DE LA DISTRIBUTION GÉOGRAPHIQUE ACTUELLE DES PRIMATES
Un autre élément que nous pourrons employer dans la résolution de la grande question de l’ancienneté des Primatès à la surface de la terre , est celui qui nous sera fourni par l’histoire de la distribution géographique des espèces actuellement vivantes étudiées en général, ou de certaines espèces en particulier.
Les Quadrumanes ou Primatès sont aujourd’hui bornés à une zone de En la terre qui ne dépasse pas au nord le 35e ou 36e degré dans l’ancien continent et le 23e dans le nouveau , et au sud le 37e dans l’ancien monde et le 27' pour le nouveau; par conséquent, il n’en existe aucune espèce en Europe (1), dans l’Asie au delà du Japon, dans l’Amérique septentrionale, dans la Sud- Amérique au delà du Paraguay, dans la Sud- Asie au delà des Moluques. On n’en connaît pas même encore dans la terre des Papous, ni dans la Nouvelle-Guinée, peut-être, il est vrai, à défaut d’exploration suffisante ; mais il est certain qu’il n’y en a ni dans la Nouvelle-Hollande, ni même dans aucune des îles de la mer du Sud.
Dans letat actuel de nos connaissances à ce sujet, nous savons, ou mieux nous avons confirmé le fait reconnu par Buffon depuis près de cent ans, que jamais on n’a observé de Singes proprement dits et de Makis ailleurs que dans l’ancien continent , de Sapajous et de Paresseux ailleurs que dans le nouveau.
Les Singes, limités à l’ancien monde et presqu’à ses régions intertro- En particulier picales, existent dans le continent africain dans toute son étendue, ou Des Singes en mieux depuis les extrémités de ses limites au nord comme au sud , à Afr,que l’ouest comme à l’est, mais nullement dans aucune de ses îles (2).
Il n’en est pas de même de la partie asiatique de l’ancien monde ; En A$ie ins«l’histoire naturelle des Singes nous apprend en effet qu’il en existe au laire’
(1) L’existence du Magot à Gibraltar sera discutée plus loin.
(2) Je ne crois pas qu’on ait encore acquis la certitude de l’existence d’aucune espèce de Singe à Madagascar. On en cite cependant en Fernando-Po.
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moins autant d’espèces dans les grandes îles de l’archipel Indien que dans le continent , à commencer au nord dans l’île de Ceylan pour finir au sud dans les Moluques, et à l’ouest, également à Ceylan, pour finir à l’est dans celles du Japon.
continentale. Le continent asiatique ne nourrit de Singes que depuis le versant de l’Himalaya, au nord, jusqu’à la mer, au sud, et depuis l’Arabie (i), vers la mer Rouge , jusqu’aux frontières de la Chine.
Mais parmi ces Singes , les espèces ne sont jamais ubiquistes , et , bien plus, certains groupes d’espèces sont limités à certaines contrées asiatiques ou africaines.
Les chimpan- Le Chimpanzé , par exemple , appartient exclusivement à la partie occidentale et équatoriale de l’Afrique.
orangs Les Orangs-Outangs semblent , au contraire , être limités aux grandes îles de l’archipel Indien , Bornéo et Sumatra ; du moins il n’est pas encore certain qu’il en existe sur le continent.
Gibbons. Les Gibbons, qui suivent de si près les Orangs-Outangs, sont indubitablement aussi bien du continent de l’Inde que des grandes îles de l’Archipel , depuis Sumatra jusqu’à Manille ; mais aucune de ces espèces de Singes à bras disproportionnés n’a encore été trouvée en Afrique.
Semnopithè Les Guenons ou Cercopithèques à membres grêles, désignées dans ces 1 derniers temps sous le nom de Semnopithèques, existent dans les deux
parties de l’ancien monde habitées par les Singes, mais bien plus communément en Asie continentale ou insulaire qu’en Afrique; et même jusqu’ici il semble certain qu’aucun Semnopithèque pourvu de pouce aux mains antérieures n’est africain (2), comme aucun Semnopithèque sans coiobes. pouce ou Colobe n’est asiatique; d’où l’on peut conclure qu’aucune espèce n’est commune à ces deux parties de l’ancien monde.
Guenous. Quant aux Guenons proprement dites , s’il est absolument certain que
(1) L’espèce qui se trouve en Arabie, P. hamadryas , et commune dans les montagnes de l’Yemen , est d’un groupe essentiellement africain.
