‹ Osteographie, ou, Description iconographique comparee du squelette et du systeme dentaire des mammiferes recents et fossiles pour servir de base a la zoologie et a la geologie (volume 2)Chapitre 34 sur 130 · CL VII · texte numérisé non relu

CL VII

L’histoire de celte société avait été, au surplus, pour lui un sujet d’étude durant toute sa vie, comme le prouve le passage suivant d’une lettre adressée à Saint-Simon : « J’ai lu avec le plus grand plaisir le mémoire que M- Comte , votre collaborateur, a rédigé sur les travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la société, et j’ai trouvé vos idées bien exposées, bien coordonnées, de manière à ce qu’il est presque impossible de ne pas être convaincu, comme je le suis depuis longtemps, que la politique est une véritable science d’observation pour l’avancement de laquelle il faut procéder comme dans toutes les autres sciences de cet ordre. »

Aussi, tandis que beaucoup de personnes s’abandonnaient au découragement et au désespoir, toutes prêtes à voir dans les classes populaires des barbares à peu près semblables à ceux qui avaient renversé l’empire romain, M. de Blainville continuait à étudier avec le plus grand soin le mouvement social en Europe.

« Simple matelot, écrivait-il alors, ou même passager sur le vaisseau de ma patrie où sont encombrés plus ou moins heureusement tant de mes semblables, et peu loin de céder la place assez peu enviée de notre temps à ceux que renrenferment ses flancs et qui désirent monter sur le pont du commandement, j’ai soigneusement étudié la manœuvre suivie par les hommes plus ou moins habiles qui l’ont dirigée depuis cinquante ans, mais jamais je n’ai eu l’ambition d’y mettre la main ; de sorte que je puis hardiment exprimer mes sentiments comme provenant d’une véritable conviction d’examen. »

A toutes les époques de sa vie, en effet, M. de Blainville avait cherché à s’éclairer sur les causes des révolutions politiques auxquelles il avait assisté en simple spectateur. Il recueillait habituellement tous les faits relatifs aux mouvements populaires avec le même soin qu’il cherchait à pénétrer dans les couches de la terre afin d’y étudier les révolutions qui en ont bouleversé la surface.

En 1830 notamment, et presque au bruit du canon qui annonçait la déchéance de la monarchie légitime, il enregistrait soigneusement les incidents des journées de juillet, et il a laissé dans ses papiers des mémoires considérables en matière politique : ces mémoires sont d’autant plus curieux à lire et à méditer qu’ils émanent d’un homme intègre, instruit, habitué à réfléchir sur les phénomènes sociaux. De ces mémoires, nous citerons ceux auxquels il a donné les titres suivants :

De la cause principale qui a perdu la royauté constitutionnelle en France ; Du système des déceptions qui gouverne aujourd'hui le monde politique, scientifique, littéraire et ar-

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tislique; Sur l'élection professionnelle ; Aux ouvriers de Paris; Sur le socialisme; De l'état social en Europe et spécialement en France au xixe siècle ; Histoire de la constitution de 1848 ; Rêves patriotiques; Lettre àM. de T . . représentant du peuple à l'as¬

semblée nationale, avec cette épigraphe tirée de Sénéque : « Votenlem ducunt fata, nolentem trahunt ;» Analyse de la religion du positivisme ou de l'Auguslo-Comtisme comparé au christianisme, etc.

