut espérer de faire oublier le mérite. Vous l'avez remplie cependant avec la distinction qui devait appartenir à l'élève d'adoption que lui-même nous avait indiqué.

Presque au même moment, G. Cuvier choisissait cet élève d'adoption pour le remplacer au Collège de France dans cette chaire à laquelle il avait été appelé en 1799, après la mort de Daubenton, et qui embrassait toutes les parties de la science. En effet, dans le programme des cours professés à l’Athénée pour l’année 1812, on lit ce qui suit : Zoologie ou histoire naturelle des animaux; professeur, M. de Blainville, docteur en médecine et suppléant de M. Cuvier au Collège de France. Dans les premières leçons qu’il ait faites au nom de G. Cuvier, alors eri mission, M. de Blainville traita des bases que l’anatomie comparée fournit à la zoologie, et ses nouvelles leçons le placèrent dès le début à une très-grande hauteur. Ses émules, ses condisciples, ses amis, ses maîtres eux-mêmes applaudirent à l’envi au succès du nouveau professeur. Dans une lettre en date, à Gœttingue, du 2 août 1811, (nous la rapportons plus loin), Laureillard, qui accompagnait G. Cuvier dans sa mission, adresse ses félicitations à M. de Blainville, avec toute l’effusion possible, dans des termes qui méritent d’être cités ici : a Je ne puis me refuser au plaisir de « vous féliciter sur l’heureux succès de votre première leçon au Collège de France. « Un professeur de la Faculté des sciences, membre de l’Institut, en a fait un rapport « très-avantageux à M. Cuvier. Il lui a dit que vous aviez parlé de lui, M. Cuvier, o d’une manière qui fait autant d’honneur à votre esprit qu’à votre cœur, et que, « de plus, vous avez montré dès le début que vous êtes déjà un professeur con- « sommé. » Laureillard n’était ici bien évidemment que l’interprète du maître qu’une occasion favorable avait mis à même de tenir les brillantes promesses qu’il avait faites à M. de Blainville, en l’associant à ses travaux et qu’il n’avait qu’en partie réalisées. Lorsque Cuvier fut revenu d’Allemagne, les choses continuèrent à peu près sur le même pied que par le passé ; le maître et le disciple se ménageaient mutuellement, quoique M. de Blainville fût déjà singulièrement désabusé au sujet des espérances qu’il avait cru pouvoir légitimement concevoir. Chaque jour, en effet, lui montrait qu’il avait eu très-grand tort de négliger le travail qu’il avait entrepris sur les Poissons pour continuer des études myologiques qui devaient servir à accroître plutôt la réputation de G. Cuvier que la sienne propre.

Ce dernier lui donna même à entendre, nous ne savons à quel propos, que l’idée d’un travail en commun devait être abandonnée d’un côté comme de l’autre, et

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alla même jusqu’à refuser d’écouter les communications que M. de Blainville avait à lui faire sur quelques propositions scientifiques. Néanmoins, malgré ce léger refroidissement, G. Cuvier, sans doute en qualité de vice-recteur de l’Académie de Paris, rendit à son élève un service réel en obtenant du grand-maître de l’Université de France, récemment organisée, la mise au concours de la chaire de professeur-adjoint d’anatomie comparée et de zoologie , vacante depuis l’année précédente à la Faculté des sciences de Paris par la démission de Duvernoy, ancien collaborateur de G. Cuvier. Ce dernier s’est attribué la gloire d’avoir formé celte Faculté des sciences qui compta dès l’abord comme professeurs Lacroix, Poisson, Biot, Thénard, Ha iiy, Desfontaines, E.Geoffroy-Saint-Hilaire, Gay-Lussac, Al. Brongniart, Mirbel et Francœur, tous hommes d’un grand mérite et dont quelques-uns devinrent les juges de celui de M. de Blainville dans le concours en question. Ce concours, remis successivement, fut ouvert définitivement le 28 février 1812. Duméril, déjà professeur à l’École de Médecine et au Muséum d’histoire naturelle, désirait beaucoup celte chaire pour lui-même; il adressa de pressantes sollicitations à G. Cuvier pour qu’il la lui fit obtenir du grand-maître de l’Université, et nécessairement sans concours, ignorant sans doute que son confrère avait promis à M. de Blainville de la lui faire obtenir de M. de Fontanes. Mais probablement pour mettre un terme aux instances de Duméril , G. Cuvier se servit habilement des règlements universitaires qui exigeaient le concours pour se dégager ainsi des engagements qu’il avait pu prendre soit envers l’un soit envers l’autre des deux concurrents. Les épreuves publiques se firent sous la présidence de Lefèvre-Gineau , dont l’amitié pour M. de Blainville était restée la même et ne s’est jamais démentie. Au nombre des juges des connaissances des deux rivaux se trouvaient Desfontaines, Geoffroy-Saint-Hilaire, Al. Brongniart, Mirbel, de Lamarck, Latreille, et c’est après des épreuves orales qui durèrent quinze jours consécutifs que M. de Blainville y soutint, le 31 mars 1812, la thèse Sur la place que la famille des Orniiliorhynques et des Êchidnés doit occuper dans les séries naturelles , sujet alors trèsintéressant par sa nouveauté. Il s’agissait, en effet, de donner une place convenable dans la série animale à ces deux êtres singuliers, si rares dans Ie3 collections publiques de l’Europe et de Paris à cette époque. En effet, sans la bienveillance de G. Cuvier qui mit à la disposition de M. de Blainville tout ce qu’il possédait dans les galeries d’ Anatomie comparée d’organes déjà disséqués de l’Ornithorhynque, et la complaisance d’É. Geoffroy-Saint-Hilaire qui lui confia les peaux bourrées de ces deux animaux, M. de Blainville aurait dû en parler par ouï-dire et sur la foi de l’anatomiste anglais S. E. Home.

