CLXXXVIII
ÉTUDE SUR LA VIE ET LES TRAVAUX
ccmdaires; les Mammifères ne paraissent qu’avec les terrains tertiaires; l’homme ne se montre qu’avec les terrains modernes. La théorie des créations successives dépend d’un seul fait; mais voici que l’on a découvert des Quadrumanes dans les trois principaux étages tertiaires de l’Europe occidentale. Ces animaux étaient donc contemporains des Paléolhériums, des Anoplothériums , des Lopliiodons , de tous ces animaux fossiles décrits par G. Cuvier. On a trouvé dans le même terrain des Chauves-souris, des Didelphes, et tout dernièrement un quadrupède voisin des Sarigues. D’un autre côté, on a rencontré des ossements d’Éléphants, d’Hippopotames, d’animaux en un mot qui caractérisaient les terrains connus sous le nom de Diluvium, pêle-mêle avec les dépouilles des Anoplothériums, des Paléolhériums. Mais si ces découvertes s’étendent et se complètent, la loi posée par G. Cuvier se trouvera renversée, sans même qu’il soit besoin de discuter la questiQn importante de savoir si nos espèces actnelles se trouvent pêle-mêle avec les espèces fossiles. Les nombreuses espèces d’animaux fossiles, YUrsus spetœus, YUrsus arctoideus, le Priscus, YÊiruscus, YAvernensis notamment, ne font qu’une avec l’espèce vivante encore aujourd’hui en Europe, comme le pense M. de Blainviile, n’est-ce pas une nouvelle preuve en faveur de la thèse qu’il a soutenue? Sans doute la présence d’un seul os humain retrouvé parmi les dépouilles des animaux éteints prouverait encore davantage. Mais ce fait peut se réaliser ; car si après avoir pu croire pendant longtemps qu’il n’y avait pas de singes fossiles, on a fini par en trouver, alors rien n’empêchera de dire désormais, avec M. le secrétaire perpétuel de l’Académie, que 'la théorie des créations successives est asservie aux faits. C’est à cela que tient aujourd’hui sa faiblesse, et c’est de cela qu’elle finira, si elle est vraie, par tenir sa force. Jusqu’ici elle a l’avantage; des faits déjà nombreux, très-nombreux le lui donnent; mais un seul fait contraire, un seul suffirait pour le lui ôter. Jusqu’à ce que tous les faits soient connus, ou à peu près tous, elle ne sera qu’une théorie contestable.
. Grâce à M. de Blainviile, la théorie d’une création unique et simultanée a, dès ce jour, une raison supérieure. En démontrant la série régulière, constante, le plan suivi des groupes des familles, des genres, des espèces, M. de Blainviile a démontré l’unité de règne.
L’unité de règne semble un premier point démontré de l’ uni té de la création.
On voit par cet exposé de ce que dit à ce sujet M. Flourens quelle différence profonde existe entre le jugement qu’il porte de YOsléographie, et celui qu’a exprimé M. le doyen de la Faculté des sciences de Paris. Autant le second est superficiel et léger, autant l’autre est approfondi et raisonné.
DE M. DE BLAINVILLE
Malheureusement, dans son éloge historique de M. de Blainville, M. Flourens ne nous parait pas avoir rendu une justice aussi impartiale aux nombreux travaux de M. de Blainville dans les autres branches des sciences de l’organisation ; il nous paraît s’être surtout mépris en attribuant les doctrines qu’il a émises à un esprit d’opposition dirigé plutôt contre les personnes que contre les choses. Nous avons cru qu’il était de notre devoir de montrer, partout où l’occasion s’en est offerte, que M. le secrétaire perpétuel s’était trompé dans l’appréciation de la plupart des actions de son illustre confrère. En ce moment, nous tenons seulement à faire remarquer que M. le secrétaire perpétuel, quoique prévenu contre celui dont il faisait l’éloge, n’a pas pu s’empêcher de signaler la hardiesse, la vigueur avec lesquelles, aussitôt son pied mis sur le chemin qui conduit à la gloire, il était arrivé à se créer une réputation méritée.
Après deux années passées dans les amphithéâtres et les hôpitaux, il se posait, a dit M. Flourens, par un travail remarquable de physiologie expérimentale et comparée, en émule deBichat, et prenait le titre de docteur. Plus loin, en parlant de ses travaux sur les Mollusques et les Zoophytes, il n’a pas hésité à dire : « Quand il commença à s’occuper de ces deux groupes d’êtres, toutes les divisions principales y étaient déjà établies : le type' circonscrit, les classes formées, ces classes divisées en ordres ; mais il restait le travail des genres , travail qui demande une sagacité singulière , et dans lequel M. de Blainville excelle. Il conçoit les genres comme les avait conçus Linné. Et ce rapport n’est pas le seul que je lui trouve avec ce naturaliste d’une trempe si rare. Ce sont les deux seuls méthodistes, peutêtre, dont le feu ne s’éteigne pas dans les détails. Linné rend ces détails vivants par des expressions inventées; M. de Blainville les anime d’une autre manière : il en fait les ressorts passionnés de ses idées préconçues. »
M. le secrétaire perpétuel aurait pu ajouter qu’il n’y a que les hommes de génie qui sachent emprunter ainsi à de simples détails les preuves de leurs doctrines, les zoologistes ordinaires se noyent dans la description des espèces qu’ils multiplient, en approvisionnant la science plutôt qu’en l’enrichissant; les grands naturalistes, au contraire, généralisent les faits particuliers.
