‹ Osteographie, ou, Description iconographique comparee du squelette et du systeme dentaire des mammiferes recents et fossiles pour servir de base a la zoologie et a la geologie (volume 2)Chapitre 21 sur 130 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

DE L' AVÈNEMENT DE LA DYNASTIE DE JUILLET A LA PROCLAMATION DE LA RÉPUBLIQUE.

L’année 1831 commença sous d’assez tristes présages, une maladie inconnue jusque-là envahit rapidement notre pays et fournit à M. de Blainville une nouvelle occasion de montrer les nobles sentiments qui animaient son cœur : au premier appel fait aux médecins de Paris, quoiqu’il n’eût jamais exercé la noble profession à laquelle il s’honorait d’appartenir, il accourut aussitôt, et un des maires de cette grande ville put alors lui écrire :« Vos connaissances supérieures et votre zèle infati- « gable dans les hôpitaux, dans un moment de calamité, semblent être un enga- « gement pris avec le malheur! » Le fléau qui ravageait la France à cette époque n’épargna pas les existences les plus précieuses; G. Cuvier fut une de ses victimes, et celte mort qui frappait l’illustre secrétaire de l’Académie des sciences presque au moment où il reparaissait après tant d’années de silence dans la chaire du Collège de France, produisit une sensation pénible et profonde.

Nous avons dit ailleurs quelques-unes des causes de la mésintelligence qui a existé entre G. Cuvier etM. de Blainville. Les rapports de ces deux illustres savants depuis l’admission du dernier au sein de l’Institut et au Muséum d’histoire naturelle, sans être bienveillants ou intimes comme autrefois, avaient été convenables, et ce serait méconnaître le caractère plein d’élévation deM. de Blainville que de supposer un moment qu’il D’ait pas lui-même déploré réellement la perte de celui qui lui avait accordé son appui au commencement de sa carrière scientifique. La fin prématurée de G. Cuvier a peut-être empêché qu’ils ne se soient réconciliés; nul doute pour nous que M. de Blainville ne s’y fût prêté avec la plus grande satisfaction, car nous le verrons presque au lendemain de la mort de son confrère, dans une leçon faite à la Sorbonne, ne pas hésiter à dire : « Des hommes de génie ou d’un grand « talent, comme Linné, Buffon, Daubenton, Haller, Vicq-d’Azir, Adanson, Bonnet,

ÉTUDE SUR LA VIE ET LES TRAVAUX

« Blumenbach, Lamarck et celui que tout à l’heure et sous mes yeux la mort vient

« de frapper d’une manière si cruelle et si subite . » Un peu plus tard et dans

une lettre adressée au frère de G. Cuvier, avec lequel M. de Blainville a constamment entretenu des rapports très-agréables, presque affectueux môme, il parlera du grand vide que laisse dans l'enseignement du Muséum la mort de M. Cuvier , en lui exprimant le désir de voir créer pour lui (F. Cuvier) une chaire d’histoire naturelle des animaux domestiques considérés sous le point de vue de leur amélioration , chaire qui n’existe nulle paî t en France et qui serait évidemment utile.

La mort de G. Cuvier laissait plusieurs places importantes vacantes, et notamment celle de professeur d’anatomie comparée au Muséum d’histoire naturelle, dans laquelle M. de Blainville avait eu l’honneur de le suppléer deux années de suite, à la satisfaction générale. Les mômes suffrages qui avaient porté M. de Blainville à la chaire de Lamarck le désignaient comme successeur de G. Cuvier au Muséum d’histoire naturelle; et malgré des ambitions vulgaires qui osaient élever leurs regards vers la position élevée qu’avait si longtemps occupée G. Cuvier, M. de Blainville ne put croire un seul instant qu’un autre que lui fût admis à le remplacer. Jacobson lui écrivait peu de jours après avoir appris la mort de G. Cuvier : « Malgré la rivalité qui existait entre lui et vous, car vous êtes le seul « qui pouvez rivaliser avec ce grand homme, ce cruel événement a dû vous aflli- « ger profondément; votre bon coeur que je connais et votre équité que vous

« avez montrée en tant d’occasions m’en répondent! . Et les travaux de

« M. Cuvier, qui les continuera? Je sais qu’il amassait des matériaux pour « une nouvelle édition de son Anatomie comparée; mais à qui confier ce Ira- « vail? Vous êtes le seul qui pouvez le faire, vous qui étiez le rival et l’é- « mule de notre grand maître, le seul qui dans les sciences naturelles de l’a-

« natomie comparée pourrez le suppléer . » Tous les condisciples de M. de

Blainville avaient la même opinion de lui; je ne parle pas de ses élèves. Les nombreuses lettres de félicitation qu’il recueillera bientôt à la suite de sa nomination le prouvent surabondamment.