Saint-Simon, devenu depuis si célèbre, avait eu avecM. de Blainville des relations très-suivies, presque intimesmême ; c’était lui qui avait donné Auguste Comteà M. de Blainville, et A. Comte, trop heureux de profiter des lumières de celui-ci, avait été bientôt l’un des plus grands admirateurs de son nouveau maître. Au jour des méchantes et basses intrigues qui éloignèrent A. Comte des fonctions d’examinateur de l’École polytechnique, M. de Blainville avait pris hautement la défense de son ami ; dans les pressants besoins de celui-ci qui vivait dénué de toute espèce de fortune, il lui avait ouvert généreusement sa bourse comme il l’avait fait pour Saint-Simon également lorsqu’il était tombé dans la plus extrême indigence. Auteur d’un système de philosophie mathématique mais rigoureusement et logiquement athéistique, système évidemment et presque exclusivement français, sorti de la théorie absurde et exclusive de l’observation des faits matériels, A. Comte, savant et profond généralisateur, avait dû captiver très-vite l’attention réfléchie d’un homme comme celui dont il suivait les leçons. Mais M. de Blainville, loin de partager les opinions philosophiques de son disciple, a dit admirablement en parlant des réformateurs modernes: « M. A. Comte vient le premier et d’une main aussi hardie que savante de s’occuper du gouvernement des hommes en l’élevant au rang de science, sous le nom de sociologie; malheureusement il n’a, pour ainsi dire, traité la question qu’historiquement et dans l’idée plus ou moins nouvelle que l’esprit humain ayant suivi les phases naturelles qu’il désigne par les époques théologique et métaphysique, est arrivé à celle qu’il nomme positive et dans laquelle abandonnant ce qu’il nomme les hypothèses d’un Dieu créateur, ainsi que celle des qualités métaphysiques, il ne sera plus question que de considérer les faits et les lois qui les régissent, afin d’arriver par eux à la prévision de ce qu’il pense être l’âge viril de l’humanité. »

Les derniers ouvrages sortis de la plume de M. de Blainville prouvent qu’il avait étudié soigneusement les doctrines des socialistes modernes. Bien loin d’employer envers ceux-ci les procédés malhonnêtes de quelques personnes, il était persuadé que ce qui, dans les circonstances difficiles où se trouve l’état social de l’Europe, devait le plus inquiéter les esprits sérieux et augmenter les difficultés

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eux

de la position, c’était l’espèce de répulsion irréfléchie quebeaucoup de personnes et même de personnes élevées dans la société, manifestent à l’égard des philosophes ou des théoriciens qui s’occupent de socialisme, au point que l’épithète de socialiste est devenue presque une injure dans le langage populaire.

C’est avec celte grande impartialité, avec cette hauteur de vues qu’après de mûres réflexions M. de Blainville traita la question de savoir ce qu’il faut entendre par socialisme, et quels sont les moyens à prendre pour sortir de la crise où nous sommes encore en ce moment, car ajourner une question n’est pas la dénouer, et le hasard seul ne suffit pas pour trancher le nœud gardien. Comme il se plaisait à le répéter à ceux de. ses amis politiques qui ne le comprenaient pas toujours, parce qu’ils ne voulaient ou ne pouvaient étudier le mouvement social qui entraîne en ce moment l’Europe dans son orbite, le problème à résoudre consiste surtout à faire vivre sur un espace circonscrit dans son étendue comme dans ses productions nécessairement éventuelles, un nombre illimité d’hommes, et cela dans les conditions voulues par l’humanité. Pour obtenir cette solution il faut, suivant M. de Blainville, un homme nouveau qui, s’appuyant sur des principes éternels parce qu’ils reposent sur la nature physique et morale de l’homme, ait le courage de substituer à l’astuce, à l’habileté, à la théorie si malfaisante des prétendus droits acquis, cette autre théorie bienfaisante, que la probité, la franchise, le désintéressement, le dévouement sont les seules choses propres au gouvernement des sociétés arrivées au degré du développement européen, parce qu’elles sont seules capables d’établir et de maintenir l’harmonie entre les membres divers de ces sociétés.

Nous voyons encore une fois par le coup d’œil rapide que nous venons de jeter sur des travaux de M. de Blainville qui paraissent étrangers à la nature de ses occupations habituelles, que ce savant ne s’était pas contenté d’étudier l’homme comme une espèce animale, mais bien plutôt comme un être intelligent dans ses rapports avec ses semblables. Cette étude avait à ses yeux réduit la question, qui préoccupe tous les esprits sérieux à chaque crise, qu’elle soit alimentaire, industrielle ou politique, à une question d’histoire naturelle concernant, non pas l’acclimatation ou la nourriture des espèces animales, mais une grande partie des populations qui couvrent aujourd’hui le sol de l’Europe occidentale.