(2) Le Colobe enfumé de M. Ogilby, qui est certainement originaire d’Afrique , a cependant un rudiment de pouce.
le Malbrouck ( P. Faunus ) est exclusivement africain , comme le croit M. F. Cuvier sans éléments de décision vraiment satisfaisants , il faudra reconnaître que toutes les espèces de cette section sont d’Afrique, depuis l’Abyssinie et le Sahara jusqu’au cap de Bonne-Espérance.
Les Macaques à queue, qui continuent presque sans interruption les Guenons, quand on n’a pas égard au cinquième tubercule de la dernière molaire inférieure, présentent, au contraire de celles-ci, en Afrique une ou deux espèces seulement, P. Æthiops et fuliginosus, et toutes les autres en Asie et ici aussi bien sur le continent que dans certaines îles de l’ Archipel ; mais encore aucune espèce qui soit commune à ces deux parties du monde.
Les Macaques sans queue ou Magots sont encore dans le même cas que les Guenons: une espèce est d’Afrique, et même de ses parties les plus septentrionales , et les deux autres sont de l’Asie insulaire et des îles les plus avancées au sud et au nord-est : le Cynopithecus niger (i) aux îles Solo, et le C. speciosus au Japon.
Quant aux Chéropithèques ou Cynocéphales, on a pensé que toutes les espèces sont africaines ; mais cela n’est pas encore absolument hors de doute, et même l’on peut assurer que le P. hamadryas , s’il ne se trouve pas jusqu’en Perse, vit au moins dans le versant de l’Arabie Heureuse, vers la mer Rouge. M. P. E. Botta, l’un de mes aides-naturalistes, et voyageur du Muséum, en a en effet rencontré des troupes considérables dans les montagnes de l’Yémen , et nous en a rapporté trois individus vivants.
Les Sapajousetles Paresseux, quoique limités exclusivement auNouveau- Monde, ne sont pas dans le cas des Singes, c’est-à-dire que les groupes d’espèces, et même peut-être les espèces elles-mêmes, ne sont nullement ou ne paraissent du moins pas être limitées à certaines parties méridionales ou septentrionales , orientales ou occidentales de l’Amérique.
On peut cependant assurer que les Sapajous ne se trouvent que dans
Macaque.'.
Magots.
Cynocéphales.
Des Sapajous.
En général.
(1) C’est cette espèce que quelques zoologistes ont à tort considérée comme un Babouin.
Amérique
insulaire.
Amérique
continentale.
Amérique
occidentale.
Des Makis.
En général.
En particulier.
Les Makis à longs pieds.
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la Sud- Amérique , limitée entre le 23e degré au nord et le 27' degré au sud.
On peut également assurer que , sauf l’ile de Sainte-Catherine presque contiguë au continent , aucune espèce ne se trouve dans l’Jnsul-Amérique, et même dans les plus grandes îles, comme Cuba et Saint-Domingue.
La forme du relief de la Sud-Amérique a toutefois été cause , sans doute , que les groupes d’espèces de Sapajous et les espèces elles-mêmes sont exclusivement dans le versant oriental de la crête des Cordilières et jamais peut-être sur le versant occidental ; en effet , depuis la Guyane jusqu’à l’extrémité sud du Paraguay, les Sapajous Hurleurs, les Sagouins, les Atèles, les Sajous, les Saïmiris, les Sakis, les Ouistitis, se trouvent à peu près également, seulement en plus ou moins grande abondance suivant le degré favorable des circonstances et surtout l’étendue des forêts.
C’est sans doute cette considération qui explique la rareté des Sapajous en général au versant occidental des Cordilières, surtout au delà du Chili, où il n’en existe certainement pas.
M. Eydoux a rapporté un Saimiri qui lui avait été donné à Payta; mais était-il certainement originaire de cette partie du Pérou? Je trouve aussi que Pennant a signalé un Sapajou sous le nom de Gorgone s Monkey, comme provenant de l’île de Gorgona dans la mer du Sud; mais cette origine était-elle certaine? c’est ce qu’il est difficile de décider; on conçoit cependant très-bien que dans la Nouvelle-Espagne et au Mexique méridional , il y ait des Sapajous sur les deux versants.
La famille des Makis appartient, comme nous l’avons dit plus haut, exclusivement à l’ancien continent, mais en très-grande partie à cette grande île de Madagascar, qui, par contre, n’a encore offert à l’observation aucune espèce de Singes ; car s’il y en existe , la chose est fort loin d’être encore hors de doute.