Aussi M. de Blainville s’empressa-t-il de déférer au vœu presque unanime des professeurs du Muséum d’histoire naturelle qui l'appelaient à succéder à G. Cuvier; les uns le demandaient parce qu’ils croyaient que le choix spontané de leur illustre confrère se trouvait d’accord avec les intérêts de la science et de l’établissement auquel ils appartenaient; les autres, parce qu’ils savaient que la permutation de M. de Blainville permettrait ainsi à une autre personne de le remplacer lui-même dans la chaire des animaux sans vertèbres inarticulés. Si

DF. M. DE BL.WN VILLE

M. de ville ne rencontrait pas au Muséum d’histoire naturelle de concurrents à la place de G. Cuvier, au sein de l’Académie il n’en était pas de môme; Duvernoy, ancien collaborateur de celui-ci. y comptait un certain nombre d’amis et de partisans qui le portèrent sur la liste, de sorte que M. de Blainville ne fut présenté par l’Académie des sciences qu’à une faible majorité. Après cette double présentation, une ordonnance royale du 23 juillet 1832 nomma M. de Blainville à la chaire d’anatomie comparée, place qu’il a occupée jusqu’à sa mort.

Successeur de G. Cuvier au Muséum d’histoire naturelle, M. de Blainville aurait dû, à plus forte raison, être appelé à le remplacer également au Collège de France, où il avait été son suppléant comme nous l’avons vu. Personne n’ignore qu'a près la mort de celui-ci il fut quelque temps question de confier cette chaire à un professeur enseignant exclusivement telle ou telle partie des sciences. G. Cuvier, qui considérait avec raison l’enseignement du Collège de France comme devant dominer toute l’histoire naturelle générale et particulière, avait professé plusieurs années dans cetétablissementsur toutes les parties de cette histoire. Lorsque ses nombreuses occupations ne lui permirent plus de le faire, il choisit les personnes chargées de le remplacer, de manière à conserver le caractère en quelque sorte encyclopédique qu’il avait imprimé à la chaire qu’il occupait.

Après les événements de 1830, s’étant cru obligé de reprendre ses leçons interrompues depuis plus de quinze ans, il commença un cours sur l’histoire des sciences naturelles ; la mort ne lui permit pas de le terminer. Cet habile naturaliste enlevé à la science, il fut alors question, soit au sein du Collège de France, soit au sein de l’Institut, de désigner, au choix du ministre, un candidat pour celte même chaire; et certaines personnes prétendirent alors qu’il y avait d’autant plus besoin d’un homme spécial, que personne n’était capable de remplacer l’illustre défunt.

C’est à cette occasion que M. de Blainville crut devoir se mettre sur les rangs et qu’il fit imprimer une courte brochure intitulée : Observations sur la chaire d'histoire naturelle du Collège de France.

Son but n’était pas, comme il est facile de le comprendre, d’ajouter un nouveau traitement aux deux qu’il touchait déjà; car, en cas de nominalion, il s’engageait à donner sa démission de la place de professeur à la Faculté des sciences, dont les émoluments équivalaient, à très-peu de chose près, à ceux de la nouvelle chaire qu’il sollicitait. Ayant en vue l’intérêt seul de la science en général, il voulait empêcher de dénaturer la création du génie de Buffon par la conversion de cette chaire en un enseignement spécial quelconque, quel que fût le mérite de l’homme qui en serait chargé.