Il est facile de voir à quel point la crise révolutionnaire que nous traversons avait réagi surM. de Blainville qui, quoique livré aux travaux scientifiques les plus importants, se permettait d’assez nombreuses excursions sur un domaine qui n’était pas le sien. C’est ainsi qu’il s’était proposé déjuger de l’ancienneté et de l’authenticité des poésies homériques par l’étude des comparaisons que l’auteur quel qu’il

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l’être, ou bien le suppléant proposé par l’un sera repoussé par l’autre, attendu qu’au sein de la Faculté son avis doit être prépondérant, puisqu’il est seul compétent.

Une pareille lutte ne pouvait pas manquer d’avoir lieu sous le décanat d’un homme dont M. de Blainville avait combattu tout récemment les doctrines scientifiques. Tout cela ne serait certainement pas arrivé, si le Ministre de l’instruction publique eût confié les fonctions du décanat au plus ancien et au plus digne des professeurs de la Faculté des sciences, ne fût-ce que par respect pour ses cheveux blancs et les immenses services qu’il avait rendus à la jeunesse dans ses admirables leçons.

En Allemagne, dans les glorieuses et nombreuses universités de ce pays, en Angleterre et même en Italie, où M. de Blainville avait été accueilli peu d’années auparavant avec une respectueuse admiration, on ne manquerait jamais ainsi aux égards, aux droits acquis, à la vieillesse, au talent.

Nous n’avons pas à examiner si le membre de l’Institut désigné par la faculté des sciences de Paris, déjà professeur dans trois établissements publics, suffisait à la tâche glorieuse, mais difficile, de remplacer M. de Blainville dans une quatrième chaire, mais de lui-même n’aurait-il pas dû décliner l’honneur qu’on voulait lui faire, quand bien même il eût cru pouvoir suppléer celui qui avait durant toute sa vie combattu les doctrines scientifiques de G. Cuvier? M. de Blainville vit dans la conduite de la Faculté à son égard, un manque de courtoisie et de déférence ; il ne voulut pas consentir que, de son vivant du moins, un élève de Cuvier le remplaçât ; il écrivit donc à ses confrères que la personne proposée par eux ne pouvant convenir, sous aucun rapport, aux besoins de son enseignement, il avait l’honneur de les prévenir qu’il ferait son cours et qu’il ne demandait aucun changement aux jours et heures du programme suivi par lui depuis trente-huit ans qu’il avait l’avantage de professer.

Mais l’étonnement que de si misérables rivalités font naître, redoublerait encore si l’on savait que le ministre de l’instruction publique l’année précédente avait nommé M. de Blainville membre d’une commission chargée de juger les épreuves du concours de la chaire de zoologie de l’institut de Versailles, tandis qu’il conférait la présidence de cette même commission à Isidore Geoffroy Saint- Hilaire, beaucoup plus jeune que M. de Blainville ; il fallut que celui-ci, qui a toujours montré une admiration respectueuse pour M. de Blainville, se récusât en cette circonstance pour que la présidence de la commission fût déférée à M. de Blainville, dont le ministre connaissait à peine le nom !

Nous aimons à croire pour les auteurs de cette petite intrigue, que la déter-

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mination prise ab irato par M. de Blainville de faire son cours n’a pas été la principale cause de sa mort, mais nous croyons pouvoir affirmer qu’il en fut blessé cruellement.