Une petite partie des espèces de Makis connues habite l’Afrique occidentale et équatoriale, et une plus petite partie encore l’archipel Indien;
et encore ce petit nombre d’espèces étrangères à Madagascar appartiennent-elles exclusivement au groupe des espèces de Makis à longs pieds.
Pour les Makis proprement dits , les Indris , les Aye-Ayes , ils sont tous exclusivement de Madagascar.
Quant au genre des Galéopithèques , il n’existe que dans l’archipel In- Les Galéopidien. thè<lu“s'
D’après ce coup d’œil sur la distribution actuelle des Primatèsà la sur- Ya-ui des priface de la terre, il semblerait certain qu’aucune espèce ne se trouve en en Eiulpe? Europe, même dans les parties méridionales. Ce n’est cependant pas une chose tout à fait hors de doute , puisque plusieurs voyageurs dignes de foi assurent avoir vu des Magots {P. Inuus ), si communs sur la côte d’A- Le Magot frique opposée, dans les parties les plus inaccessibles du rocher de Gi- aG,braltar’ braltar.
Ce fait se trouve relaté pour la première fois dans une dissertation observé de Imrie intitulée : Description du rocher de Gibraltar , et insérée dans par lmrie le tome IV des Mémoires de la Société royale d’ Edimbourg , année 1 798.
En effet , cet auteur, voulant soutenir l’opinion que deux crânes trouvés par des ouvriers employés aux fortifications de la forteresse ne pouvaient, à cause de leur petitesse, être attribués à l’espèce humaine, ajoute : <( J’aime mieux croire qu’ils venaient de l’espèce de Singes qui habite en grand nombre la partie inaccessible du rocher. »
Dans un rapport sur les découvertes paléontologiques faites par Doutes à ce»»jet. M. Lartet aux environs d’Auch , après avoir rapporté ce passage , j’ajoutai :
«< Quant à l’assertion qu’une espèce de Singes habite encore en grand nombre dans les parties les plus inaccessibles du rocher de Gibraltar , on doit, ce nous semble, en douter assez fortement d’après des considérations à priori et à posteriori.
» A priori , on peut se demander de quoi se nourriraient des Singes a priori, en assez grand nombre dans les anfractuosités d’un rocher où il n’y a peut-être aucun arbre ou arbrisseau qui pourrait donner des fruits, et où l’on ne rencontre que quelques misérables plantes rares et rabougries, comme me l’a assuré un de mes amis, M. de Roissy, pour l’avoir entendu
PftIMATÉS. 4
PRIMATES
A posteriori. Par l'observation de M. Rambur.
Relevés par
MM. de Freycinet, Guyon.
Foville.
dire à M. de Corancez, et celui-ci avait pu s’en assurer i»e visu, ayant obtenu du gouverneur, à lepoque où il visita Gibraltar, la permission de pénétrer pour herboriser dans les rochers qui dominent les fortifications dont cette place est entourée.
» A posteriori. Contre l’affirmation qu’il existe des Singes dans les rochers de Gibraltar, nous pouvons opposer celle de M. le Dr Rambur; ayant en effet séjourné quelque temps et à plusieurs reprises dans cette ville , et s’y étant enquis de la vérité de cette assertion , qui lui a été cependant faite par des personnes qu’il regarde comme très-dignes de foi , il se croit en droit de conclure que la chose est au moins bien douteuse, à moins , ajoute-t-il , qu’il ne se soit échappé de la ville quelques-uns des Singes que nourrissent assez fréquemment les habitants, et qu’ils font venir de Ceuta, sur la côte opposée d’Afrique, où il s’en trouve beaucoup. »
Mes doutes, comme on le voit d’après ce passage de mon rapport, ne portaient au fond que sur l’existence naturelle de Singes sur cette pointe avancée de l’Europe, et en assez grande quantité pour pouvoir s’y perpétuer, et je les avais surtout exprimés pour solliciter de nouveaux renseignements à ce sujet. Ils ne se firent pas attendre, et plusieurs voyageurs vinrent assurer que l’assertion de Imrie était hors de doute. M. le capitaine de Freycinet affirma à l’Académie qu’il en avait vu lui-même accompagné de M. Quoy, et M. le Dr Guyon , qui en vit , le 1 2 juillet 1822, deux individus, un jeune et un adulte, a pu même s’assurer que ce Singe était bien le Magot habitant de la côte africaine opposée, où il l’a observé fréquemment depuis Ceuta jusqu’à Tanger, et même jusqu a Bougie , seul point de l’Algérie où il se trouve. C’est ce qui put être également confirmé par M. le D‘ Foville , qui eut aussi l’occasion , dans une promenade qu’il fit en août 1837 sur le rocher de Gibraltar, d’en apercevoir huit à dix à une portée et demie de fusil au-dessus de lui. Quelques-uns, probablement jeunes, perchés sur les rochers, assis sur leur derrière , portaient à leur bouche des aliments et les mangeaient , tandis que d’autres, beaucoup plus gros et par conséquent adultes, marchaient à quatre pattes au-devant de la troupe.