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Nous ignorons par quels motifs M. de Blainville a dit quelque part que sa thèse ne fut imprimée qu’en 1 81 3, puisqu’elle avait été distribuée aux juges du concours qui avait eu lieu l’année précédente, et que quarante exemplaires en avaient même été envoyés au ministre de l’instruction publique. Toujours est-il qu’après avoir étudié avec soin l’organisation si curieuse et en apparence si anormale de ces deux animaux, et les avoir successivement comparés avec les Mammifères, les Oiseaux, les Reptiles et les Poissons, M. de Blainville arriva à démontrer que c’était évidemment avec les premiers, et surtout avec les Didelphes qu’ils offrent le plus de rapports, et qu’ils devaient conséquemment former avec eux une sous-classe dans laquelle il pourrait entrer tout à la fois des Carnassiers, des Rongeurs et des Édentés.

Ce n’était pas au surplus le premier travail important de M. de Blainville qui fût livré à la publicité, car le 25 août 1 81 0 il avait lu à la Société philomatique, à laquelle il n’apparteuait pas encore, une dissertation Sur plusieurs espèces de Squales , confondues sous le nom de Squaltis maxima de Linné. Il avait communiqué à l’Institut, le 16 septembre 1811, un mémoire Sur le Squalus peregrinus, dont un individu envoyé à Paris lui avait été confié par G. Cuvier pour en faire la description sur le frais, et l’anatomie, s’il était possible. Ce mémoire est un véritable modèle de clarté et de concision, et il est facile de comprendre que l’élève tenait à se montrer digne de là confiance du maître.

Quoique M. de Blainville dès le 2 juin 1812 eût pris possession de la nouvelle chaire à laquelle un mérite incontestable venait de l’appeler, et où il traita des Reptiles dans ses premières leçons, les appointements attachés à ce titre étaient si modiques qu’il crut pouvoir solliciter la chaire d’anatomie comparée alors vacante à l’École d’Alfort, dans laquelle Tenon et Vicq-d’Azyr avaient professé. Sa demande fut adressée directement au ministre de l’intérieur dont celte nomination dépendait; mais il s’y était pris trop tard, et tout étant préparé pour le concours, qui depuis longtemps était annoncé, le ministre, ne croyant pas devoir lui accorder ce qu’il demandait, se borna à l’autoriser à concourir. M. de Blainville se fit en effet inscrire au nombre des candidats ; mais lorsqu’il crut remarquer que plusieurs professeurs de la même école ne semblaient pas voir avec plaisir son arrivée parmi eux, parce qu’il n’était pas vétérinaire, il renonça à se présenter au concours. L’année suivante la place étant restée vacante, il renouvela sa demande, et G. Cuvier se chargea de présenter lui-même son élève et son suppléant, et de l’appuyer de toutes ses forces, ainsi que le prouvent les termes de la lettre suivante adressée par lui au ministre : « Je prends la liberté de recommander à Votre Ex-

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« cellence, M. de Blainville, qui demande la place de professeur d’anatomie comte parée d’Alfort, elle ne peut faire un meilleur choix; M. de Blainville est l’homme « de France qui a le plus approfondi cette science, et il en a donné les preuves « les plus satisfaisantes dans le concours public et solennel qui a duré plus de « quinze jours dans la Faculté des sciences. » Nous ignorons par quels motifs la chaire ne fut pas accordée à M. de Blainville dont G. Cuvier parlait cependant dans des termes aussi flatteurs que mérités.

Le récent succès de M. de Blainville sur un émule qui avait néanmoins des titres incontestables et sérieux à la chaire pour laquelle il avait concouru avait eu pour résultat de montrer à G. Cuvier que l’élève serait bientôt digne de s’asseoir auprès de lui sur les bancs de l’Institut. Aussi quoiqu’à partir de celte époque leurs rapports se soient ralentis insensiblement, ils n’en continuèrent pas moins assez longtemps encore; nous pouvons même ajouter qu’une circonstance très-malheureuse pour G. Cuvier fut sur le point de cimenter une véritable et durable amitié entre M. de Blainville et lui.

G. Cuvier en effet avait été envoyé en Italie au printemps de 1813 pour inspecter les écoles qui avaient été établies dans ce pays pendant les années 1809 et 1810, et pour organiser celles des États romains qui venaient d’être réunis à l’empire français déjà beaucoup trop étendu. A son départ il confia à M. de Blainville la direction des travaux anatomiques de son laboratoire dans une note entière de sa main, écrite avec le ton qu’emploient trop souvent les supérieurs à l’égard de leurs inférieurs et qui dut plaire médiocrement à celui auquel elle s’adressait. C’est pendant cette nouvelle absence de G. Cuvier que M. de Blainville le remplaça, tantôt au Collège de France comme professeur, tantôt au Jardin des Plantes, dans le laboratoire d’anatomie comparée pour les travaux de dissection. Le troisième enfant de G. Cuvier étant tombé tout d’un coup dangereusement malade, madame Cuvier réclama les soins et les lumières du suppléant de son mari. Le petit malade fut soigné avec beaucoup d’affection et de dévouement par celui-ci, aidé des lumières du docteur Jacobson, connu par ses travaux en anatomie, qui devint* bientôt l’ami de M. de Blainville et qui n’a pas cessé de l’être jusqu’à sa mort. G. Cuvier avait eu antérieurement le malheur de perdre deux de ses enfants dans un âge assez tendre, et le dernier mourut dans les bras de M. de Blainville sans que son malheureux père ait éprouvé la consolation de l’embrasser avant qu’il rendît le dernier soupir. G. Cuvier a dit à propos de cette mort : « Une grande douleur qui troubla entièrement toutes mes jouissances fut la mort de mon troisième enfant, jeune garçon de sept ans, d’une figure charmante, de l’esprit le

