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certain nombre d’insectes, les oiseaux ont des sens qui paraissent beaucoup moins perfectionnés que ceux des Mammifères, souvent même ils sont presque nuis, et n’offrent aucune différence qui puisse être attribuée à la dégradation animale. Néanmoins, il doit exister et il existe en effet des nuances marquées entre les divers genres, entre les diverses espèces d’oiseaux, mais ces nuances sont tellement insensibles que notre intelligence ne peut pas toujours les saisir.
N’est-ce pas alors le cas de rappeler ce que M. de Blainville a dit très-justement que la série animale n’est pas une chaîne dont les anneaux soient parfaitement semblables eritre eux, de telle manière qu’un de ces anneaux supprimé la chaîne serait entièrement rompue. Dans les oiseaux, celte série s’établit plutôt entre les genres qu’entre les espèces. C’est ainsi que le genre Cliionis, placé tour à tour dans les Palmipèdes et dans les Gallinacées, et qui paraît appartenir aux Échassiers dans la classification deM. de Blainville, forme en réalité le passage entre l'Huîtrier et la Glarêole perdrix réunis tous les trois cependant par M. de Blainville dans sa famille des Tacbydromes. D’un autre côté l’intelligence des différentes espèces du genre Cygne dont M. de Blainville s’est occupé dans ses observations Sur le Cygne de Bewick, semble bien peu supérieur à celle de l’oie qu’il précède sérialement dans la plupart des systèmes zoologiques.
Au commencement de l’année 1 837, un certain nombre d’élèves de M. de Blainville réalisèrent le projet qu'il avait formé lui-même depuis longtemps de publier un recueil périodique destiné à rendre publiques les réflexions qu’il avait été à même de faire aussi bien sur la forme que sur le fond des choses en matière scientifique, et auquel il s’était proposé de donner le titre de Mélanges zoologiques. Les élèves de M. de Blainville intitulèrent ce nouveau journal : Annales françaises et étrangères d'anatomie et de physiologie appliquées à la médecine et à l'histoire naturelle. Malheureusement le défaut d’encouragement de la .part du public en a fait interrompre la publication à partir du quatrième volume.
C’est dans ces Annales que M. de Blainville inséra , en 1 837 , son mémoire Sur la cause organique de la ponte du coucou dans un nid étranger, fait étrange en lui-même, presque inexplicable, et dont il a cherché à donner l’étiologie. « Ce fait, dit-il, qu’aucun autre oiseau ne présente, ne peut dépendre que « d’une modification dans l’organisation, et celte modification ne peut-elle pas « être cherchée dans l’ovaire de la femelle du coucou, qui, étant tiès-petit, ne « permet pas aux ovules de s’y développer autrement qu’un à un, à des intervalles « assez considérables; la ponte se trouve ainsi retardée, et par conséquent les
DE M. DE BLAI1NVILLE.
« œufs ne se trouvent pas dans des conditions assez semblables pour être couvés « utilement. »
Dans une autre note insérée dans le même recueil, Sur la forme des extrémités articulaires du corps des vertèbres dans les ostéozoaires ou vertébrés , M. de Blainville a combattu une erreur généralement répandue; cette erreur consiste à croire que les surfaces des vertèbres sont planes dans les Mammifères ; convexoconcaves, cylindriques et sphériques dans les Oiseaux et les Reptiles ; biconcaves dans les Poissons. Le fait est cependant que cette généralisation, adoptée à cause de sa simplicité même, est entièrement erronée, sauf dans les Oiseaux qui sont construits sur un plan beaucoup plus uniforme que les autres Vertébrés. M. de Blainville observe avec raison que depuis longtemps les philosophes ont remarqué que l’erreur semble s’introduire dans l’esprit humain avec plus de facilité que la vérité, et que lorsqu’elle a été une fois admise, ce n’est souvent qu’après un temps très- long et des oscillations assez nombreuses qu’elle en est chassée pour faire place à celle-ci.
La même note a été suivie de la publication d’un mémoire Sur les anomalies constantes ou accidentelles que présente le système dentaire dans les Mammifères. M. de Blainville a publié, comme nous l’avons vu, plusieurs travaux importants sur les dents, considérés tantôt comme des productions de la peau, tantôt, au contraire, comme fournissant un des caractères les plus usités pour la distribution méthodique des Mammifères. Dans ces animaux nous trouvons en effet trois sortes de dents : les incisives, les canines et les molaires, dont la présence ou l’absence et la diversité de formes, indiquant le genre de nourriture, semblent permettre à la vue de la mâchoire de l’animal qui en est pourvu ou dépourvu de nommer ou du moins de caractériser le genre de Mammifères auquel il appartient.
M. de Blainville, suivant son habitude, fait précéder ce mémoire d’une histoire succincte de ce point important de l’organologie, et n’hésite pas à avouer que luimême, dans son travail étendu sur les dents considérées comme pouvant servir à une classification des Mammifères, avait eu la faiblesse de proposer l’établissement de quelques genres, d’après la seule considération de la forme des molaires, ce qui avait été malheureusement imité par d’autres zoologistes.
S’il est facile de reconnaître que les anomalies accidentelles n’ont pas une importance considérable, il faut reconnaître que les anomalies constantes, celles en un mot pour lesquelles le mot anomalie ne paraît pas être une expression très-heureuse, peuvent, sous le rapport du nombre comme sous le rapport de la forme, conduire à des erreurs de classification. Ces erreurs se multiplient si l’on ne fait attention qu’au système dentaire dans l’établissement des ordres et des familles ; car l’emploi des dif- Bl. Ost. n
ÉTUDE SUR LA VIE ET LES TRAVAUX
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férences qu’il nous offre doit être subordonné à des caractères d’un ordre plus élevé, tandis que pour la définition des espèces qui constituent ces genres, ces familles, les dents sont au contraire très-utiles à considérer ; elles deviennent en effet ici des caractères d’un ordre supérieur, auxquels d’autres doivent être à leur tour subordonnés.
Les Annales françaises et étrangères d'anatomie et de physiologie contiennent à la même date une description détaillée faite par M. de Blainville de l’animal de la Spirul&, suivie de considérations sur l’usage controversé entre les naturalistes du siphon ou canal que forme la succession des trous prolongés en entonnoir dans les cloisons constituant les loges ou chambres dont sont percées les coquilles nommées Polythalames, et notamment le Naulilus Pompilius de Linné. Déjà en 1835 M. de Blainville avait donné l’anatomie accompagnée de figures soigneusement coloriées des coquilles de cette espèce de Mollusque et de la Spirule. M. de Blainville se croit autorisé à penser que, pour descendre au fond de l’eau, ce dernier animal agit comme les Limnées et les Planorbes do nos étangs, tandis que pour remonter à sa surface, l’espèce de vessie natatoire que forment les loges aérifères de la coquille doit lui suffire.