C’est surtout par son enseignement que M. de Blainville a répandu de l’éclat sur sa carrière scientifique ; mais G. Cuvier lui-même était très fier du nombre d’élèves qui suivaient ses leçons, et s’il a distingué entre eux tout d’abord M. de Blainville, s’il a contribué à son avancement, l’a-t-il fait dans un but aussi désintéressé que le suppose M. le secrétaire perpétuel? Sans revenir sur la rupture qui a suivi les relations de ces deux grands hommes, voyons ce qui s’en- est suivi. M. le secrc-
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taire perpétuel va nous l’apprendre : « En 1 822, M. de Blainville publia le premier volume d’un Traité général sur l’anatomie comparée. Avec ce livre parut une doctrine nouvelle. G. Cuvier venait d’élever l’anatomie comparée par la méthode expérimentale, qui va des faits aux idées. Tous les efforts de M. Blainville, tous ses travaux, tournèrent vers la méthode opposée. Son premier soin est de se former un type abstrait de son être vivant... Il y a, dans la vie, deux vies, la vie de nutrition et la vie de sensation. »
Buffon n’a vu, de l’enveloppe générale, que la partie extérieure, signe des sensations; M. de Blainville voit cette enveloppe se continuer, se replier, pénétrer dans l’intérieur, et là devenir le siège des voies respiratoires et digestives.
Enfin, de même qu’il y a deux vies, il y a aussi deux grands appareils, l’appareil vasculaire et l’appareil nerveux, et de ces deux appareils dépendent tous les organes : du premier, les organes des sens et des mouvements, et du second, les organes de sécrétion et de nutrition,
Le type abstrait de l’être vivant, une fois posé, donne à M. de Blainville un cadre nouveau où tous les détails de l’anatomie comparée, détails presque infinis, se classent et se concentrent. Les structures diverses ne semblent plus que des cas réalisés d’une conception première. La marche dogmatique se substitue à la marche expérimentale, et M. de Blainville peut se dire aussi maître et grand maître, car il a fait passer dans la science la forme de son esprit et de son originalité propre. Ailleurs M. le secrétaire perpétuel dit :
« . A Cuvier succéda M. de Blainville, et avec lui nous revient la série des
êtres.... rattachée à la doctrine, chaque jour mieux comprise et plus respectée des causes finales, qui sont l’expression philosophique la plus haute de nos sciences et la plus douce. » Mais si ce que M. le secrétaire perpétuel nous apprend ici est vrai, M. de Blainville ne peut-il pas revendiquer en grande partie l’honneur d’avoir mis celte utile et grande vérité dans toute sa lumière?
Dans cet éloge où l’homme est trop souvent sacrifié au savant, M. le secrétaire perpétuel, revenant encore sur l’importante question des créations partielles successives perfectionnées de M. Cuvier, sur les causes violentes et brusques de la disparition subite de créations, ajoute: «M. de Blainville prend l’une après l’autre chacune de ces propositions, et les combat toutes. »
Il veut une création unique et simultanée, une population première et complète, soumise à des extinctions incessantes, et pour ces destructions continues , il ne lui faut que des causes ordinaires et lentes. «Comment, s’écrie-t-il, vous prétendez qu’à chaque révolution que vous supposez, le grand ouvrier des choses créées a
DE M. DE BLAIN VILLE
recommencé son œuvre ! Mais remarquez d’abord la ressemblance générale qui lie les espèces vivantes aux espèces perdues. Malgré toute votre sagacité, vous n’avez pu réussir à distinguer, par un trait certain, l’éléphant fossile de l’éléphant actuel des Indes. Vous reco'nnaissez vous-même que parmi les animaux fossiles, il s’en trouve plusieurs qui ne diffèrent eu rien des animaux vivants. Les faits sur lesquels vous fondez votre théorie ne sont donc que des faits insuffisants, incomplets. Des faits incomplets ne peuvent être posés comme limite à nos conjectures. »
M. le secrétaire perpétuel a dit quelque part dans le même éloge, en parlant de l’esprit supérieur de G. Cuvier, qu’on y reconnaît un grand bon sens, dominateur réel et dernier juge de tout en ce monde. Eh bien! nous n’hésitons pas, de notre côté, à affirmer que dans la discussion des doctrines de M. Cuvier sur ce point important de la science, le bon sens nous paraît être du côté de M. de Blainville. Ce bon sens égale la hauteur, la puissance de son intelligence quand, par une intuition de génie, à la place de faits plus ou moins controversables, il cherche à trouver une raison supérieure qui puisse en tenir place, et celte raison supérieure il la trouve dans l’unité du règne. Et ici la science lui doit un de ses grands progrès, observe avec raison M. Flourens. Tant qu’il s’était borné à l’étude des espèces actuelles, la série animale lui avait offert partout des lacunes, des vides, partout des êtres manquaient. C’est alors que, dans un éclair de génie, il voit et retrouve dans la nature perdue les êtres qui manquent à la nature vivante, et qu’il intercale, avec une habileté surprenante, parmi les espèces actuelles les espèces fossiles, réussissant dès ce moment même, et le premier, entre tous les naturalistes, nous découvrant enfin l’unité du règne. Le règne animal est donc un.