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plus vif, de l’intelligence la plus singulière, et d’une curiosité déjà sans relâche. Il serait à coup sûr devenu un grand homme. » De son côté M. de Blainville, profondément touché des souffrances de l’enfant confié à ses soins par la sollicitude d’une mère inquiète, a cru devoir noter jour par jour, heure par heure, les progrès du mal et l’emploi successif des remèdes destinés à le combattre et qui avaient été impuissants à en triompher.

Après avoir terminé le cours du collège de France, au lieu et place de G. Cuvier pendant le premier semestre de 1813, M. de Blainville remplaça également dans le même établissement et pendant le second semestre De La Méthérie, professeur adjoint attaché à la chaire dont G. Cuvier était titulaire, et qui se voyait obligé de renoncer au professorat à la suite d’une attaque d’apoplexie.

M. de Blainville avait eu l’occasion de connaître chez son ami Lefèvre Gineau, ce savant laborieux dont le nom est presque oublié aujourd’hui, alors rédacteur en chef et propriétaire du Journal de physique, recueil qui jouissait d’une popularité méritée, et qui ne lui a survécu que très- peu d’années. C’est même grâce sans doute à leurs rapports de société que M. de Blainville avait pu obtenir en 1809 l’insertion dans ce journal d’un extrait analytique du travail d’un anatomiste anglais, S. E. Home, qui a pour titre : Description anatomique du squalus maximus de Linnée. De La Méthérie, recommandable surtout par les qualités du cœur, était alors, si ce n’est voisin de la misère, du moins dans une très-grande gêne, augmentée par des sacrifices qu’il s’imposait pour sa famille, et le chagrin l’avait jeté dans une misanthropie profonde. Mais comme l’a dit M. de Blainville, dans une Notice hislorigue sur la vie de De La Méthérie, «celui-ci ne put jamais se mettre au-dessus de toutes les petites affaires d’amour-propre; joignant à une excessive susceptibilité une roideur remarquable, il ne sut pas ou diminuer celle-ci ou abaisser celle-là, en sorte qu’il ne put réussir autant qu’il l’aurait peut-être dû. » Il avait mérité l’attachement de M. de Blainville, en partie par la noblesse de son caractère, en partie par le récit de ses malheurs, l’âme sensible du premier avait été facilement attendrie au double spectacle de souffrances physiques endurées avec la plus grande patience et de peines morales supportées avec une entière résignation.

De La Méthérie professait au Collège de France la minéralogie et la géologie, et M. de Blainville, pour ne pas s’éloigner du sujet habituel des leçons du professeur qu’il remplaçait, s’était proposé de traiter successivement dans ses leçons de tous les corps organisés qui ont laissé des traces dans le sein de la terre; malheureusement il eut à peine le temps d’y parler des fossiles qui ont appartenu aux types des Mammifères et des Mollusques.

Bl. Ost. e

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Cependant G. Cuvier n’avait pas attendu pour retourner à Paris la fin de l’année 1813, durant laquelle les armées françaises éprouvèrent les plus grands désastres qu’elles aient jamais essuyés, et comme M. de Blainville et lui se trouvaient liés l’un à l’autre par une reconnaissance réciproque, sans doute aussi par un intérêt égal, ils resserrèrent les liens qui les unissaient. Le premier, qui avait deviné, avec sa sagacité ordinaire, le génie de l’aide qu’il s’était donné, devait avoir à cœur de ménqger sa susceptibilité naturelle, et le second, pour continuer ses travaux avec toutes les facilités désirables, devait chercher de son côté à ne pas blesser l’amourpropre excessif du maître qui lui avait facilité l’accès des collections du Muséum d’histoire naturelle.

A l’exemple de Goethe, Cuvier ne paraît jamais avoir eu des opinions politiques bien arrêtées; cependant on lui a trop reproché sa versatilité plus apparente que réelle en pareille matière, pour que nous ayons besoin de nous étendre à ce sujet. De retour à Paris et dans un moment semblable, G. Cuvier trouva, peu de temps après la mort de son troisième enfant et lorsque la patrie était en deuil, sa consolation ordinaire dans un redoublement de travail. C'est lui qui le dit, sans ajouter un seul mot relatif à la situation si malheureuse de la France à la même époque. Goethe de son côté étudiait le chinois pendant l’invasiOn et le ravage de son pays par les armées françaises. M. de Blainville, au contraire, en continuant ses travaux, prenait une part réelle aux malheurs de la France dont les destinées ne lui ont été jamais indifférentes.

Aussi verrons-nous ailleurs qu’il a laissé parmi les nombreux écrits, sortis de sa plume, encore inédits aujourd’hui, d’importants et curieux mémoires relatifs aux affaires publiques de son pays, auxquelles il n’a jamais pris, il est vrai, une part autrement active.