Le tome III des mêmes annales renferme encore de M. de Blainville plusieurs mémoires, dont nous ne citerons que ceux sur lesquels nous ne comptons plus revenir.
Le premier concerne les Cachalots jusqu ici peu distincts et insuffisamment connus; M. de Blainville a cherché à caractériser les espèces de cétacés auxquels on donne ce nom par l’examen comparatif de plusieurs têtes de ces animaux conservées dans la collection du Muséum d’histoire naturelle.
Le second, /’ Hyœnodon Leptorhynchus de Laizer ( nouveau genre de carnassiers fossiles d'Auvergne), dont MM. de Laizer et de Pariou ont cru pouvoir faire un Didelphe, opinion que M. de Blainville combat par d’excellentes raisons, précédées de considérations élevées sur le système dentaire des Didelphes en général; le système se montre aussi varié chez eux que dans les Mammifères monodelphes. M. de Blainville n’hésite pas à placer l’Hyænodon dans le genre chien ( Canis ), dans lequel il présentera le maximum de carnivorité, passant ainsi aux Hyènes et aux Felis, comme le Megalotis, véritable chien sous tous les rapports de l’organisation, conduit par son système dentaire aux Viverras Plantigrades nommés Paradoxures et Hemigales.
Les Comptes rendus de l'Académie des sciences durant les années 1837, 1838 et 1839 renferment quelques rapports émanés de la plume de M. de Blainville, membre des deux commissions, chargées par ce corps savant de rédiger des instructions relatives à la zoologie pour le voyage au pôle sud et dans l'Océanie, sous
DE M. DE BLAINVILLE
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les ordres de l'amiral Dumont-Durville. Pour le voyage d’Islande, M. de Blainville a, comme rapporteur des mômes commissions, indiqué rapidement les desiderata de la science zoologique et les observations que les savants médecins et officiers de marine attachés à ces deux expéditions, pourraient faire dans le but de répandre quelques lumières sur divers points de l’organisation et des mœurs des animaux dans des contrées et des mers si différentes. M. de Blainville a également été chargé du rapport sur les résultats du voyage de la Bonite.
Mais l’intérêt de ces instructions est bien dépassé par celui que présente un rapport soumis à la même Académie sur une découverte faite par M. Lartet, à Sansans, localité presque inconnue du département du Gers, et dont le nom est aujourd’hui célèbre dans la science paléontologique. G. Cuvier, étonné qu’on n’eùt encore trouvé aucun Singe fossile , affirmait dogmatiquement que parmi les dépouilles des populations anciennes de la terre rencontrées dans les terrains les plus anciens, on ne signalait aucun débris des populations récentes. La présence d’ossements fossiles de Singes, c’est-à-dire d’animaux qui sont et doivent êtreplacésà la tête des mammifères, dansdes terrains plus anciens que ceux dans lesquels on a découvert les Paléothériumselles Anaplothériums, aurait en effetdétruit la loi générale posée par lui, qu’au fur et à mesure que l’on s’éloigne des formations géologiques récentes, les formes animales s’éloignent elles-mêmes de celles que nous observons aujourd’hui.
M. Lartet, très-habile paléontologiste, ayant trouvé une portion de la mâchoire inférieure d’un animal de la famille des Makis dans le dépôt où l’on avait précédemment découvert des ossements de Rhinocéros, d’Acerotherium, de Dinothérium, de Mastodonte, de Cerfs, d’ Antilope, se hâta d’annoncer ce fait curieux à l’Académie des sciences : celle-ci chargea M. de Blainville de lui faire un rapport sur celte heureuse trouvaille, qui venait évidemment ébranler les théories deG. Cuvier.
Le rapport de M. de Blainville, présenté au mois de juin 1836, vint confirmer la réalité de la découverte et la justesse de la détermination faite par M. Lartet, quoique celui-ci ne possédât aucun élément matériel de comparaison. Cette détermination a été confirmée depuis par la rencontre heureuse d’autres ossements ayant appartenu également à des singes, dans des terrains assez anciens, et dont les paléontologistes n’ont pas hésité à faire plusieurs espèces nouvelles, à l’aide de considérations tirées du système dentaire. Le fait que cherchait M. Flourens et qui seul devait suffire, suivant lui, à réfuter l’opinion de G. Cuvier, est désormais acquis à la science; les animaux les plus voisins de l’homme existaient à l’époque reculée où tant d’espèces animales aujourd’hui disparues vivaient ellles-mêmes, c’est du
ÉTUDE SUR LA VIE ET LES TRAVAUX inoius ce qu’on est en droit de conclure de la présence des restes des uns et des autres dans les mêmes localités et dans les mêmes circonstances géologiques. Nous dirons ailleurs quelles conclusions il nous est permis de tirer de cette coïncidence à une époque où, comme l’a dit M. de Blainville, on a débattu les grandes questions de la succession perpétuelle et immuable des espèces créées par la puissance divine, de leur transformation successive ou même de leur formation autochthone par les seules forces de la nature.
L’année précédente M. de Blainville, qui aimait beaucoup traiter les sujets d’érudition, résolut d’examiner la question de savoir à quel animal appartenaient les ossements fossiles attribués dans le cours du xvn0 siècle au prétendu géant Teutobochus, roi des Cirabres, au sujet duquel on a écrit des choses si étranges. M. de Blainville a montré facilement que ces ossements, longtemps conservés intacts dans un vieux château des environs de Bordeaux, et dont quelques-uns seulement ont pu être retrouvés de nos jours, ont appartenu à un Eléphant mastodonte, celui auquel les zoologistes ont donné le nom de Elephas angustidens. Hâtons-nous d’ajouter que M. de Blainville, après un examen plus attentif des os de cet animal, a été porté à les rapporter au Dinothérium plutôt qu’au Mastodonte.
La même année, M. de Blainville fit à l’Académie des sciences une communication relative à la tête de Dinothérium giganteum exposée publiquement à Paris; suivant lui, il n’est pas douteux que l’animal gigantesque auquel cette tête appartenait n’ait constitué un genre de Mammifères de la famille des Dugongs et des Lamantins. Cette famille fait elle-même partie de l’ordre ou du degré d’organisation nommé par M. de Blainville Gravrgrades, à cause de la pesanteur de leur marche, et dont la première famille est formée par les Éléphants auxquels il réunit les Mastodontes.