L’unité du règne semble le premier point démontré de l’unité de la création.
M. de Blainville prend ce grand fait qu’il transforme en principe, et de l’unité du règne il conclut hardiment l’unité de la création. Pour nous, nous n’hésitons pas à croire que celui qui admet l’unité de règne doit admettre l’unité de création. Ne voulant pas de la dernière qu’il croyait combattue par les faits observés jusqu’à lui, G. Cuvier devait combattre l’unité de règne, car l’une découle de l’autre, et M. Flourens lui-même a depuis longtemps annoncé un ouvrage sur l’unité de la création, qu’il était cependant loin d’admettre autrefois : la logique a une force irrésistible.
Si maintenant, considérant celte double victoire comme désormais acquise à la science, nous demandons à nos lecteurs la permission de leur soumettre les courtes réflexions que certaines phrases de l’éloge de M. de Blainville ont fait naître en nous, c’est que nous tenons à observer qu’il est quelquefois facile de se mé-
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prendre sur le but réel qu’un auteur s’est proposé d’atteindre. Ce même homme (M. de Blainville), dit M. Flourens, dont l’ombrageuse fierté s’enflammait à la seule apparence d’une faveur venue du pouvoir, et dont les antécédents ne révélaient certes pas un pacificateur, s’occupait pourtant, vers cette époque, de la plus délicate des conciliations. « Sous le titre d 'Histoire des sciences de l'organisation, prises , pour base de ta philosophie, il fit paraître, en 1845, un ouvrage dont le but était « l’alliance de la philosophie et de la religion. Toujours entraîné par des vues pré- « conçues, il porte dans l’histoire le même procédé que dans la science, il se fait « des types. Aristote est le type des sciences naturelles dans l’antiquité, Albert le « Grand dans le moyen âge, et de nos jours c’est M. de Lamarck. Non moins tét méraire comme diplomate que comme historien, il va demander les premiers « ressorts de sa philosophie à Lamarck, à Gall, à Broussais, qu’il appelle les trois « grands philosophes de notre siècle. Muni de ce bagage peu spiritualiste, il s’a- « venture dans des routes incertaines et manque la seule qu’il doit suivre, celle « qu’a suivie Bossuet dans son immortel Traité de la connaissance de Dieu et de soi- « même. On s’y obstine en vain, et c’est temps perdu. La science de l’organisation « ne peut être la base de la philosophie. Les domaines sont séparés ; ce que nous « appelons aujourd’hui la philosophie et que Descartes appelait d’un mot plus « précis, la métaphysique, n’a qu’un objet profondément circonscrit, l’étude de « l’âme. »
Nous avons fait ailleurs trop de réserves à l’égard de l 'Histoire des sciences de l'organisation rédigée par M. l’abbé Maupied sur les notes trop concises de M. de Blainville et qu’il a noyées dans huit volumes réduits plus lard à trois, pour nous y arrêter davantage. M. de Blainville a pu jusqu’à un certain point se tromper en cherchant à prendre les sciences de l’organisation pour la seule base de la philosophie prise dans toute l’étendue de ce mot, c’est-à-dire comme la recherche de la sagesse qui est elle-même la science des choses divines et humaines et des principes qui renferment ces choses, c’est-à-dire la vérité. Sapientia autem est, ut a veteribus philosophis definilum est, rerum divinarum et humanarum causarumque quibus h ce res continentur, scientia, a dit Cicéron. Mais néanmoins M. le secrétaire perpétuel nous paraît errer également lorsqu’il affirme sans hésiter que la philosophie n’a qu’un objet, l’étude de l’âme, car la science philosophique se partage en trois grandes branches, la philosophie proprement dite ou la science de l’homme, la philosophie de l’humanité et la philosophie de la nature. M. de Blainville n’a pas commis de son côté la faute que lui reproche M. le secrétaire perpétuel de l’Académie, lorsqu’il lui reproche de demander les ressorts de sa philosophie à Lamarck, à Gall, à
DE M. DE BL AIN VILLE