Pendant les temps calamiteux traversés par la France en 1813 et au commencement de 1814, époque de la célèbre campagne où l’Empereur après avoir lutté héroïquement contre nos ennemis coalisés, vit le territoire de l’ancienne France envahi et fut contraint à le défendre, M. de Blainville se préparait, assez inutilement du reste, à prendre part au concours ouvert de nouveau pour la chaire d’anatomie comparée restée vacante dans l’école d’Alfort. Il assista le cœur navré à la chute du monarque dont il a tracé le portrait dans quelques morceaux politiques, et* qu’il était au surplus bien loin d’aimer. Soldat réformé de la soixantequatrième demi-brigade, depuis incorporé à la garde nationale sédentaire, M. de Blainville n’assista aux derniers moments de la lutte suprême du maître absolu de la France contre l’Europe tout entière, qu’en travaillant aux fortifications éphé-

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mères élevées tardivement autour de Paris , et qui ne sauvèrent malheureusement pas celle capitale de la présence de l’ennemi. Si M. de Blainville ne vit pas de la guerre toutes ses horreurs, cependant en sa qualité de médecin il fut mis en réquisition le 5 mars 1814, par le célèbre Pinel, médecin en chef de l’hospice de la Salpétrière, pour le service des militaires malades ou blessés, qui y avaient été transférés en grand nombre. Quelles tristes et amères pensées devaient agiter alors la grande âme de M. de Blainville, lorsqu’il donnait ses soins aux malheureuses victimes d’une guerre qui allait se terminer par la mutilation de la France, victime elle-même de l’ambition d’un seul homme, de celui auquel elle avait si imprudemment confié toutes ses destinées!

Disons-le, parce que c’est une vérité qu’on a voulu vainement cacher, les classes élevées de notre pays virent, si ce n’est avec plaisir, du moins avec une indifférence, mêlée de satisfaction, l’abdication de l’Empereur, et M. de Blainville partageait sans aucun doute l’opinion générale à cette époque. Les souvenirs de son enfance, les préjugés de sa famille, ses premières années passées au sein d’une école militaire dirigée par des religieux, ses relations d’amitié, son antipathie profonde pour le despotisme, l’amour sincère qu’il a toujours porté aux libertés publiques, tout semblait le disposer à regarder d’un œil complaisant la restauration de l’antique maison qui, pendant tant de siècles, avait régné glorieusement sur la France.

L’auteur de cette élude a souvenance d’avoir, encore tout petit enfant, assisté avec M. de Blainville dans une mansarde de la rue Saint-Denis, à l’entrée solennelle de Louis XVIII dans la ville de Paris, occupée par l’ennemi, et qui eut lieu le 3 mai 1814. M. de Blainville était profondément ému, il pleurait de joie et battait volontiers des mains à la vue du prince qu’on pouvait à peine distinguer au milieu des officiers étrangers qui l’accompagnaient; il n’était pas seul à donner ainsi des marques de satisfaction ; elles étaient presque générales, et malheureusement des circonstances identiques provoqueront toujours des explosions de sentiments pareils ; on finit par se lasser même de la gloire, quand cette gloire s’est noyée dans le sang d’un peuple épuisé par une lutte de plus de vingt ans.

A la place de M. de Blainville, bien des gens, gentilhommes comme lui, engoués même de leurs idées de noblesse et de privilège, avec son mérite personnel, ses liaisons, la modération de ses opinions politiques, un défaut absolu de fortune, auraient sans aucun doute demandé et facilement obtenu une place importante dans l’administration de notre pays; mais il eut le bon esprit de n’en rien faire; il avait voué toute sa vie au culte de la science, il lui fut fidèle jusqu’à ses derniers instants,

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et on peut le dire jusque dans les bras de la mort, exemple aussi rare que digne d’être imité.

La paix, une paix momentanée ayant rétabli les relations depuis longtemps interrompues entre la France et l’Angleterre, M. de Blainville s’empressa de faire un voyage à Londres au mois d’août de l’année 1 81 4, après avoir terminé à la Faculté des sciences de Paris un cours sur les animaux articulés. Le but du voyageur était de visiter les collections zoologiques de la capitale de l’Angleterre enrichies considérablement depuis notre rupture avec elle. Il voulait recueillir les matériaux nécessaires à ses recherches scientifiques. S’il devait travailler à Londres sur un territoire ennemi, il n’avait pas à craindre la rivalité de ses maîtres et de ses condisciples, quelquefois jaloux et envieux; les espèces nouvelles qu’il y décrirait ne pourraient, du moins, lui être contestées par personne, et des faits encore inconnus, recueillis par un esprit aussi observateur que le sien, fourniraient une base encore plus large aux réformes qu’il se proposait d’introduire dans la classification des animaux. La pensée était juste, l’espoir de M. de Blainville ne fut pas déçu, et nous verrons bientôt que, pendant le trop court séjour qu’il fit en Angleterre, son temps fut très -utilement employé.

Avant de passer le détroit, M. de Blainville proposa à G. Cuvier d’acquérir pour le Muséum d’histoire naturelle les animaux nombreux qui lui manquaient, à la condition que ses frais de voyage lui seraient remboursés ; mais l’administration du Muséum, à laquelle G. Cuvier l’avait renvoyé, ayant répondu par un refus formel à cette demande, elle resta sans résultats. Cela ne nous étonne pas et n’a rien d’extraordinaire, si l'on veut bien se rappeler dans quelle situation se trouvait alors la France, ruinée par l’invasion étrangère, épuisée par les ravages de la guerre. Plusieurs savants français, à l’imitation de G. Cuvier, remirent à M. de Blainville des lettres de recommandation pour les Anglais dont ils étaient connus et qui s’occupaient de l’étude des sciences en général.