C’est un peu plus tard que M. de Blainville communiqua à la même Académie les doutes qu’il avait conçus au sujet du prétendu didelphe fossile de Stonefield. Les ossements de cet animal, découverts en Angleterre dans un terrain très-inférieur à la craie et soumis à G. Cuvier, avaient été attribués par lui à un animal d’un genre dont il n’existe d’analogues vivants que dans le Nouveau-Monde et dans l’Australie. C. Prévost, en ayant eu l’occasion de visiter Stonefield en 1823, envoya à G. Cuvier un dessin soigneusement fait de la demi-mâchoire du prétendu Didelphe, et sur la vue de ce dessin celui-ci n’hésita pas à confirmer sa première détermination en lui donnant le nom de Didelphis Prevostii, auquel Broderip donna plus tard celui de Didelphis Bucklandii.
M. de Blainville a combattu savamment l’opinion de G. Cuvier à ce sujet, et s’est cru en droit d’affirmer que les deux mâchoires, seuls restes du prétendu Didelphe,
DE M. DE BLALWILLE.
ont appartenu soit à un Mammifère pour lequel il proposait le nom de Heterotherium ou d’Amphitherium, soit et préférablement à un reptile. Dans les discussions soulevées à cet égard au sein de l’Académie des sciences à la fin de l’année \ 838, M. de Blainville soutint sa première opinion, en ajoutant de nouvelles raisons à l’appui de celles qu’il avait déjà fait valoir; il fit remarquer que cet animal, que certains zoologistes rangent parmi les Mammifères didelphes, d’autres parmi lesMonodelphes (insectivores), que plusieurs mettent parmi les Marsupiaux, et enfin que certains regardent comme un Saurien ou môme comme un Poisson, avait déjà reçu quatre noms différents: D. Prevoslii, D. Bucklandii, Amphigonus, Amphitlierium, Bolheratiolherium , ce qui ne faisait qu’augmenter les difficultés du sujet.
La divergence des opinions des zoologistes, et surtout des paléontologistes, relativement à la détermination des ossements fossiles découverts journellement dans les couches de la terre, rendait nécessaire, indispensable même un ouvrage qui pût remplacer, pour les personnes qui aiment à s’occuper de paléontologie, les collections ostéologiques plus ou moins nombreuses, rarement sans lacunes considérables, qui existent sur plusieurs points de l’Europe, et ne sont pas toujours d’un accès facile. Cet ouvrage, M. de Blainville l’a conçu à propos d’une demande que feu Werner, peintre attaché au Muséum d’histoire naturelle, lui avait faite de permettre qu’il publiât l’iconographie des squelettes de la collection de cet établissement.
G. Cuvier s’était hâté, comme cela était au surplus tout naturel, de publier la description des ossements fossiles des animaux journellement découverts dans les carrières à plâtre du bassin de Paris, au fur et à mesure qu’ils se montraient, et même à exposer un peu prématurément les conclusions que l’étude de ces ossements lui avait fournies. M. de Blainville au contraire, en commençant, à plus de soixante ans, le colossal ouvrage que sa mort a laissé interrompu, ne s’est pas proposé de continuer l’ouvrage de son illustre prédécesseur; il a su créer une œuvre nouvelle, originale, demandée par les besoins et les progrès de la science. En même temps qu’il projetait de décrire dans un ordre méthodique, zoologique, sérial, les squelettes et le système dentaire des cinq classes d’animaux vertébrés récents et fossiles, M. de Blainville confiait à Werner l’exécution des planches destinées à accompagner le texte. Ces planches devaient former cinq catégories bien tranchées, de manière qu’en les disposant en autant de portefeuilles distincts, à la manière des collections d’estampes, il fût possible de s’en servir avec autant d’avantage que des objets eux-mêmes. La première catégorie devait renfermer les squelettes des animaux vivants, la seconde les crânes et les mâchoires, la troisième les parties prin-
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cipales et caractéristiques du squelette autres que celles de la tête, la quatrième le système dentaire ; enfin la dernière devait être entièrement consacrée à la description et à la représentation des parties plus ou moins caractéristiques des animaux fossiles.
Malgré futilité incontestable d’un ouvrage conçu sur le plan que nous venons d’indiquer rapidement, et pour l’exécution duquel M. de Blainville pouvait disposer de la plus belle collection de l’Europe, il n’eût mérité que le nom de catalogue si M. de Blainville, fidèle à ses précédents scientifiques, ne lui eût pas imprimé un caractère plus scientifique. Pour atteindre le but élevé qu’il avait en vue après la description osléograpbique d’un groupe naturel d’animaux récents, avant de passer à celle des fossiles du même groupe, il crut devoir exposer l’histoire de la partie de la série zoologique à laquelle il appartient, les principes de la distinction et de la disposition méthodique des espèces animales qui le constituent, et leur distribution actuelle à la surface du globe; avant de parler des traces que des espèces de ce groupe ont pu laisser dans le sein de la terre, il passait en revue toutes celles que la tradition humaine a pu nous transmettre d’une manière descriptive ou figurative depuis les temps historiques jusqu’à nous.
Les détails dans lesquels nous venons d’entrer démontrent que l’ouvrage dont M. de Blainville inaugurait la publication, à la fin de sa carrière, devait être de longue haleine. En effet, il devait se composer de 500 à 600 planches lithographiées et d’un nombre égal de feuilles d’impression. Cette grande entreprise, il se proposait de la terminer en cinq ou six ans ; mais dans la crainte que l’ouvrage ne fût suspendu par des circonstances quelconques, indépendantes de sa volonté, il adopta un mode de publication qui ne devait laisser jamais rien d’incomplet, puisque chaque fascicule serait uniquement consacré à un grand genre linnéen, aussi bien sous le rapport iconographique que sous le rapport littéraire.
Les espérances de M. de Blainville, si légitimement conçues, ne se sont pas entièrement réalisées. A sa mort il n’avait paru que 24 fascicules de YOstéographie, contenant ensemble 396 feuilles in-4° et 275 planches in-folio.
Dans ce grand ouvrage, qui n’a pas trouvé dans le public l’accueil qu’il méritait, M. de Blainville a voulu prouver que les détails de l’organisation des animaux, dans la série des êtres vivants ou fossiles, sont disposés dans une harmonie parfaite : il a cherché en même temps à montrer que les êtres de toutes les époques qui se sont succédé et ont vécu depuis les plus anciens temps géologiques jusqu’au moment présent, appartiennent en conséquence à un seul et même plan.
DE M. DE BLAINVILLE
Nous verrons un peu plus loin l’important résultat auquel la science est arrivée par le travail magnifique entrepris parM. de Blainville à un âge où la plupart des savants se reposent, et qu’il poursuivait avec la même ardeur dix ans plus tard, sans avoir pu malheureusement résumer lui-même les grandes vues que la connaissance chaque jour plus complète de la nature lui suggérait.