Dans la première leçon, qui eut lieu le 3 avril 1 850, où il annonça devoir traiter de la spécification animale, il ne craignit pas de manifester le mécontentement qu’il avait éprouvé du refus de ses confrères. Et qui pourrait ne pas lui pardonner les paroles amères et injustes qui ont pu lui échapper dans celte occasion? hélas, il ne devait pas terminer ce cours qu’il s’était vu obligé de faire, quoique ses forces physiques commençassent à l’abandonner ! La quatrième ou cinquième leçon à peine achevée, et, toujours digne de lui, il s’était montré à la hauteur ordinaire de son enseignement, il voulut profiter d’un congé occasionné par l’anniversaire de la proclamation de la nouvelle constitution républicaine, pour aller voir une de ses nièces, dont la santé l’inquiétait. C’était à cette nièce, qui habitait aux environs de Dieppe, madame de Cuverville, morte depuis lui, qu’il avait l’intention de léguer le peu qu’il possédait. Le mercredi \ cr mai, à 1 0 heures du soir, plein de santé et de vie, au moins en apparence, et à ce qu’il nous a semblé à nous-même, la veille où nous eûmes encore la consolation de lui serrer la main, il se fit conduire à l’embarcadère du chemin de fer du Havre : « Demain, nous avait-il dit, en nous quittant, demain au soleil levant je gravirai la colline qui conduit chez ma nièce. » Mais à peine était-il placé dans une diligence du chemin de fer, qu’il y fut frappé d’une attaque d’apoplexie foudroyante, probablement nerveuse, qui semblait lui être réservée, car le docteur Surriray, son ami, la lui avait prédite, dès l’année 1825. Aussitôt qu’on se fut aperçu des premiers symptômes de cette attaque, on porta M. de Blainville dans une des salles de la gare, tandis qu’on allait chercher un médecin : celui-ci essaya vainement de lui tirer du sang ; quelques minutes après, sur les onze heures du soir, M. de Blainville expirait sans que ses traits indiquassent par leur altération une vive douleur ; espérons que la fin de cet homme illustre aura été calme et digne d’une vie dévouée à la science, dont il a été si longtemps l’interprète.

Quelques heures plus tard, son corps était rapporté à son domicile, par les soins pieux de M. le docteur P. Gratiolet, que M. de Blainville affectionnait beaucoup et dans lequel il voyait un digne successeur.

M. de Blainville, d’une stature médiocre, possédait une constitution robuste, plutôt nerveuse que sanguine ; les traits de sa figure n’offraient rien de régulier, son front était peu élevé, et la boîte osseuse elle-même ne présentait aucun des indices, à l’aide desquels certaines personnes se plaisent à reconnaître les qualités

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intellectuelles et morales de l’homme. Cependant ses yeux, quoique petits, avaient une rare vivacité, et toute sa figure elle-même, par son extrême mobilité, surtout lorsqu’elle était animée par le discours, en présence d’un auditoire habitué à l’admirer, prenait une expression puissante. Il avait une large poitrine, des membres vigoureux, marchait la tête droite et d’un pas assuré; sa voix était expressive, et sa main droite participait en quelque sorte de sa parole, en lui obéissant avec une merveilleuse facilité lorsqu’il s’agissait de dessiner un animal quelconque.

Dans sa chaire, sans être correct et toujours aussi disert, abondant et facile qu’on aurait pu le désirer, il atteignait néanmoins très-souvent à l’éloquence, parce que, maître de son sujet, il savait communiquer à ceux qui l’écoutaient les inspirations de son génie.

Beaucoup de gens ont jugé M. de Blainville sur la réputation que quelques envieux, ou quelques ennemis lui avaient faite; ceux-ci s’étaient plu à le représenter comme un homme difficile à vivre, d’un commerce douteux en amitié, aimant la discussion, jusqu’à la dispute, et préférant à la vérité qu’il idolâtrait cependant les idées systématiques qu’il avait adoptées. A les entendre, il ne respectait ni ses maîtres, ni ses amis, quand il croyait avoir raison, mais c’est là un portrait de pure fantaisie, tracé par la malveillance, et qui n’est pas ressemblant.

Sans doute, M. de Blainville, qu’on pouvait jusqu’à un certain point comparer à l’Alceste de Molière, ne fut pas sans défaut, il avait des passions très-vives, une riche imagination, des convictions ardentes; il portait aux gens qu’il méprisait une haine aussi vigoureuse que son amitié était forte pour ceux qu’il aimait ; cependant, on peut dire avecC. Prévost, qu’il n’a jamais eu de véritable haine que pour ceux qui avaient réellement mérité son mépris, et que sa susceptibilité, exaltée par des injustices réelles, dont il avait été témoin ou victime, a seule pu lui faire repousser des hommes pour lesquels il a toujours conservé la plus grande estime.