C’est ainsi que M. de Blainville fut introduit par G. Cuvier auprès de J. J. Banks et de Sir E. Home. L’hospitalité de ces deux hommes distingués lui fut très-agréable et en même temps très-utile, puisqu’il connut chez l’un le docteur Leacb, habile zoologiste, et chez l’autre M. Brodie. Un naturaliste américain, dont le nom même est à peine connu aujourd’hui, a eu, à l’occasion de la présence de M. de Blainville sur le sol britannique, le tort assez grave de répandre le bruit, au sein du monde scientifique, qu’il avait été envoyé en Angleterre aux frais de G. Cuvier, et qu’à son retour il avait refusé de lui faire connaître le résultat des travaux qu’il avait entrepris. La vérité est au contraire que, revenu en France, après quelques se-

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maines de séjour à Londres, M. de Blainville ayant annoncé à G. Cuvier les observations nouvelles qu’il avait eu l’occasion de faire sur la classe des Mollusques. G. Cuvier, qui s’occupait alors de cette classe d’animaux, lui demanda de les lui communiquer, ce à quoi le premier répondit qu’il allait s’empresser de les rendre publiques, afin de les mettre à sa disposition. Cette fière réponse s’explique assez naturellement, si l’on veut bien se rappeler que, dans une circonstance à peu près semblable, G. Cuvier avait refusé d’entendre une communication scientifique de M. de Blainville, sous le prétexte qu’il ne voulait pas qu’on l’accusât un jour ou l’autre de donner pour siennes les idées d’un autre.

Au mois de novembre 1814, M. de Blainville lut à la Société philomatique, dont il était devenu un des membres les plus actifs, un mémoire sur la classification méthodique des animaux mollusques, qui a été publié, mais en extrait seulement, dans le bulletin de cette société savante, pour la môme année.

Ce travail embrassait tout ce type d’animaux, sur lequel G. Cuvier avait publié plusieurs mémoires dont il avait enrichi les Annales du Muséum d'histoire naturelle. 31. de Blainville y faisait voir de son côté la relation immédiate qu’il y a entre les organes de la respiration et le corps protecteur, de manière qu’il a pu, dit-il, luimême établir un système de classification qui embrasse à la fois l’animal et la coquille. Il introduisit en outre une nouvelle considération dans la science, celle de la symétrie ou de la non-symétrie du corps protecteur en rapport avec une disposition semblable de l’organe respirateur. Enfin, il proposa de revenir à l’idée de Linnée qui regardait, avec juste raison, les Oscabrions comme très-différents des Patelles et d’en faire une classe particulière appartenant à un sous-type intermédiaire aux Animaux articulés et aux Mollusques, ce qui est généralement adopté aujourd’hui.

Plusieurs autres mémoires relatifs aux mêmes animaux, rédigés par 31. de Blainville à son retour d’Angleterre et communiqués au docteur Leach, qui s’était luimême très-ulilemeut occupé de celte classe d’animaux, peuvent être regardés comme le fruit du voyage de M. de Blainville en Angleterre. Ces mémoires ne furent cependant lus que deux ans plus tard à la Société philomatique et figurent en extrait dans son Bulletin pour les années 1816 et 1817. Ils traitent des animaux Mollusques Plérodibranches , Polybranclies et Cyclobranches. Dans le premier 31. de Blainville révise le groupe des P ter odibr anches en combattant l’établissement de quelques nouveaux genres qu’on y avait introduits et rectifie plusieurs erreurs échappées à Peron sur la Carinaire et les Firoles. Dans le second, M. de Blainville cherche à montrer que le Glaucus a été mal décrit et encore plus mal figuré jusque-

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là. Le troisième mémoire contient les raisons qui ont fait établir l’ordre des Cyclobranches à M. de Blainville, auquel doit appartenir YOnchidie de Pérou, qu’il faut se garder de confondre avec YOnchidie de Buchanan, véritable Pulmobranche. Tous ces mémoires, considérés au surplus dans leur ensemble, contiennent l’établissement de plusieurs genres nouveaux, et l’on sait que M. de Blainville a excellé dans l’art de définir et de circonscrire les genres.

Là ne s’étaient pas bornées les observations de M. de Blainville en Angleterre : ayant eu l’occasion d’observer dans les collections publiques ou particulières de Londres un assez grand nombre d’animaux Ruminants qui lui étaient totalement inconnus jusque-là, ces observations donnèrent lieu à la dissertation qui a pour titre : Sur différentes espèces d'animaux mammifères de la famille des Ruminants , observés en Angleterre, et sur une nouvelle distribution des espèces qui portent des cornes, lue à la Société philomatique en 18*16; un extrait s’en trouve dans le Bulletin de celle société pour la même année.

Nous ne nous étendrons pas davantage sur les résultats scientifiques du séjour de M. de Blainville en Angleterre; contentons-nous de dire que, quoique très-court, il lui permit de s’y faire des amis qui lui sont restés fidèles pour la plupart; nous verrons un peu plus loin que l’un d’eux, le docteur Leach, lui avait proposé, très-peu de temps après son retour à Paris, de travailler de concert avec lui à une Encyclopédie britannique, pour laquelle M. de Blainville devait rédiger les articles Mollusques et Amorphozoaires. Cette proposition fort avantageuse à tous égards, agréée par M. de Blainville avec empressement, reçut en partie son exécution, ainsi que cela résulte tout à la fois de la correspondance du docteur Leach et de l’avertissement qui précède le Manuel de Malacologie publié par M. de Blainville dix années plus tard.