Quand on songe que cet ouvrage était continué en même temps que d’autres travaux sans doute moins importants, mais cependant d’une très-haute valeur, sans aucune espèce d'encouragement de la part du gouvernement, on est vraiment dans la plus grande admiration. Non-seulement M. de Blainville faisait ses leçons ordinaires soit à la Sorbonne, soit au Muséum, quoiqu’il ait été remplacé quelquefois dans le premier de ces deux établissements d’abord par M. Laurent, ensuite par M. le docteur Hollard, et dans le second par M. le docteur P. Gratiolet; mais dans ses voyages il étudiait sur place, c’est-à-dire dans les collections publiques de l’Europe, les ossements fossiles qu’on y a recueillis, afin que le texte de Y Osléographic fut le plus complet possible, et que les planches qui l’accompagnaient rivalisassent d’exactitude et d’élégance.
Les études paléographiques, les voyages scientifiques de M. de Blainville lui fournissaient l’occasion do communiquer à l’Académie des sciences ses recherches sur les principaux groupes d’animaux existant à la surface de la terre, et dont il se proposait de donner l’ostéologie. La plupart du temps membre des commissions auxquelles l’Académie des sciencees renvoyait l’examen des mémoires relatifs aux fossiles découverts sur toute la surface de la France, M. de Blainville était le rapporteur ordinaire de ces commissions. C’est ainsi qu’il a soumis à ses confrères (les 23 août 1838 et 17 janvier 1839) un rapport Sur les ossements de Rongeurs fossiles trouvés en Auvergne et attribués à me nouvelle espèce d'Ecliymis, et d’un nouveau genre nommé Archæomys par MM. de Laizer et de Parieu.
A peu près à la même époque, il fit à la même Académie un second rapport sur un mémoire de M. Jourdan, relatif à un Rongeur fossile des calcaires d'eau douce du centre de la France , considéré comme formant un genre nouveau nommé Tlierydomis. Ces trois genres paraissent devoir être réunis aux Hystricidés ; ils appartiennent aux terrains tertiaires de l’Europe, surtout à ceux de notre pays.
Dans un troisième rapport, M. de Blainville s’est occupé des deux mémoires de M. Puel, l’un concernant le Renne fossile, et en particulier les débris d’un animal trouvés dans le département du Lot; l’autre Des ossements fossiles de Mammifères d'oiseaux trouvés dans le même département. La présence d’ossements fossiles
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ÉTUDE SUH LA VIE ET LES TRAVAUX
du Renne, convertis quelquefois en divers instruments à l’usage de l’homme sur différents points de la France, pourrait démontrer que cet animal, qui habite maintenant les régions les plus froides de l’Europe, de l’Asie et même de l’Amérique, s’étendait autrefois jusque vers les parties beaucoup plus chaudes que celles où il semble pouvoir vivre aujourd’hui, et qu’il s’y était assez multiplié pour que ses ossements servissent à l’industrie humaine à une époque très-reculée de nous.
Dans un autre rapport postérieur à ceux dont nous venons de parler, M. de Blainville a entretenu l’Académie des sciences d’un mémoire de M. de Christol intitulé : Recherches sur divers ossements fossiles attribués par G. Cuvier à deux Phoques , au Lamentin, et à deux espèces d' Hippopotames. M. de Blainville incline à croire que G. Cuvier s’est trompé en attribuant à des phoques des ossements qui paraissent appartenir à un Dugong.
Si l’opinion de M. de Blainville est fondée, cela prouve surabondamment combien il a eu raison de dire qu’une facette, qu’un fragment, qu’un os même tout entier, est bien loin de suffire pour reconnaître l’animal auquel il a appartenu , et à fortiori pour rétablir son squelette.
Quelques autres rapports de M. de Blainville traitent de sujets assez éloignés des études auxquelles il se livrait alors plus particulièrement, mais dont plusieurs de ses disciples avaient fait l’objet de leurs recherches , dans la direction des doctrines scientifiques de leur savant maître. C’est ainsi que le mémoire deM. Bazin, Sur la structure intime du poumon desanimaux vertébrés , a eu M. de Blainville pour rapporteur devant les mêmes juges. Le même rapporteur a entretenu l’Académie des recherches deM. Laurent concernant l’hydre verte. Un peu antérieurement, M. de Blainville avait appelé l’attention de ce corps savant sur les recherches de M. Foville, relatives à la structure de l'Encéphale et à ses relations avec la forme du crâne. Il signalait également à ses confrères l’importance des collections zoologiques recueillies pendant un voyage de plusieurs années aux Indes Orientales, par M. A. Delessert, neveu du généreux protecteur des sciences naturelles, B. Delessert, auquel M. de Blainville s’est plu à rendre un hommage public en disant, dans l’avertissement qui précède le fascicule des Hippopotames de son Osléographie : « Un seul homme en France, de notre temps, a noblement aidé aux progrès des sciences naturelles : c’est M. B. Delessert, et la science vient de le perdre. Il laisse heureusement un neveu chargé par lui de suivre, et qui suivra sans doute de plein gré ses honorables traces. » Le vœu de M. de Blainville a été de tout point accompli.
Très-peu de temps après avoir écrit le bel avertissement qui renferme cet hommage rendu à la mémoire d’un homme de bien, et où il exprimait dans un
DE M. DE BLAINVILLE
langage si noble el si élevé les regrets que l’état des sciences de l’organisation, de plus en plus abandonnées , ne trouvassent plus les encouragements dont elles avaient besoin, M. deBiainville adressa à la chambre des députés une pétition pour lui demander d’intervenir auprès du ministre de l’instruction publique, afin qu’il encourageât, par une souscription sur les fonds de son ministère, la publication d’un ouvrage aussi important que celui de VOstéographie , dont M. de Blainville supportait seul les frais. Cette pétition , quoique imprimée et distribuée à tous les députés, n’ayant pas été même rapportée, la demande de M. de Blainville n’eut aucune espèce de succès, et il en fut profondément découragé.
Dans celte circonstance, M. le secrétaire perpétuel croit devoir blâmer son illustre confrère dans les termes que voici : « Cette entreprise entraînait, dit-il, à d’énormes dépenses et avait toutes sortes de droits aux encouragements que dans tous les temps l’autorité accorde aux publications sages et vastes. Il était donc de simple justice que cet ouvrage fût placé sous le patronage du gouvernement. Mais pour obtenir, il faut demander, exposer ses droits, et jamais misanthrope ne voulut plus originalement conserver toutes les prérogatives de sa mauvaise humeur. » M. de Blainville, pour être conséquent avec lui -même et agir conformément aux opinions politiques qu’il avait embrassées, à tort ou à raison, ce que nous n’avons pas à examiner en ce moment, ne pouvait pas se résoudre à faire une démarche personnelle pour obtenir du ministère une subvention en faveur d’un ouvrage si digne d’être honoré d’une souscription publique: en quoi donc a-t-il mérité le blâme que M. Flourens lui adresse à cette occasion ?
