‹ Osteographie, ou, Description iconographique comparee du squelette et du systeme dentaire des mammiferes recents et fossiles pour servir de base a la zoologie et a la geologie (volume 2)Chapitre 20 sur 130 · L XXXIX · texte numérisé non relu

L XXXIX

grâce à de pressantes sollicitations, s’empressa d’accéder à la demande du Muséum, et la division de la chaire eut lieu. G. Cuvier lui-même avait appuyé ce démembrement dans le double but de fournir à M. Audouin la place de Lamarck dans l’une des deux chaires, et de conserver l’autre à Latreille, qui était presque impotent, âgé de soixante-huit ans, incapable désormais de proférer, mais qu’il y eût eu de l’injustice à ne pas récompenser de ses travaux antérieurs.

Une lettre de Desmarest signale l’intrigue à M. de Blainville et lui explique les motifs pour lesquels l’administration du Muséum avait adopté l’idée de la division de la chaire, tandis que M. de Blainville raconte au docteur Lesauvage, à la date du 27 décembre 1829, en termes fermes, énergiques et concis, la conduite intéressée des professeurs du Muséum chargés de présenter un remplaçant aux lieu et place de Lamarck.

Nous avons cru devoir extraire ce qui suit de la confidence faite par M. de Blainville à son ami qui lui servait d’intermédiaire auprès du ministre de l’intérieur : « Le premier (Latreille) n’est certainement pas en état de professer; à « peine sera-t-il nommé, qu’il choisira le candidat de M. Cuvier. Cela est indubi- « table, c’est contre cette combinaison que je voudrais m’élever. Celte faculté que « MM. les professeurs dans les établissements de haute instruction publique se « sont arrogés de pouvoir choisir un remplaçant est un élément destructeur du « progrès des sciences, elle détruit toute espèce d’émulation, elle encourage les « intrigues et les moyens honteux de la flatterie et du népotisme. M. F... en a « donné l’exemple, M. Cuvier l’a suivi avidement, et tous les professeurs du Col- « lége de France et du Jardin Limitent. Aussi voit-on les établissements d’abord « placés si haut dans l’opinion publique perdre de leur valeur, non-seulement en « faisant que les médiocrités prennent les places, mais en empêchant tout homme « d’une valeur un peu grande de se diriger vers des études qui ne mènent à rien. »

Pourra-t-on jamais le croire, l’intrigue ourdie contre M. de Blainville aurait très- probablement réussi, si ses opinions politiques n’eussent offert à M. de Monlbel une garantie encore plus grande que son mérite scientifique. Dans ce but on alla même, si nous avons bonne mémoire, jusqu’à vouloir écarter Latrcille, à cause du caractère sacré dont il avait été revêtu dans sa jeunesse, et à récompenser dans M. de Blainville plutôt la fidélité des opinions du gentilhomme que l’étendue des connaissances du savant.

Une ordonnance du roi, en date du 1 1 mars 1 830, nomma ce dernier à la chaire des Mollusques, des Zoophvtes et des Vers, créée par une ordonnance du 7 février précédent.

Bl. Ost. i

ÉTUDE SUE LA VIE ET LES TRAVAUX

L’événement réalisait, tardivement il est vrai, la prédiction qu’il avait faite à G. Cuvier au moment de leur rupture : «Je m’assiérai un jour à l’Institut et au « Muséum d’histoire naturelle à côté de vous, en face do vous et malgré vous. » La persévérance, aidée de l’organisation puissante, de l’esprit supérieur de l’un, avait triomphé de tous les obstacles que l’autre avait accumulés sur la route de son rival. Celle victoire, vivement disputée il est vrai, obtenue à un âge voisin de la maturité, M. de Blainville avait alors plus de cinquante ans, devait lui sembler douce; il avait gagné ce qu’il nommait son bâton de maréchal, comme il l’écrivait à l’un de ses meilleurs amis. Sa nomination fut reçue avec enthousiasme par les élèves, les anciens condisciples et les nombreux admirateurs du nouveau professeur.

Prcsqu’au moment où M. de Blainville remportait le prix d’une vie consacrée à la science, la révolution de juillet vint porter le trouble dans son âme et la consternation dans son cœur. Sans avoir voulu dissimuler en aucune manière que pendant les Cent-Jours M. de Blainville avait prévu, avec la sagacité ordinaire de son esprit, qu’il serait peut-être utile à la France de confier le soin futur de ses destinées au prince que la révolution de juillet a couronné, nous avons été obligé de reconnaître que M. de Blainville avait vu cependant avec bonheur le rétablissement de la maison de Bourbon sur l’antique trône de ses aïeux.

Il était du nombre de ceux qui avaient rêvé l’alliance d’une sage liberté politique et des principes monarchiques, les seuls qui convinssent, suivant lui, aux vieilles sociétés européennes, habituées depuis longtemps aux lois et aux mœurs des gouvernements absolus. Les ordonnances de juillet détruisirent les illusions dont il s’était assez longtemps bercé. Le cours qu’il faisait à la Sorbonne fut interrompu par -le bruit de la fusillade des rues de Paris, etM. de Blainville regagna tristement son domicile, au Muséum d’histoire naturelle, où il venait récemment de prendre possession de la maison que Buffon avait habitée jusqu’à sa mort.