D’après cela il est évidemment certain que s’il n’y avait pas de Singes sur le rocher de Gibraltar à l’époque où M. de Corancez, et depuis M. le Dr Rambur, le visitèrent , celui-ci cependant à plusieurs reprises , et une fois entre autres où il fit à Gibraltar un séjour d’un mois, et où il parcourut le rocher en herborisant et en les cherchant , il en existait certainement au moment où M. de Freycinet , M. Guyon et M. Foville y passèrent : dès lors n’est-ce pas une raison pour admettre que ces Singes ne sont réellement que des Singes marrons, ainsi que lmrie l’a pensé depuis assez longtemps, qui, échappés des maisons de Gibraltar, se seront quelquefois propagés pendant quelque temps, lorsque les circonstances se seront montrées et continuées favorables , et qui auront , au bout d’un certain temps, disparu dans le cas contraire, pour se montrer ensuite de nouveau par suite d’une nouvelle émigration ?
Qui sait même si les Anglais , détenteurs de cette partie de l’Espagne , ne lâchent pas de temps en temps de nouveaux individus, quand le nombre en est trop diminué ou qu’il n’en existe plus? Le soin qu’ils prennent pour empêcher qu’on ne tue ceux qui s’y trouvent , les récits sans doute exagérés des sous-officiers chargés d’accompagner les voyageurs, et entre autres de celui qui a dit à M. le Dr Foville qu’en 1 83 7 l’on connaissait à Gibraltar trois à quatre troupes de Singes , chacune de trente à cinquante individus, se retirant à l’est ou à l’ouest de la montagne, suivant que le vent souffle de l’ouest ou de l’est, me paraissent assez bien fortifier cette supposition. Car de quoi vivraient cent cinquante à deux cents Singes sur le rocher de Gibraltar ? De racines et d’herbes aromatiques, disent les uns ; mais comment , supposé qu’il y en eût, arracheraient-ils les premières de terre? Et quand les Singes mangent-ils des herbes, aromatiques ou non? Des fruits qu’ils vont voler dans les jardins, disent les autres; mais quand une centaine ou deux de maraudeurs pareils se portent pour dévaster des jardins, aussi rares et aussi précieux par cela même que ceux de Gibraltar, comment empêcher les propriétaires de les tuer? Et d’ailleurs si le Magot était réellement là dans sa terre natale , pourquoi n’a-t-il pas pénétré dans le reste
Comme importés en Europe.
en Corse.
En Palestine chez les Juifs
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de l’Espagne, comme le fait justement observer M. le Dr Rambur?
11 me semble donc fort probable qu’il n’existe réellement pas de Singes vivants en Europe, et que le Magot est à Gibraltar ce que le Porc-Epic est sur la côte de Naples, un animal importé, comme il est certain qu’est aujourd’hui le Macaque dans les îles de France et de Bourbon.
Toutefois je ne dois pas cacher qu’un auteur assez ancien , Procope , dit , dans un passage du livre "V de son Histoire , qu’il naît en Corse des Singes presque semblables à l’espèce humaine (i). Mais je ne trouve ce fait que là.
4" de l’ancienneté DES PRIMATES A LA SURFACE DE LA TERRE.
Si l’on admettait comme prouvés, d’après l’histoire, les résultats auxquels Lichtenstein est arrivé dans une dissertation ex professo sur ce sujet, les anciens, depuis Aristote jusqu’à Philostorge, c’est-à-dire dans un espace de mille ans, auraient fini par connaître beaucoup des espèces de Singes que nous connaissons aujourd’hui, puisqu’il en porte le nombre à vingt-deux ; mais il ne faut pas se dissimuler que les preuves à l’appui sont souvent fort loin d’être assez complètes pour quil soit possible de prononcer, comme nous allons le montrer aisément.