Un caractère comme le sien devait lui faire des ennemis parmi ces gens qui traitent du même air l'honnête homme et le fat. Il s’était appliqué à suivre la maxime célèbre qu’il avait adoptée pour devise: Amicus P lato, sed magis arnica veritas.

Néanmoins s’il est facile de concevoir que M. de Blainville ait en toute circonstance préféré la vérité à ses amis, et même à ses amis les plus intimes, on comprend moins qu’il ait eu maintes fois à se reprocher de n’avoir pas assez fait pour eux. Cependant il pouvait donner pour excuse a son apparente tiédeur la crainte exagérée qu’il ressentait à l’avance d’avoir trop accordé à ceux qui sollicitaient son appui, quoiqu’ils en fussent dignes assurément. C’était, comme on le voit, le

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scrupule d’une conscience honnête, mais timide à l’excès lorsqu’il s’agissait de rendre service. Sa principale erreur a été de croire trop souvent que les places ne doivent appartenir qu’au mérite éminent et les honneurs au plus digne, ou de penser qu’une Académie ne pouvait posséder dans son sein que des hommes supérieurs et non d’habiles gens. G. Cuvier pensait à peu près de même lorsqu’il écrivait à de Candolle dont il appuyait la candidature :

« Je ne vois pas le mérite d’une élection qui donnerait prépondérance à la ma- « jorité, ce serait un moyen sûr de soumettre la terre à la domination des gobe- « mouches dans le vain espoir de la soustraire à celle des intrigants ; je ne sais « laquelle de ces espèces est à préférer ; d’ailleurs ceux-ci finissent toujours par « être les maîtres, malgré tous les scrutins, et vous voyez bien qu’il ne leur a pas « fallu grand temps pour cela-, il est vrai qu’à l’Académie Française il y a toujours « eu dans leurs mains un levier bien puissant, celui des bons dîners. »

Il y a dans les corporations savantes des médiocrités d’autant plus vaines de leur savoir et de leur mérite, qu’elles en ont moins, et ce sont ces médiocrités qui n’ont jamais pu vivre en paix avec M. de Blainville dont la verve caustique ne les épargnait pas.

Quoique pénétré de sa supériorité réelle, il refusait dans la lettre que nous reproduisons ici, l’honneur que l’Administration municipale de Lyon voulait lui faire en plaçant son buste en marbre dans une des salles du musée zoologique. La grandeur d’un pareil refus est trop rare pour que nous ne la donnions pas en exemple à la postérité. Ce refus est ainsi conçu :

« Monsieur le maire, j’ai senti comme je le devais, tout l’honneur que l’Adrni- « nistration municipale de la ville de Lyon a bien voulu me faire, en décidant que « mon buste fût au nombre de ceux qui vont orner la salle du musée qu’elle a « destinée à la zoologie ; mais les principes que je me suis faits au sujet des hon- « neurs à rendre aux hommes vivants, ne me permettent pas de condescendre à « son désir, quoiqu’exprimé d’une manière si honorable pour moi. Veuillez donc « bien, Monsieur, en lui disant que jamais je ne perdrai le souvenir d’une proposi- « lion aussi glorieuse pour moi, lui offrir mes excuses et mes regrets, et agréer « pour vous, Monsieur, son digne interprète, l’assurance de ma considération.

Bien différent en cela de ceux qui permettent qu’on leur élève des statues de leur vivant pour de prétendues découvertes qui, fussent-elles réelles, n’auraient

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encore qu’une importance secondaire; il ne céda qu’avec la plus grande peine aux prières de l’amitié qui voulait le faire peindre par un très-habile artiste, Henri Scheffer, auquel nous devons le seul portrait que nous possédions de notre maître.