Si M. de Blainville eût fait la démarche que M. le secrétaire perpétuel aurait voulu qu’il fît, on n’aurait pas manqué de l’en blâmer; il avait refusé les récompenses honorifiques qui lui étaient offertes, il ne voulait pas davantage solliciter de l’argent, même pour terminer une de ses meilleures publications. Qui ne serait pas au contraire tenté de répéter ici avec C. Prévost : « Après quarante-cinq années de travaux incessants , une rare intelligence , parvenu par ses œuvres et contre le vent de la faveur au faîte le plus élevé de la renommée scientifique, comment M. de Blainville, pénétré de la conscience de sa supériorité réelle, n’aurait-il pas ressenti une blessure profonde en se voyant, à soixante-douze ans, dans l’impuissance matérielle de poursuivre le dernier monument élevé par lui à la science, et qu’il craignait, non pas à tort, délaisser inachevé, faute de moyens si largement prodigués à d’autres? » Quel est le plus dansle vrai, ou de M. le secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences, ou de l’ami véridique, ferme, éclairé, qui pendant Bl. Ost. o
ÉTUDE SUR LA. VIE ET LES TRAVAUX
plus de quarante années a été le témoin des labeurs incessants du savant? Nous laissons à nos lecteurs à prononcer entre l’un et l’autre.
Mais il est temps de parler d’un autre ouvrage de M. de Blainville, dont malheureusement il ne peut pas être regardé comme le seul auteur. Cet ouvrage a pour titre : Histoire des sciences de l'organisation et de leurs progrès comme base de la philosophie , par M. de Blainville, rédigée d'après ses notes et ses leçons faites à la Sorbonne de 1 839 à 1 840, avec les développements nécessaires et plusieurs additions par F. L. M. Maupied, prêtre. Ce prêtre était le jeune homme qui, très-peu d’années auparavant, était venu solliciter l’appui de M. de Blainville, et auquel cet appui n’avait jamais manqué.
Avant de porter un jugement sur cette histoire, nous éprouvons le besoin de faire des réserves qui nous paraissent absolument nécessaires. Peut-on dire en premier lieu qu’elle soit sortie de la plume de M. de Blainville, lui qui sur les marges de l’exemplaire que nous avons sous les yeux, contredit souvent l’élève qui se prétend l’interprète de ses doctrines scientifiques, rectifie ses erreurs, adoucit ses expressions, met des points de doute à des affirmations hasardées, et va même jusqu’à déclarer qu’une partie considérable de cet ouvrage n’est pas son œuvre.
D’un autre côté, M. de Blainville certainement n’a jamais eu pour but de prouver que le catholicisme, qu’il regardait, il est vrai, comme la religion la plus utile à l’homme social, ait toujours répondu aux vues de son fondateur. La thèse de M. l’abbé Maupied était bien différente ; peu lui importait que la science se fit l’auxiliaire de la religion ; son but était tout autre, et il s’efforce de l’atteindre à tout prix, de là les nombreuses méprises qui déparent l’appendice qui a pour titre : Complément à la Période V du moyen âge , Albert le Grand, véritable horsd’œuvre dans lequel M. l’abbé Maupied a voulu prouver que l’influence du christianisme avait contribué puissamment aux progrès des sciences, et où, pour réfuter les erreurs échappées à M. Libri, dans son Histoire des sciences mathématiques en Italie, il en commet lui-même d’aussi graves.
Mais ainsi que nous l’avons dit un peu plus haut, et sans nous éloigner du respect que nous devons à une illustre mémoire, nous osons croire que si M. de Blainville avait eu le loisir de mettre la dernière main aux leçons improvisées à la Sorbonneen 1839Sur les principes de la Zoologie déduits deson histoire même depuis Aristote jusqu'à nous, devenues sous la plume de M. l’abbé Maupied, YHistoire des sciences de /’ organisation et de leurs progrès , comme base de la philosophie, ces leçons n’eussent pas été rédigées avec le ton trop souvent dédaigneux, quelquefois acerbe et même injurieux, que certains passages de la rédaction de M. l’abbé Mau-
DE M. DE BLAINV1LLE
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pied offrent à plusieurs endroits du livre. Faisons d’abord la part des erreurs de M. l’abbé Maupied, nous verrons ensuite celles dans lesquelles il a entraîné M. de Blainville.
On ne peut méconnaître que plusieurs parties de cette histoire aient été conçues par M. l’abbé Maupied avec des idées singulièrement étroites, et rédigées avec une précipitation très-regrettable. Il est même résulté des préventions et du défaut de jugement du rédacteur des appréciations erronées; l’élève a trop souvent pris conseil plutôt des opinions régnantes parmi les membres du clergé, auquel il a l’honneur d’appartenir, qu’il ne s’est appuyé sur des faits étudiés et contrôlés avec soin.
On peut en outre révoquer en doute que M. l’abbé Maupied, fort jeune encore, assis sur les bancs de l’école la veille du jour où il a pris la plume pour traiter des questions les plus difficiles de l’histoire des sciences de l’organisation, ait pu posséder toutes les connaissances indispensables à l’historien de la civilisation humaine chez tous les peuples de l’univers et que tant d’obscurités cachent à nos yeux. Tout le savoir encyclopédique du grand maître lui-même n’aurait peut-être pas suffi pour les dissiper.
Mais si les erreurs que M. l’abbé Maupied a pu commettre, en parlant des temps historiques les plus reculés sur lesquels nous ne possédons que des notions imparfaites, sonten partie excusables, on est moins tenté de lui témoigner la même indulgence à l’égard de celles qu’il a répandues dans les aperçus qu’il a donnés de la marche de la science, à une époque plus rapprochée de nous et conséquemment plus facile à connaître.