On lit, en effet, dans cet avertissement : « Ce Manuel fut entrepris pour le supplément de l’Encyclopédie Britannique presqu’à mon retour d’Angleterre, en 1812, et par suite complètement exécuté et traduit en anglais à la prière de M. le docteur Leach. Je lui en envoyai le manuscrit en 1816, avec un certain nombre de figures des animaux des familles principales. Dans la lettre de réception (18 janvier 1 81 7) de mon ami, il m’annonçait qu’il en avait été fort satisfait, et cependant il ne fut pas imprimé, quoique avant son second voyage à Paris il me pressât fortement pour le terminer promptement. Bien plus, il ne s’est pas trouvé dans ses papiers, lorsqu’à la demande de l’éditeur de l’Encyclopédie, M. Sowerby voulut bien se charger de faire quelques recherches à ce sujet. »

Après avoir ainsi fructueusement employé son temps à Londres, M. de Blainville,

DE M. DE BLAINVILLE

de retour sur le continent, continua ses travaux avec une ardeur égale à celle du passé. Les relations scientifiques qui existaient entre G. Cuvier et lui n’ayant pas été aussitôt interrompues, quoiqu’elles fussent moins étroites cependant, non-seulement M. de Blainville fit absolument comme auparavant la Myotogie , la Névrologie et 1 ’Anyéiologie des animaux qui mouraient journellement à la ménagerie du Muséum d’histoire naturelle, mais il en rédigea soigneusement les descriptions sur le plan particulier qu’il avait conçu. Ces descriptions, restées manuscrites, ont dû se retrouver dans les portefeuilles de G. Cuvier après sa mort et tomber depuis dans les mains des naturalistes qui se vantent d’être, à Paris, les élèves et les continuateurs de cet habile naturaliste.

Cependant celui-ci, toujours empêché, chargea M. de Blainville de continuer le cours sur la Sensibilité, qu’il avait ouvert au Muséum d’histoire naturelle le 20 octobre 181 4 ét dont il s’était contenté de faire les trois premières leçons. C’était, si nous ne nous trompons pas, la première fois que M. de Blainville se faisait entendre dans cet établissement dont la popularité scientifique était beaucoup plus grande qu’aujourd’hui ; aussi crut-il devoir prévenir ses auditeurs qu’il chercherait à éviter toute comparaison avec celui qu’il était chargé de remplacer, car cette comparaison ne pourrait que lui être défavorable. Cette modestie lui faisait cependant dire en ce moment la vérité : ces deux naturalistes, en effet, de quelque manière qu’on les juge, ne se ressemblaient en rien. G. Cuvier était méthodique et disert, s’écoutant lui-même et pleinement maître de sa parole comme de sa pensée. M. de Blainville, au contraire, plus préoccupé de faire passer sa conviction dans l’esprit des auditeurs que de suivre le mouvement de sa parole, avait souvent une élocution incorrecte : son langage obéissait moins rapidement aux inspirations de son génie, qui, aussi prompt que l’éclair, projetait une vive Jumière sur les points de la science restés obscurs.

Mais si comme écrivain, si même comme professeur, M. de Blainville était inférieur à celui dont il était devenu le collaborateur, il avait sur lui en réalité un grand, un puissant avantage; son raisonnement était plus serré, et, en outre, comme il avait exécuté seul et sans aide les dissections des animaux dont il parlait, il eu connaissait mieux la structure intime, les descriptions qu’il en faisait étaient plus exactes, plus complètes; joignez à cela qu’à une parole abondante et vive, il joignait un admirable talent de dessin qui avait quelque chose de plus hardi et de plus fier que celui de G. Cuvier.

Assis pour la troisième fois dans la même chaire que celui-ci, M. de Blainville acheva ses leçons de la Sensibilité sur un plan nouveau, ne croyant pas devoir s’as-

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treindre à répéter mot pour mol l’enseignement de celui qu’il suppléait. Par un pur amour de la vérité, et non par un mesquin esprit de rivalité dont il ne fut jamais animé, lorsque l’occasion vint se présenter, il ne craignit pas de combattre les opinions de celui qu’il remplaçait, mais il le fil avec toutes les précautions oratoires, avec toute la déférence due à un homme tel que G. Cuvier, dans une chaire qui était la sienne et que M. de Blainville occupait, appelé par lui et comme l’homme de son choix. Aussi put-on, dès ce moment, prévoir facilement qu’il ne le remplacerait pas longtemps.

Cependant ce cours, commencé sur un plan assez étendu et embrassant un sujet très-intéressant, n’ayant pas pu être terminé dans l’année de son ouverture, fut continué l’année suivante à la même époque, c’est-à-dire au mois d’octobre de l’année 1815, peu de temps après la seconde invasion de la France, et pour la dernière fois. Ces leçons, quoique très-difficiles, n’empêchaient pas M. de Blainville de continuer les siennes à la Faculté des sciences, devant le petit nombre d’auditeurs qui espéraient trouver dans l’étude des sciences naturelles uue distraction à la douleur de voir leur pays, sous le coup du désastre de Waterloo, ravagé par les armées étrangères, dont les soldats allaient bientôt occuper le territoire pendant plusieurs années.