Dans la vie privée, dans l’intimité quand ses travaux ne le préoccupaient plus, à la campagne encore plus qu’à la ville, M. de Blainville se montrait homme de fort bonne compagnie, très-aimable, très-gai même; sa conversation, riche de faits et d’observations de toute nature, était attrayante, ses manières séduisantes; il accueillait particulièrement les femmes et les enfants avec une rare bienveillance. Dès que par son travail il fut en position de se montrer généreux et charitable, il le fut comme au temps de son adolescence; car, comme il le disait souvent lui-même, il n’avait pas besoin de tout l’argent qu’il gagnait.

Nous tairons ici le nom des personnes qu’il a obligées, ce serait en quelque sorte dévoiler ce que lui-même a pris soin de cacher et que nous eussions ignoré nous-même, si de nombreuses lettres émanées des personnes qui avaient été en relation avec lui, ne nous l’eussent appris. Mais en ce qui nous concerne personnellement, nous dirons hautement que sa bourse nous a toujours été ouverte dans toutes les circonstances de notre vie, et sans l’avoir sollicité.

Dans ses rapports avec ses subordonnés, il était quelqufois un peu vif, mais il revenait facilement de son emportement, il se plaisait même à reconnaître ses torts, et cherchait à effacer les traces de sa vivacité. Avec ses égaux, ses confrères, ses supérieurs il aimait trop à défendre ce qu’il croyait être son droit, et Boileau aurait pu quelquefois lui adresser le reproche qu’il fait quelque part à Racine de vouloir avoir trop raison.

Mais d’un autre côté, dans sa vie intime, jamais, au grand jamais, il ne sortait de sa bouche une parole de blâme à propos de la vie privée de ceux qu’il avait connus dans la plus grande intimité et avec lesquels il avait cru devoir rompre. Au lendemain de sa querelle avec G. Cuvier, il vante en termes magnifiques la générosité de celui-ci envers de Lamétherie qui devait au premier le peu d’aisance dont il jouissait; dans sa correspondance avec F. Cuvier, il parle en termes presque émus de la perte considérable que les sciences viennent de faire en la personne de son frère, et loin de se montrer l’antagoniste de celui qui ne pouvait plus compter sur la protection du savant descendu dans la tombe, il lui répète qu’il sera toujours heureux de lui témoigner l’estime qu’il a pour lui et en même temps de le voir occuper comme professeur la place de son illustre frère.

C’est surtout envers les malades qu’il a soignés que toute la tendresse de son âme se révélait; mais c’était surtout envers ses élèves que M. de Blainville mon-

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trait toute sa bienveillance qui allait souvent jusqu’à la véritable tendresse; non-seulement il mettait à leur disposition les laboratoires du Muséum d'histoire naturelle, mais encore il leur communiquait tous ses manuscrits, il épanchait avec eux toutes les idées auxquelles de profondes et pénibles recherches avaient donné naissance dans son esprit; il savait très-bien, quoi qu’on en dise, écouter les objections qu’ils avaient à faire à ses doctrines scientifiques, quoiqu’il n’aimât pas qu’ils lui empruntassent le fruit de ses découvertes, sans indiquer la source à laquelle ils avaient puisé ce qu’ils donnaient quelquefois comme de leur invention. Sous ce rapport il ressemblait à un véritable seigneur suzerain, qui exige qu’on lui prête foi et hommage, mais qui est de son côté toujours prêt à défendre à outrance ses vassaux volontairement rangés sous sa bannière.

Depuis \ 81 1 , et même antérieurement, jusqu’en 18S0, M. de Blainville a compté un nombre considérable d’élèves qui tous sont restés attachés à sa mémoire. Il avait commencé par avoir pour disciples, ce qui arrive assez rarement, ceux avec lesquels il avait suivi lui-même comme élève les cours du Muséum d’histoire naturelle ou de l’École de médecine. Parmi ces disciples dévoués et reconnaissants, on comptait un très-grand nombre d’étrangers , ce qui ne doit pas nous surprendre, car M. de Blainville avait toujours montré envers eux l’hospitalité la plus courtoise; ses égards envers les étrangers étaient poussés jusqu’à la coquetterie, et tous retournaient dans leur patrie enchantés de celui auquel un élève donnait dans sa correspondance le nom qu’il a si bien mérité , celui d 'attachant maître. En effet, nul plus que lui n’a su rendre la science attrayante, il plaidait sa cause comme le meilleur des avocats et après l’avoir entendu, on ne pouvait oublier ni la cause ni le défenseur.