Ne s’esl-il pas trompé, par exemple, dans le jugement qu’il a porté de Pline 1 Ancien? Pour juger cet écrivain qui n’avait pas la prétention de faire un ouvrage didactique comme celui d’Aristote, il faut se garder d’oublier à quel moment Pline a composé son histoire naturelle ; il n’est en quelque sorte que 1 écho éloquent de l’opinion générale des Romains à l’époque où il vivait. Les réflexions empreintes d’une véritable misanthropie qu’on rencontre dans ses écrits lui ont été dictées par la connaissance des choses de son temps. Quand on est contemporain, fonctionnaire public d’un Néron, n’est-il pas naturel de considérer d’un œil triste le cours des événements humains, n’est-il pas permis de regretter pour l’homme le moment qui le voit naître et d’attendre comme une véritable délivrance la mort elle-même quand soi-même on passe ses jours sous le règne d’un empereur dont le nom sert encore à flétrir les monarques aussi cruels que lui ? Mais d’ailleurs les écrivains chrétiens ne renferment-ils pas des plaintes aussi amères, des regrets aussi vifs?
ÉTUDE SUR LA VIE ET LES TRAVAUX
Ces plaintes, ces regrets sont naturels à l’homme quand il avance en âge, on les retrouve à toutes les époques de l’histoire.
Il n’est pas jusqu’aux croyances superstitieuses de Pline qui ne puissent être justifiées ou du moins expliquées par les opinions religieuses des Romains qui les tenaient des Étrusques ; comme eux , ils attachaient une importance très-grande aux présages tirés de l’inspection du corps des animaux offerts en sacrifice. On peut dire que les premières monstruosités ont été observées par les prêtres de l’antiquité chargés de prédire l’avenir à la vue des entrailles des victimes.
M. l’abbé Maupied n’aurait-il pas dû, en parlant de cette époque de la civilisation antique, faire observer que les Romains avaient préparé l’unité européenne et contribué au progrès de la morale publique en donnant au monde des lois qui ont mérité d’être appelées la raison écrite du genre humain ?
Mais si de celteépoque nous descendons vers des temps plus rapprochés de nous, si franchissant le moyen âge aussi, au sujet duquel M. l’abbé Maupied a trop souvent confondu la vérité avec l’erreur, nous arrivons aux temps modernes, nous rencontrerons des jugements aussi sévères et aussi peu réfléchis. Vouloir prouver l’existence d’une Providence prévoyante et sûre en ses desseins par l’étude des sciences de l’organisation, c’est faire à la fois une chose utile et approcher du but que la science, considérée d’un point de vue élevé, doit se proposer ; mais prétendre qu’il dut manquer quelque chose à la consolation du grand Haller, l’un des hommes les plus religieux qui aient existé, parce qu’il n’a pas possédé la foi orthodoxe, c’est une supposition sans doute permise, mais déplacée dans un pareil ouvrage. Haller était plus chrétien que Buffon qui partageait, sans contredit, les croyances générales des classes élevées de la société française de son temps, en matière de religion.
L’homme religieux ne doit pas être jugé à sa mort, mais durant sa vie, par ses écrits plutôt que par quelques paroles prononcées au moment de dire adieu à l’existence, à ce moment suprême où il aurait peu de chose à dire s’il ne parlait ni par faiblesse ni par vanité. Voltaire, fût-il mort avec tous les sacrements de l’Eglise, ne pourrait jamais être regardé comme un homme religieux. Mais néanmoins M. l’abbé Maupied nous parait avoir franchi les limites de la modération, en portant de cet écrivain célèbre un jugement sévère et peu mérité, car Voltaire a puissamment contribué à établir en France la tolérance religieuse ; il a en même temps défendu la cause de l’humanité dont le mot comme la chose appartient au xviii' siècle.
D’un autre côté, la manière dont M. l’abbé Maupied a parlé de Goethe, dont il
DE M. DE BLAINVILLE
CÎTII
ne craint pas de dire en propres termes : Ce Voltaire de l'Allemagne qui avec son esprit satanique, sa vanité orgueilleuse va saper de front toute morale et toute idée grande, n’est ni plus juste au fond ni plus modérée dans la forme. M. de Blainville, qui n’avait peut-être jamais rien lu de Goethe, si nous en exceptons ses œuvres d'histoire naturelle, assez récemment traduites en français, aurait été certainement moins acerbe, s’il eût tenu lui-même la plume, en parlant du plus grand poêle de l’Allemagne moderne.
Nous ne serions pas éloigné de croire, pour notre compte, que les termes peu mesurés employés par M. l’abbé Maupied, en différents endroits de son histoire, aientété la cause principale d’une espèce de diatribe insérée dans la Gazelle universelle d'Augsbourg, dans laquelle un écrivain anonyme a jugé avec une sévérité excessive, les tendances de Y Histoire des sciences de l’ organisation.
L’auteur de cette critique, qui renferme néanmoins des observations qui ne sont pas dénuées de justesse , reproche à M. de Blainville de ne parler de G. Cuvier qu’incidemment, comme d’un naturaliste secondaire, lequel n’a exercé sur la marche de la science qu’une action peu profonde et pas assez forte pour mériter d’être compris parmi les hommes qui ont été la personnification d’une époque. Ce reproche peut paraître jusqu’à un certain point fondé, quoique M. de Blainville, dans l’appréciation des travaux de G. Cuvier, n’ait pas hésité à dire qu’il avait été l’un des hommes les plus remarquables de notre temps. G. Cuvier, a été jugé différemment : les uns l’ont grandi et élevé au-dessus de son mérite , la position élevée qu’il occupait dans l’administration, leur a permis d’en faire l’homme de l’époque, l’Aristote des temps modernes; les autres, entraînés par des motifs opposés, confondant le savant avec l’adversaire des opinions politiques qu’eux-mêmes professaient, l’ont attaqué avec un acharnement trop violent pour avoir été justes et impartiaux.
Mais il nous semble qu’entre deux opinions si extrêmes et si opposées, la vérité et la justice peuvent trouver place. M. de Blainville, qui était devenu l’antagoniste de G. Cuvier, après avoir été son élève de prédilection, pouvait être difficilement cru, quelque jugement qu’il en portât. En effet eût-il apprécié, même au-dessus de leur véritable valeur, les travaux scientifiques auxquels G. Cuvier a dû sa grande renommée, jamais il n’aurait pu égaler la complaisance admiralive avec laquelle G. Cuvier s’est jugé lui-même, dans les mémoires qu’il a laissés pour servir à celui qui fera mon éloge, et dans lesquels, sans dire en termes exprès qu’il avait un génie universel, il le laisse sous-entendre pour ainsi dire à chaque ligne. Dans le passage que voici notamment, rappelant avec une certaine complaisance le juge-
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ment porté par l’abbé Tessier, il disait : « Je me suis sans cesse rappelé une phrase de M. Tessier, dans sa lettre à M. de Jussieu : « Vous vous souvenez que c’est moi qui ai donné Delambre à l’Académie; dans un autre genre, ce (Cuvier) sera encore un Delambre . » Ailleurs à propos de la chaire d’histoire naturelle générale créée par Buffon : « L’autre chaire au Collège de France était d’histoire naturelle, et embrassait toutes les parties de la science; j’ose dire que toutes les voix m’y portaient; » ou lorsqu’il parle de Geoffroy Saint-Hilaire :«Ce fut en travaillant avec moi qu’il commença à se faire connaître, etc. » M. de Blainville se trouvait donc placé entre deux écueils, contre lesquels il pouvait se briser, soit qu’il se tût, soit qu’il parlât.