Nous demandons à nos lecteurs la permission de les arrêter ici, à ce moment solennel, au lendemain du grand désastre qui mit fin à la guerre révolutionnaire; car c’est sans aucun doute à cette époque que M. de Blainville, qui pour nous n’est pas uniquemeut un naturaliste éminent, mais qui est encore un des grands citoyens que la France ait possédés, écrivit un mémoire d’un intérêt très-vif sur le parti qui restait à prendre à ses compatriotes , à un moment où pour la seconde fois ils allaient avoir à prononcer sur leurs destinées. Dans ce mémoire M. de Blainville a écrit en marge les mots que nous nous plaisons à citer : « Profession de foi essentiellement républicaine, de goût et d’inclination ; j’ai cependant été élevé . » Le reste manque.

Puis il s’adresse à ses compatriotes dans les termes suivants :

« Français, à la suite des circonstances malheureuses dans lesquelles nous « nous trouvons, il est possible que grâce à la magnanimité du véritablement « grand Alexandre, vous vous trouviez de nouveau dans la possibilité de déli- « bérer sur le meilleur parti que vous avez à prendre, non-seulement pour arriver « à la tranquillité, au repos, à la paix en un mot; mais ce qui est bien plus impor- « tant, pour vous y maintenir par la force des choses.

DE M. DE BLAINVILLE

« Pcrmctlez donc qu’un homme, ami sincère de l’humanité et de la liberté « dans tous les pays de la terre, mais surtout dans le sien, qui a traversé « presque toutes les phases de notre longue révolution en les observant avec soin, « mais sans y prendre part autrement que par ses vœux, qui se trouve aussi dans « la force de l’âge, où l’on n’est entraîné ni par l’excès de prudence et la crainte, « partage de la vieillesse, ni par un enthousiasme peu réfléchi, qui est celui delà « jeunesse, permettez, dis-je, qu’il soumette à vos réflexions quelques considéra- « tions importantes; il ne cherchera pas à capter votre bienveillance par les rc- « cherches du style, le sujet n’en a pas besoin, et, ce qu’il désire le plus, c’est « que vous trouviez dans ce peu de pages les traces de son cœur plutôt que do « son esprit. »

Après ce préambule, M. de Blainville traite de l’état de la France, en 1815, et des différents partis politiques qui la divisaient : Les monarchistes féodaux, plus connus sous le nom d'émigrés, dénomination injuste, composent, dit-il, le premier; à ce parti, il faut joindre celui des parlementaires et des cléricaux. Le second comprend les monarchistes constitutionnels , dans les rangs desquels viennent se ranger les partisans de la dynastie régnante, c’est à dire tous ceux qui veulent, soit la branche directe, soit la branche collatérale, les napoléon: stes, c’est à dire ceux qui veulent l’empereur ou la régence avec Napoléon IL Enfin le troisième parti renferme les républicains et les terroristes, ce qui n’est pas la môme chose, quoiqu’il en soit ainsi dans l’acception vulgaire.

Ces considérations, dictées par la plus haute impartialité, inspirées par une raison sévère, et qui savait s’élever au-dessus des petitesses des partis qui partageaient la France pendant les cent jours, se terminent par conclure en faveur de l’établissement de la dynastie de la branche cadette dans la personne du duc d’Orléans, depuis Louis-Philippe I". Elles se fondent sur des raisons qui nous ont paru excellentes, et nous avons cru faire acte de patriotisme et d’impartialité en parlant ici de ce mémoire, que nous ne renonçons pas à publier un jour dans son intégrité, parce que, ce que M. de Blainville demandait à l’époque indiquée, s’est réalisé quinze ans plus tard avec l’assentiment de toute la France. Il était bon d’ailleurs de montrer que M. de Blainville, laissé à lui-même, placé au-dessus de l’atmosphère délétère des partis, à l’abri de l’influence de ses amis et de ses parents, envisageait les choses du point de vue le plus élevé et surtout avec une admirable abnégation de ses propres sympathies.

Les vœux que formait alors M. de Blainville, dans toute la sincérité de son Bl. Ost. f

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cœur, ne devaient pas être accomplis. Louis XVIII remonta sur le trône de ses ancêtres, comme il était facile de s’y attendre, avec l’appui des nations étrangères qui occupaient militairement notre territoire, etM. de Blainville, pas plus après la seconde restauration qu’après la première, ne chercha à profiler de ses relations politiques pour arriver à une position élevée, même dans les conseils de l’Université où sa présence eût été aussi nécessaire qu’utile.

Cependant G. Cuvier, en perdant la faveur de Bonaparte qui lui en avait donné un nouveau témoignage très-peu de temps avant sa chute, sut bientôt gagner celle des nouveaux maîtres de la France, et nous doutons fort qu’il ait jamais agité dans son for intérieur la question de savoir quel devait être le gouvernement légitime de son pays. Habitué à une vie dispendieuse, aux places, aux honneurs, aux émoluments élevés, son salon était resté, comme par le passé, le rendez-vous de tous les hommes qui étudiaient les sciences naturelles, et ce salon continuait à être ouvert à M. de Blainville, quoique les relations qui avaient existé depuis plus de quatre ans entre G. Cuvier et lui se fussent singulièrement relâchées, comme nous l’avons dit.