Un autre de ses disciples, l’un des plus dignes et des plus aimables, dit dans une lettre que nous avons sous les>yeux :« tous tant que nous sommes d e frères en vous. » Aussi dans cette longue et précieuse correspondance qui embrasse près de quarante années, que de témoignages de respect, d’admiration, d’enthousiasme, d’affection et de vénération! L’éloge deM. de Blainville, le plus beau qu’on puisse faire de lui se trouve dans ces nombreux témoignages de reconnaissance qui lui étaient prodigués chaque année, et au fur et à mesure que ses élèves le quittaient, pour aller porter dans les provinces les lumières qu’ils avaient acquises à Paris en suivant ses leçons.

Ce que nous venons de dire des rapports de M. de Blainville avec les élèves qu’il a formés et auxquels il a communiqué le feu sacré trop tôt éteint dans la plupart d’entre eux, laisse à penser ce qu’il fut envers ses amis. La mort lésa presque

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tous enlevés, mais ceux qui lui ont survécu pourront-ils jamais oublier la manière affectueuse avec laquelle il les accueillait et le bonheur qu’il semblait éprouver en les recevant dans la petite maison de la rue Cuvier, si humide, si délabrée qu’il habitait seul avec deux vieilles domestiques. Aux dîners qu’il y donnait tous les mois, on voyait assis à côté du maître de la maison des représentants de toutes les doctrines, médicales ou scientifiques, un prêtre à côté d’un médecin , un philosophe positiviste à côté du spiritualiste le plus enthousiaste; des voyageurs, des artistes, des membres de l’Académie des sciences, des amis jeunes encore, d’autres courbés déjà par l’âge s’y trouvaient réunis, et là pas un complaisant, pas un flatteur : il recevait les uns et les autres avec la même affabilité, heureux de se retrouver avec eux, de leur communiquer ses impressions, ses idées, ses pensées, de recueillir les leurs, de vivre en un mot de la même vie.

Sans doute, et nous sommes le premier à le -reconnaître, parce qu’on ne doit aux morts, même les plus illustres, que la vérité; il lui est quelquefois arrivé de ressentir trop vivement les torts -que quelques amis ont eus envers lui et qu’il s’exagérait, de commettre lui-même la faute de ne pas revenir aussitôt sur une brouille née d’une discussion un peu vive. Néanmoins il savait très-bien entendre la vérité de la bouche de ses amis quand il était persuadé de leur sincérité. Tous seraient disposés à dire avec nous, et comme nous : nul au monde ne posséda un cœur plus chaud, une âme plus bienveillante, un esprit plus attachant, et un commerce plus sûr à toutes les époques de sa longue carrière.

Si maintenant nous voulons apprécier les litres du savant à l’admiration de la postérité, ses travaux, ses doctrines, nous n’hésiterons pas à affirmer que ces titres sont grands, que ses travaux ont été considérables, que ses doctrines scientifiques reposent sur des bases trop solides et trop inébranlables pour pouvoir être renversées. Constant Prévost l’a dit : « Si pendant sà vie de labeur, Blainville n’a « recueilli que peu de ces honneurs, de cette puissance, de cette popularité éphé- « mères qui livrent trop souvent un savant à l’admiration de ses contemporains , « le compromettant auprès des générations futures; s’il n’a pas recueilli tous les « fruits de ses peines et goûté même un jour de repos, Blainville, on peut le « prédire, aura été l’un de ces hommes rares que la nature élève et que la mort <( grandit, et dont le génie, séparé d’une enveloppe mortelle, est destiné à éclairer « et ouvrir des voies nouvelles pour l’avenir. »

Le même savant à quelques jours de là, et les restes de son meilleur ami disparus pour toujours dans le sein de la terre, disait aux élèves de la Sorbonne accourus pour entendre parler encore une fois de celui qui les avait si souvent élec-

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