Raconter les immenses services que G. Cuvier a rendus à la science, comme il l’a fait, ce n’était pas assez alors qu’il se permettait de dire qu’il avait commis une faute grave, celle de se jeter dans l’administration. Admettre, comme il Ta fait encore, qu’il a donné l’élan aux sciences géologiques et paléontologiques, auxquelles il a dû sa popularité, ce n’élait qu’une espèce de critique déguisée, s’il n’ajoutait pas qu’il devaiten être regardé comme le véritable créateur. Ne pas hésiter à regarder le célèbre discours de Cuvier sur les révolutions de la surface du globe et sur les changements qu’elles ont produits dans le règne animal, comme le chef-d’œuvre de ce naturaliste, expression qui sonne bien cependant dans la bouche d’un rival, c’était sans doute quelque chose ; mais cet éloge devenait un blâme dans la bouche de celui qui ne craignait pas d’ajouter que l’auteur de ce chef-d’œuvre s’était trop hâté d’interpréter les faits sur lesquels il basait ses théories.
Quoi qu’il en soit, il nous est impossible de partager l’opinion de la critique anonyme insérée dans la Gazette d'Augsbourg , à l’égard des reproches que son auteur adresse à M. de Blainville personnellement, en le confondant à dessein avec M. l’abbé Maupied; celle critique nous paraît moins dénuée de fondement, lorsqu’elle croit devoir blâmer le premier d’avoir prétendu que les sciences de l’organisation permettaient de prouver la vérité de la religion catholique.
Si l’étude de la nature, vue d’un point élevé, conduit à la démonstration d’une puissance intelligente, d’une Providence, vouloir demander à la science ce qu’elle ne peut donner, c’est compromettre le magnifique résultat obtenu par la philosophie, à savoir la démonstration d’une intelligence supérieure à la nôtre, comme Bossuet et Fénelon, aidés des lumières de leurs contemporains, l’ont fait dans leurs célèbres traités de l’existence de Dieu.
La vérité catholique, si elle peut être démontrée, ne peut l’être qu’à posteriori, c’est-à-dire par la tradition, et nous n’hésitons pas à dire que M. l’abbé
DE M. DE BLAIN VILLE
Maupied a entraîné son illustre maître beaucoup trup loin dans cette histoire des sciences de l’organisation, véritable thèse soutenue en faveur de l’Église romaine, mais qui ne servira jamais à démontrer l’existence de celle Église comme un fait nécessaire. En cela nous croyons devoir nous associer aux idées exprimées par C. Prévost, lorsqu’il écrivait à M. de Blainville la lettre que nous insérons ici, et dans laquelle il a réuni les objections auxquelles- avait donné lieu dans son esprit la lecture de l 'Histoire des sciences de l'organisation : cette lettre est ainsi conçue :
Paris, 50 mars 1845.
« Mon cher et ancien ami ,
« Je crains de vous avoir, en vous quittant hier, dit trop ou trop peu à l’occa- « sion de votre dernier ouvrage. Permettez-moi de m’expliquer et de vous sou- « mettre quelques pensées que sa lecture et votre dernière leçon m’ont fait naître :
« Il me semble que dans ce monde il y a des choses de deux ordres : celles « que l’on sait et celles que l’on croit; on peut douter de ce que l’on sait , mais il « n’est pas permis de douter de ce que l’on croit.
« Les choses que l’on peut savoir s’enseignent et s’apprennent, et l’on doit « donner et exiger des preuves pour les démontrer avant que de les admettre.
« Les choses qu’il faut croire s’imposent d’autorité et s’acceptent de confiance.
« Pour apprendre il faut être libre et clairvoyant,, pour croire il faut être soumis « et aveugle. Comment peut-on confondre deux ordres de choses ainsi opposées?
« et comment penser qu’elles peuvent se prêter un mutuel secours? La science - « incertaine et progressive peut-elle déterminer ce qu’il faut croire, ce qui est « incontestable et fixe? La croyance qui ne raisonne pas peut-elle démontrer ce « qu’il faut savoir?
«Donner la foi pour base à la science, ne serait-ce pas soumettre celle-ci au « despotisme?
« Livrer la foi aux incertitudes de la science, ne serait ce pas exposer la pre- « mière à l’anarchie?
« Il y a, selon moi, danger très-grand pour la foi et pour la science à vou- « loir les enchaîner, il y a sécurité pour l’une et pour l’autre , à rester isolées et « amies.
« Aussi je vous avoue, mon cher ami, que je vois avec chagrin et avec crainte « la tendance qui vous porte à entremêler dans vos ouvrages et dans votre chaire « le langage scienlitifique si logique et si entraînant qui caractérise votre enseigne-
ÉTUDE SUR LA VIE ET LES TRAVAUX
<( ment à des paroles qui devraient peut-être être réservées pour d’autres chaires « et d’autres lieux.
« Vous avez dit hier, par exemple, dans votre leçon à la Faculté des sciences : « Dieu créa les animaux adultes et tout d’une fois. » Est-ce là une vérité qu’il « faille savoir ou bien une vérité qu’il faille croire? est- ce un résultat scientifique <(Ou un article de foi ?
« Vous avez dit encore, si j’ai bien compris : « La série animale est démontrée, « car Dieu, qui est infiniment intelligent et puissant, n’aurait pu créer un ouvrage « imparfait; et de plus, avez-vous ajouté, si je ne me trompe, comme tout ce « qui a été créé l’a été pour l’homme, auquel Dieu a donné la faculté de comprendre « son œuvre, il fallait que cette œuvre pût être lue. » Est-il réellement utile d’avoir « recours à des idées et à des raisonnements aussi étrangers à la marche positive « de la science, pour ajouter à la valeur de l’opinion si philosophique et si démon- « trahie par les faits, de l’existence de la série animale linéaire et non interrompue « et pour jeter delà défaveur sur la supposition absurde de créations et de distinc- « tions intermittentes d’espèces ?
« Maintenant , je vous demanderai , en thèse géuérale , qu’y a-t-il dans l’histoire « des sciences de l’organisation telle que vous l’avez conçue et professée , qui soit « spécialement et exclusivement favorable à l’Église apostolique et romaine?