ÉTUDE SUR LA VIE ET LES TRAVAUX

Spécialiser cette chaire, comme cela a élé fait par un ministre aussi mal inspiré qu’imprévoyant, c’était vouloir la détruire. « La science, disait à ce sujet M. de « Blainville, que j’ai cultivée avec ardeur pendant trente années de ma vie, l’espé- « rance que la nature même de mes travaux et de mes études me permettra de lui « être plus utile dans cette chaire que dans celle que j’occupe à la Faculté des « sciences, m’ont ébranlé et m’ont enfin déterminé à me mettre sur les rangs. Mais «je dois le déclarer hautement, c’est à la chaire d’histoire naturelle générale que «j’aspire, et non à une chaire spéciale de géologie, pour laquelle je n’ai pas plus « de droits que de prétentions. »

Tout le monde sait que sur la présentation même des professeurs du Collège de France et de l’Institut lui-même, un géologue fut choisi à la place de G. Cuvier; et depuis ce temps-là, l’enseignement dn Collège de France, qui embrassait toutes les pallies de la science, a perdu le caractère que ce grand naturaliste lui avait imprimé. Le résultat de cette mesure a été très-regrettable ; car, en ce moment, c’est tout au plus si une demi-douzaine d’élèves écoutent la parole du professeur de géologie, taudis que l’enseignement de l’histoire naturelle générale a été abandonné dans le seul établissement public où les personnes douées d’une intelligence élevée, et qui ne se destinent pas elles-mêmes au professorat, trouvaient enseignées, débattues, quelquefois résolues toutes les hautes questions qui constituent en réalité les principes généraux de la philosophie de la nature. Pourquoi n’a-t-on pas respecté la chaire qu’avait occupée si longtemps G. Cuvier ? C’était cependant dans cette chaire, autour de laquelle s’empressait un si grand nombre d’élèves (M. Cuvier les porte quelque part à mille), qu’il avait exposé dogmatiquement les principes de l’histoire de la science dans toutes ses parties, traitant tantôt de la malacologie, tantôt de la géologie générale, une autre fois de la distribution méthodique des animaux, de leur iconographie, etc. C’était là queM. de Blainville avait eu l’insigne honneur de l’entendre pour la première fois , ce qui avait déterminé •sa carrière scientifique; c’était là également qu’il avait eu l’honneur encore plus grand de le suppléer. Nous pourrions nous étonner que le grand nom de Cuvier n’ait pas protégé la création de Buffon, si nous n’avions pas vu plus récemment encore le nom des quatre Jussieu ne pouvoir sauver de la destruction la seule chaire de botanique rurale ou d’herborisation qui existe en France, la plus utile de toutes les chaires de botanique, celle autour de laquelle se sont formés le petit nombre de botanistes qui existent dans notre pays.

Nous ne saurions en vérité assez admirer la fermeté avec laquelle M. de Blainville a défendu constamment le maintien des institutions scientifiques de sa

DE M. DE DLAINVILLE.

xcvu

patrie toutes les fois qu’elles étaient menacées. Nous le verrons tenir la même conduite, soit à la Sorbonne, quand il s’agira de protéger les collections zoologiques, qu’on veut étouffer et restreindre dans un local obscur, pour loger MM. les professeurs, soit à l’Institut, quand il faudra défendre les prérogatives de ses membres ou les dispositions du règlement qui les régit, soit enfin au Muséum d’histoire naturelle, quand par des créations imprudentes, arrachées par des obsessions à des ministres prévenus ou peu éclairés , on violera la charte elle-même de cet établissement. Jamais il ne perdit l’espérance de voir le bon droit l’emporter tôt ou tard, et la tentative inutile, comme nous venons de le voir, qu’il avait faite pour obtenir au Collège de France le maintien d’un enseignement encyclopédique et transcendant, n’ébranla pas son courage, car au fur et à mesure qu’il vieillissait, il jugeait ses semblables avec plus d’indulgence et de modération. C’était ce qu’il n’avait pas toujours fait, et madame Cuvier le lui avait doucement reproché en lui écrivant un jour : « Permettez à ma vieille expérience de vous donner le conseil « d’être un peu indulgent pour les travers de vos semblables ; croyez que la mul- « titude vous saura plus de gré des qualités que vous lui supposerez que de toutes « celles que vous posséderez. »

Pendant la quatrième période de l’existence de M. de Biainville, qui commence à la mort de Cuvier et finit au 1er mai 1850, c’est-à-dire pendant plus de dix-huit ans, ses occupations scientifiques, loin de diminuer, ne firent au contraire que s'accroître. C’est en effet pendant cette longue période qu’il a publié ses plus beaux travaux; à plus de soixante ans il a commencé son Osléographie ; à soixante-treize ans, une heure avant de mourir, il tenait encore la plume, et l’un de ses élèves, le fils de son ami Desmarest, a conservé précieusement la signature placée au bas du bon à tirer du vingt-quatrième fascicule de cet ouvrage, le dernier qu’il ait achevé.