Bientôt, au surplus, M. de Blainville s’en aperçut lui-même à n’en plus pouvoir douter, car un Éléphant étant mort à laMénagerie, ce qui n’arrivait pas souvent, loin d’être appelé à en faire la dissection, il dut la solliciter lui-même presque comme une faveur. La mvologie de cet animal si intéressante à connaître est même la dernière à laquelle il ait travaillé dans le laboratoire d’Anatomie comparée du vivant de G. Cuvier, lui seul pouvait la faire. Mais comme l’a dit M. de Blainville dans sa lettre à Cuvier qu’on lira plus loin, le plan d’une myologie générale des animaux avait été exécuté par lui à plusieurs reprises, à la demande de G. Cuvier; bien plus, on avait fait sous les yeux du premier un grand nombre de dissections conformément à ce plan; il suffisait donc désormais pour chaque animal nouveau de mettre en pratique les principes suivant lesquels il avait été procédé antérieurement.

C’est vers la fin de 1816 que cessèrent les rapports scientifiques entre G. Cuvier et M. de Blainville, et bientôt après la rupture de leurs relations de société s’ensuivit, comme cela était tout naturel, car si le premier avait accueilli le second dans son intimité avec beaucoup de courtoisie, d’amitié même, c’était en réalité la science qui avait servi de lien entre ces deux hommes qui ne sympathisaient pas : ils allaient désormais vivre dans un état de mésintelligence sourde, quand cette mésintelligence ne dégénérerait pas en guerre ouverte. Une circonstance fortuite brisa le dernier lien qui les rapprochait : un jour dans le salon

DE M. DE BLAINVILLE

XUH

de G. Cuvier, en présence de la femme de celui-ci, qui avait témoigné jusque-là à J’élève favori de son mari une bienveillance toute particulière, M. de Blainville se plaignit de ce que G. Cuvier avait attribué à M. de Savigny la découverte des biphores agrégés, tandis qu’elle appartenait en réalité à deux des amis de M. do Blainville, Lesueur et Desmarest, qui tous deux l’ont précédé dans la tombe. Cette réclamation, faite au milieu d’un grand nombre d’invités, ayant blessé madame Cuvier, elle ne put s’empêcher de dire à son mari : « Il me semble, monsieur Cuvier, que vous vous laissez dire des choses un peu fortes. » Ces mots , provoqués sans doute par la vivacité des expressions dont s’était servi M. de Blainville pour la défense de ses amis, le blessèrent à son tour profondément, et à partir de ce jour la rupture fut définitive.

Tout en regrettant pour notre compte la longue inimitié à laquelle elle a donné lieu, parce que c’est toujours une bonne chose en soi que de voir des hommes, remarquables par leur intelligence et en même temps par des qualités d’esprit différentes, vivre entre eux dans une parfaite harmonie de sentiments, même quand ils ne peuvent s’accorder sur quelques points de doctrine, nous ne craignons pas d’affirmer qu’elle n’a pas été inutile à la marche progressive de la science. Elle a stimulé M. de Blainville, qui n’aurait peut-être pas fait tous les efforts auxquels il s’est livré avec une incroyable énergie pour se passer de la protection de son ancien maître. Si les travaux du premier eussent trouvé la récompense qu’ils méritaient à une époque moins tardive, ne se seraient-ils pas ralentis plus tôt? Nous aimons à penser que cette mésintelligence eût cessé naturellement après quelques années d’oubli, mais les flatteurs dont G. Cuvier aimait à s’entourer travaillèrent à la raviver autant qu’ils purent. M. de Blainville a été, nous le savons, tout le reste de sa vie profondément affligé d’une mésintelligence qu’il aurait voulu éviter. G. Cuvier, de son côté, a dû perdre quelque chose à n’avoir pas à ses côtés un contradicteur sincère dont les conceptions scientifiques, marquées au coin d’une originalité profonde étaient très-souvent supérieures aux siennes propres, quoiqu’il n’ait pas trouvé pour les exprimer un style aussi clair et aussi facile.

Oui, cette rupture a eu quelque chose de regrettable et d’affligeant, car elle a donné à penser à beaucoup de personnes, mal placées pour en connaître les véritables motifs, et avec une apparence de raison, que les rivalités scientifiques dégénèrent en inimitiés irréconciliables; elle a rendu M. de Blainville réellement malheureux, elle a pesé sur sa conscience honnête et loyale, mais elle a servi d’aiguillon à son génie, d’encouragement à ses recherches, de soutien aux pénibles labeurs auxquels il n’a cessé de se livrer jusqu’aux derniers instants de sa vie.

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Combien de fois ne m’a-t-il pas dit (c’est âC. Prévost que nous empruntons ces paroles) dans des moments d’épanchement dont je ne crains pas de révéler ici le secret, et à l’occasion de pénibles différends, dont je fus souvent le témoin et toujours le confident, qui l’éloignèrent de l’illustre savant : « Quel bien Cuvier m’a fait en me retirant sa faveur et sa protection! Je lui dois ce redoublement d’ardeur pour le travail, ce feu dévorant qui me permettront, je l’espère, de m’élever à sa hauteur et me donneront peut-être des droits à lui succéder. Sans celte rupture qui m’afflige, me répétait-il les larmes aux yeux (car il n’était certes pas ingrat), je me serais engourdi et je ne serais qu’un protégé. »

Nous venons de nous étendre beaucoup sur l’homme moral, fidèle en cela aux exemples que M. de Blainville lui-même nous a donnés dans son Histoire des sciences de l'Organisation. Maintenant nous allons, dans la troisième partie d’une vie si bien remplie, le voir continuer çes travaux et en recueillir péniblement le fruit.

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