Comme M. de Blainville a recueilli un assez grand nombre de faits curieux sur ces journées mémorables, nous ne pouvons douter de l’angoisse dans laquelle il a vécu à celle époque qui semblait ouvrir pour la France une ère nouvelle de révolutions politiques et sociales, ce que la suite des temps a justifié. Au surplus, il ne s’est jamais occupé activement de politique, ainsi que nous le trouvons exprimé à plusieurs reprises dans divers écrits sortis de sa plume, mais restés inédits : «J’ai traversé, dit-il quelque part, la révolution et toutes ses « phases jusqu’aujourd’hui, commencement de 1841, sans m’être jamais mêlé « en aucune manière de politique. Sous la Convention, trop jeune pour cela en

DE M. DE BLAUNVILLE.

« travaillant à terminer rues éludes, cl les dirigeant vers les services publics \ sous « le Directoire, en les continuant dans celle direction et venant à Paris, où j’ai « bientôt commencé la carrière des sciences naturelles, comme instruction d’abord;

« sous le Consulat, où je me suis de plus en plus engagé dans l’intention de suivre « celte carrière comme état ou profession; sous l’Empire, encore mieux, au point a que je n’ai jamais lu un journal politique, si ce n’est quelquefois celui des Débals, «pour la partie littéraire; sous la Restauration , où j’ai continué mes travaux, « rempli mes devoirs de professeur, je me suis intéressé, il est vrai, aux affaires « publiques, mais sans y prendre aucune part. »

M. de Blain ville vil dans Louis-Philippe, dont il avait en quelque sorte soutenu la candidature au trône pendant les Cent-Jours, un véritable usurpateur; c’était s’y prendre un peu tard et commettre une erreur, mais une erreur dictée plutôt par le cœur que par l’esprit. Il aimait la cause des faibles, celle des vaincus,

Victrix causa dits placuit, sed victa Catoni.

Il soutenait volontiers les intérêts menacés des femmes, des vieillards, des enfants. Aussi, comme il cherchait à être conséquent à lui-même, hésita-t-il longtemps pour savoir s’il ne devait pas envoyer sa démission des deux places qu’il occupait et que tant de travaux lui avaient méritées.

Le bruit s’étant généralement répandu qu’il avait cru devoir protester contre le serment de fidélité au nouveau roi et aux nouvelles institutions constitutionnelles qu’on exigeait de tous les fonctionnaires publics, ses nombreux amis, ses élèves s’en émurent, et à cette occasion comme dans tous les moments solennels de sa vie, il reçut de toutes les parties de la Franee les preuves du vif intérêt qu’on lui portait. On lui faisait les plus vives instances pour qu’il ne donnât pas à des ennemis, qui n’attendaient que son refus de serment, le plaisir de le voir abandonner la carrière où il s’était illustré, en leur permettant de se mettre à sa place. « Songez, « lui écrivait l’excellent M. de Roissy, que le principe qui vous guide, si respec- « table, si important dans toute autre fonction que les vôtres, ne servira dans ce mo- « ment qu’à assurer le triomphe de l’intrigue. Au nom de la science, au nom de « vos amis, ne perdez pas à la fois tout ce que vos travaux vous ont si bien « mérité. » Desmarest lui écrivait de son côté à la même date : « Le bruit se répand « que vous avez refusé de prêter serment devant la Faculté des sciences et que « même chose arrivera au Jardin des plantes et à l’Institut. Ainsi vous priverez ces « trois corps de vos vastes connaissances et vous refuserez à tous ceux qui auraient

ÉTUDE SUR LA VIE ET LES TRAVAUX

« besoin de voire justice et de votre appui pour s’en faire accueillir, les moyens « d’échapper aux manœuvres des intrigants qui déjà font des démarches très- « actives pour s’emparer de vos dépouilles. Veuillez considérer que les places « scientifiques sont d’une nature toute différente de celles qui se rattachent à la « magistrature, à l’administration, à l’armée; qu’un professeur de zoologie, en « aucun cas, ne peut nuire, comme un juge prévaricateur, un préfet vendu ou un « militaire passant à l’ennemi, et que d’un autre côté son utilité direcle pour le

« maintien du gouvernement établi est absolument nulle . Prenez garde qu’on ne

« présente votre action toute loyale comme un acte d’amour-propre, fait unique- « ment dans le but de vous singulariser, ainsi que le fit anciennement l’historien « Anquetil, qui refusa son serment à l’empereur Napoléon et qui n’en tira d’autre « avantage que d’élre considéré comme un entêté et un être bizarre . »

Comment M. de Blainville aurait-il pu résister à tant d’instances qui étaient autant de preuves d’intérêt et d’affection pour sa personne, pour la science qu’il cultivait avec tant d’éclat? II prêta le serment demandé avec une tristesse mêlée d’appréhension, car il pensait au fond du cœur que la branche aînée tombait pour la troisième et dernière fois, sans être convaincu que la branche cadette sortie du même tronc dût fleurir longtemps à la place. Depuis et pendant les dix-huit années aussi prospères que tranquilles que la France a passées sous la débonnaire et libérale royauté de juillet, M. de Blainville souffrit en silence il est vrai, mais il souffrit véritablement.

Au fur et à mesure que nous avançons dans la vie, les impressions que nous y avons reçues en y entrant semblent revivre, nous nous sentons portés tout naturellement vers les sentiments, les pensées, les idées que nous avions dans notre adolescence, M. de Blainville ne put échapper à la loi commune de l’humanité. Ne lisant plus que les journaux royalistes et particulièrement ce qu’il nommait lui-même le journal des curés, mécontent du présent, cruellement éprouvé par des chagrins domestiques, isolé, il se renferma plus que jamais dans son cabinet, où il s’est livré, dans les vingt années qui s’écoulèrent de 1830 à 1850, à une multitude de travaux importants dont nous pourrons à peine donner une simple énumération dans le reste de cette étude.

DE M. DE BLAINVILLE

XCIU

Page 1