La Palestine ne nourrissant probablement pas plus de Singes dans l’antiquité qu’elle n’en nourrit de nos jours , il n’y a rien détonnant que la Bible ne fasse mention d’animaux de ce genre qu’en deux endroits , où il est question des objets que la flotte de Salomon rapportait de Tharsis. On suppose, en effet, que les Kophim (2) n’étaient autre chose que des
(1) Corsicam veteres Cyrnum dixêre; in eâ simiœ ad humanam fer'e nascuntur effigiem equorumque armenta passim vagantur , sed paul'o supra oves hi magnitudine sunt.
(2) Dans le passage du livre des Rois où il est parlé des objets que la flotte de Salomon apportait de Tharsis, le mot Kophim est employé sans autre mot qualificatif; en sorte que ce n’est sans doute que par l’analogie qu’il y a entre Kophim et Cephus, employé par des anciens auteurs pour désigner un Singe, que la Vulgate l’a ainsi interprété ; mais dans ce rapprochement il n’y a absolument rien de certain.
Singes, comme les Septante l’ont traduit, interprétation qui a été généralement adoptée ; et comme il est possible de trouver dans ce nom la racine ou l’origine des mots Cephus , Cepus, Cerpus ou Cebus , qu’ Aristote a employés pour indiquer une espèce de Singe d’Éthiopie , que nous verrons être très-probablement le P. Ruber , on voit que cette espèce serait connue depuis plus de trois mille ans.
Les premiers poètes grecs, Homère et Hésiode, n’ayant sans doute chez les Grecs, jamais vu de Singes dans les pays qu’ils habitaient ou dans lesquels ils Homère. ont voyagé , n’ont fait aucune allusion à ces animaux dans leurs compa- Hes,ode raisons ou dans la caractéristique des pays ou des nations dont ils ont parlé.
Il n’en est pas de même d’Hérodote, qui a souvent indiqué les produc- Hérodote. tions des contrées ( Melpomène , lib. IV, cap. 9 1 ) dont il avait à parler dans son histoire ; en effet , en décrivant le pays de la Libye habité par les laboureurs, il dit que vers l’occident se trouvent beaucoup de bêtes sauvages , et entre autres des Cynocéphales et des Acéphales (III, lib. 4, p. 2 53); et, en supposant que ce soit réellement bien de Singes, ce qui est assez douteux, à cause même des Acéphales et des autres êtres bizarres qui leur sont accolés, qu’HérocJote ait voulu parler dans ce passage, il est digne de remarque que, parmi les animaux considérés comme sacrés par les Égyptiens , Hérodote ne dise absolument rien du Cynocéphale , animal si symbolique chez ce peuple.
C’est donc à dater des conquêtes d’Alexandre dans l’Inde, dans la Perse et en Égypte, que l’on trouve des traces de l’existence de plusieurs espèces de Singes dans les écrits des anciens.
Ctésias, qui vivait du temps de Xénophon, et qui a écrit un ouvrage ctésus.
sur l’Inde, dont l’extrait seul nous est parvenu dans la bibliothèque de Photius, ne parle que de deux espèces de Singes : l’une petite et qui avait la queue fort longue ( quatre coudées, sans doute par erreur), et l’autre comme formant une nation d’hommes , habitant les montagnes de l’Inde, ayant une tête de chien, des dents plus longues que chez ces animaux, des ongles comme eux, mais plus longs et plus arrondis, de
PRIMATES
couleur noire, se vêtant de peaux d’animaux, ne parlant pas, mais aboyant, et que les Indiens nommaient Calystra, ce qui veut dire, suivant lui, Cynocéphales ; à quoi il ajoute plus loin que les mâles comme les femelles ont une queue comme les chiens , mais plus longue et plus poilue.
Dans la première espèce on peut , jusqu’à un certain point , reconnaître le P. Maurus, comme l’a fait M. Lichtenstein; mais, pour la seconde, il est impossible d’admettre que ce puisse être le P. Cynocephalus , qui est exclusivement d’Afrique : j’aimerais mieux y voir le P. Silenus, qui se trouve , en effet , jusque dans les plus hautes montagnes de l’Inde , et dont le museau est fortement avancé.
Cette conjecture est du moins un peu plus plausible que celle de M. Baehr, qui, dans son commentaire sur Ctésias, a renouvelé l’opinion d’Herren dans son Histoire du Commerce des Anciens , que ce Cynocéphale était un Paria parvenu au dernier point de dégradation, ou même que celle de Malte-Brun, qui en veut faire la souche des Nègres de l’Océanie : celle de Belin de Ballu, quoique moins extraordinaire, puisqu’il veut que ce soit un véritable Singe, l’Orang-Outang, ne peut cependant pas être adoptée davantage, d’abord à cause de la présence de queue , organe dont celui-ci manque entièrement , et ensuite à cause de sa patrie toute différente.