Nous nous proposons d’arrêter l’attention de nos lecteurs sur quelques-uns des ouvrages que M. de Biainville a exécutés pendant cet espace de temps, quoique tous sans exception méritassent certainement un examen sérieux, mais nous sommes obligé de faire un choix à cause des limites que nous nous sommes imposées dans cette étude.

Pendant les années 1830, 1831 et 1832, qui virent terminer le cours de physiologie commencé en 1829, et dont le succès alla toujours croissant jusqu’à la fin, M. de Biainville n’a publié que des mémoires d’une importance secondaire. Nous citerons parmi les plus importants :

1* Une dissertation Sur la disposition méthodique des espèces fossiles et récentes des

ÉTCDE SUR LA VIE ET LES TRAVAUX

genres Pourpre, Ricinule, Licorne et Concholepas, qui font partie de la famille des Entomostomes, de l’ordre des Syphnostomes, des Mollusques Céphalidiens (Paracéphalophores dioïques). Cette dissertation comprend la description d’un assez grand nombre d’espèces nouvelles observées principalement dans la collection du Muséum d’histoire naturelle (voyez les Nouvelles annales du Muséum d'histoire naturelle, vol. IV, p. 189, 1832);

2° Quelques observations sur divers fossiles cloisonnés et sur les Coprolites, insérées les unes et les autres dans le tome I" du Bulletin de la Société géologique île France, 1 830-31 , p. 1 37 et 229.

3“ Un rapport fait à l’Académie des sciences au commencement de l’année 1833, sur les résultats scientifiques obtenus et les collections d’histoire naturelle recueillies par M. Eydoux, chirurgien de la marine, pendant le voyage de la corvette la Favorite dans l’Inde et l’Australie. Ce rapport a été inséré dans les Annales maritimes et coloniales pour l’année 1833.

L’année 1834 fut plus féconde : outre une courte dissertation Sur la nature du produit femelle de la génération dans /’ Ornilhorlnjngue ( Nouvelles annales du Muséum, t. Ier, p. 369), M. de Blainville a soumis deux rapports au jugement de l’Académie des sciences dans le cours de la même année : l’un Sur les résultats scientifiques relatifs à la zoologie obtenus par M. d'Orbigny pendant le cours de son voyage dans l'Amérique méridionale, et l’autre concernant le Ciron de la gale, dans lequel M. de Blainville démontre d’une manière irréfutable que c’est à la présence de cet animal parasite dans la peau de l’homme qu’est due la maladie peu dangereuse, quoique dégoûtante, connue sous ce nom.

L’année 1834 a vu paraître également le Manuel d'actinologie ou de zoophytologie, qui n’est en réalité qu’un nouveau tirage du grand article sur les Zoophyles que M. de Blainville avait inséré dans le soixantième volume du Dictionnaire des sciences naturelles. Celte réimpression, commencée depuis longtemps, avait été retardée par la révolution de juillet, mais ce retard a profité à l’ouvrage de M. de Blainville en lui permettant d’y faire des changements assez importants.

Le plan suivi par l’auteur est à peu près identique à celui qu’il avait adopté pour son Manuel de Malacologie : il commence, en effet, par une exposition des généralités sur l’organisation, la physiologie, l’histoire naturelle de tous les animaux confondus sous la dénomination de Zoophytes, quoique tous ces animaux ne paraissent pas appartenir au type des Actinozoaires.

Ces animaux, séparés de la plupart des Microzoaires, des Béroës, des Diphydcs et de quelques autres genres d’un ordre plus élevé, doivent être placés à la fin

DE M. DE BLAINVILLE

Page 1