« Prenez garde, mon cher ami , de vous placer sur une pente où vous ne seriez « pas maître de vous arrêter, soit que vos ennemis vous poussent , soit que d’im- « prudents amis vous entraînent; ne donnez pas prise à ceux qui n’ont que trop « de prétextes à vous nuire et à vous calomnier, et refusez des armes à ceux qui , « pent-être, ne demanderaient pas mieux que d’exploiter la science à leur profit, « après l’avoir compromise.
« C’est à vos amis anciens et désintéressés de vous arrêter à temps , et permettez « que je tienne à n’être pas le dernier à le faire sans détour.
« Acceptez donc, mon cher et respectable ami, ma franchise comme un double « témoignage de la plus haute estime et d’un inaltérable attachement.
« Votre tout dévoué ami et confrère,
« C. Prévost. »
M. de Blainville répondit à cette belle lettre par celle que voici :
« Ce que vous dites, mon cher ami, est parfaitement juste sur les deux ordres « de choses qui existent dans l’intelligence : celles que l’on sait et celles que l’on
DE M. DE BLAINVILLE
« croit : les unes, dont on peut douter; les autres, où le doute n’est pas permis; « mais cela n’empêche pas que la science ne doive avoir pour but, pour terme de « démontrer, dans ce qui est accepté par la foi , ce qui en est susceptible. Ainsi, « avant d’aller à Rome, vous croyez fermement à l’existence de cette ville, mais « le de visu n’a pas droit à votre croyance.
« Dans toute science il y a des axiomes qu’il faut accepter de foi et qui ne se « démontrent pas : c’est ce qu’on désigne par un à priori; l’à posteriori est ce qui « se démontre.
« Je ne confonds pas ces deux choses , soyez-en bien persuadé ; je dis seulement « qu’elles doivent tendre et qu’elles tendent au même but : la sagesse, la religion, « la société. Par la foi à la seule religion qui comprenne le plus complètement l’hu- « manité entière , l’homme est conduit à remplir ses devoirs d’une manière admi- « rable, sans aucune vacillation. Par la science il peut y parvenir de même, puis- « qu’elle seule le conduit bien lorsqu’il a bien compris sa nature, car la science « dont lui seul est susceptible se perfectionne, s’étend à mesure que l’homme « social s’accroît lui-même.
« La science est progressive, elle peut être incomplète, mais elle n’est pas incer- « taine, car son but c’est la vérité, et c’est justement par ses progrès proportionnés « aux difficultés sociales où l’homme peut se trouver qu’elle peut déterminer ce « qu’il faut croire.
« Quant à la foi , elle ne cherche pas à démontrer ce qu’il faut savoir et ne doit « pas le chercher; aussi je n’ai jamais donné la foi comme base à la science, mais « bien celle-ci à celle-là, dans les limites où elle en est susceptible.
« Je ne cherche jamais à enchaîner l’une à l’autre, je les regarde comme pleine- « ment indépendantes, ayant chacune une allure qui leur est propre; mais aussi, « avec tout le monde, je les regarde comme ayant le même terme, le même but : « la sagesse. Ainsi, je les regarde comme parfaitement isolées, mais, ainsi que « vous le dites , comme sœurs ; il n’y a donc rien de fâcheux , rien de dangereux, « ce me semble, à employer dans un enseignement les deux modes lorsqu’ils con- « vergent d’une manière démonstrative.
« C’est ce que j’ai fait dans mon cours sur l’existence de la série animale. Je l’ai « démontrée à priori par l’assentiment des trois seules philosophies possibles : le « matérialisme ou monadisme, le panthéisme, le déisme; par la nature de l’homme,
« par la nature de Dieu ; mais je l’ai démontrée à posteriori par une étude appro- <( fondie des espèces animales ; dès lors j’ai dû dire, comme conséquence scienli- « fique, que les espèces ont été créées à la fois, qu’elles ont été créées adultes;
Ost. bl. v
ÉTUDE SUR LA VIE ET LES TRAVAUX
« c’est une vérité scientifique démontrée comme conséquence de prémisses indu- « bitables et non comme articles de foi , qui n’a rien à faire ici et dont en effet la « religion ne parle pas comme conséquence de la nature de Dieu; comme consé- « quence de la nature de l’homme, le monde a été créé pour lui , car il fallait une « harmonie entre toutes les créatures, et il a été fait dans un plan particulier, « avec des lois intelligibles et susceptibles d’être lues par lui et par lui seul , en « des animaux en série , ayant une seule et même raison.
« C’est dans ce système , dans lui seul , que les créations et les distinctions in- « termittentes d’espèces en paléontologie deviennent absurdes, sans cela pourquoi « le seraient-elles? Je prends la liberté de vous faire cette question, qui rentre « évidemment dans le sujet le plus habituel de vos études.
« Maintenant vous me demandez ce qu’il y a en thèse générale dans l 'Histoire « des sciences de /’ organisation , telle que je l’ai conçue et professée, qui soit spécia- « lement, exclusivement favorable à la religion catholique. La réponse est bien « simple : c’est que je crois fermement , et cela par sentiment et par conviction « acquise par l’étude et l’expérience , que c’est la seule qui renferme l’humanité tout « entière, et dont seule on peut dire, comme Voltaire l'a dit de Dieu, que si elle » n’existait pas , il faudrait l’inventer.
« Prenez la peine de l’envisager purement et simplement comme institution so- « ciale, et vous acquerrez indubitablement la conviction qu’elle seule a compris « l’homme physique, intellectuel et moral, et a pu servir de lien à tout un état « social aussi complexe que celui auquel l’humanité esl parvenue dans nos parties « resserrées de l’Europe, au point que, suivant ma conviction, la ruine de la re- « ligion catholique sera le précurseur de la destruction de la société ou du monde « lui-même.
« Quant aux avertissements que vous dicte votre bonne et ancienne amitié pour « moi , et par lesquels vous terminez votre lettre , je commence par vous en remer- « cier bien sincèrement, aussi bien que de vos observations critiques. Mais une « liaison aussi ancienne que la nôtre a dû vous démontrer surabondamment que je « ne me laisse pousser et entraîner que lorsque je le veux bien et dans des choses « que je regarde comme à peu près indifférentes; je suis de nature assez peu exploi- « table : c’est seulement depuis que mes travaux ont pris cette direction théologique, « que je conçois l’utilité des sciences de l’organisation auxquelles j’ai consacré « ma vie; aussi suis-je dans l’intime persuasion que jamais je ne les compromettrai , « et , loin de là , que je réussirai à les réhabiliter dans l’esprit de bien des gens « qui les repoussent sans les connaître, chose qui me semble déjà en bonne voie,
DE M. DE BLAINVILLE