Aristote. Si ce qu’a dit Pline, on ne sait sur quoi fondé, des immenses ressources qu’ Alexandre avait mises à la disposition d’Aristote son précepteur, était vrai, on devrait trouver dans les divers ouvrages de ce philosophe célèbre de nouveaux détails sur les Singes de l’Inde ; il n’en est cependant pas ainsi, et le peu qu’il donne sur ce genre d’animaux n’appartient évidemment qu’aux espèces d’Afrique. Il ne parle, en effet, que du Pithecos , du Cynocephalos et du Iiebos , et ne prononce que le nom du Choiropitliecos.
rithecos. Nous avons vu plus haut qu’ Aristote, traitant des Singes en général , les avait parfaitement caractérisés en disant qu’ils sont d’une nature ambiguë à celle de l’Homme et à celle des quadrupèdes, et dans ce cas
il emploie toujours le nom de Pithecos , de même que dans les généralités fort exactes qu’il donne sur l’organisation intérieure et extérieure des Singes : en sorte que l’on peut inférer que sous ce nom il a parlé de l’espèce la plus commune , la plus facile à se procurer, et par conséquent à connaître pour les habitants de la Méditerranée, c’est-à-dire du Magot.
On peut d’autant mieux le supposer, qu’ Aristote dit positivement que le Singe (i) n’a pas de queue ou n’en a qu’un vestige.
Le Kebos est distingué du Singe parce qu’il a une queue;
Et le Cynocéphale est fait comme le Singe , si ce n’est qu’il est plus grand et plus fort, que son museau approcjhe davantage de celui d’un Chien, ainsi que ses dents, qui sont plus fortes, et enfin qu’il est plus farouche : dès lors ne peut-on pas penser que ce Cynocéphale d’Aristote n’était qu’un Magot adulte?
Quant au Choiropithecos, l’étymologie de ce nom montre seule que c’est un Singe qu’Aristote a voulu indiquer, car il n’en parle pas comme des précédents à l’occasion des Singes, mais seulement dans sa description du Chaméléon , qu’il dit avoir le museau semblable à celui du Cochon- Singe. Aussi , malgré la presque unanimité des zoologistes modernes pour voir sous ce nom d’Aristote un Singe à museau et un peu à queue de cochon (P. Porcarius ) , quelques savants n’ont voulu rien décider. Ne serait-ce pas cependant un Cynocéphale?
Pour les trois véritables Singes, le Pithecos a été généralement regardé comme le P. Inuus ou Magot ( M. Lichtenstein en fait cependant le P. Sylvanus , qui est le jeune âge du Magot); le Cynocephalos , comme le Papion; et le Kebos, comme le P. Ruber : espèces qui toutes sont originaires et se trouvent encore communément en Afrique.
Nous arrivons également à peu près au même résultat en examinant ce qu’Agatharchides a dit des Singes dans le deuxième chapitre de son
Kebos.
Cynocephalos.
Choiropithecos.
Agathar-
chides.
(t) M. Ehrenberg (Symbol. Physicæ, article du Sim. Pyrrhonotos) pense que ce nom dans Aristote indique non pas une espèce, mais une tribu de Singes ; mais j’ignore sur quoi il se fonde.
PRIMATÈS.
livre sur la mer Rouge. En effet, ce philosophe péripatéticien nous apprend qu’il venait à Alexandrie, du pays des Troglodytes et d’Ethiopie , trois espèces de Singes , le Sphinx , le Cynocéphale et le Kebos. sphinx. Le premier, que l’on pourrait concevoir être le Tartarin ( S . Hamadtyas ) , mais jeune , Agatharchides le décrivant comme entièrement velu ou hérissé de poils, d’un naturel doux et paisible, et susceptible d’une éducation étonnante.
Cynocephaios. Le second , d’aspect hideux , quoique ayant de la ressemblance avec l’Homme, à museau de Chien, à voix aiguë et d’un caractère indomptable , ne peut être que le Papion.
Kebos. Enfin le troisième , de la taille du Dorcas, à face de Lion , à corps du Panther, est varié dans sa couleur, d’où son nom a été tiré, suivant Agatharchides : en sorte que ce serait à cet auteur qu’il faudrait faire remonter l’étymologie du nom de Kebos , voulant dire Jardin , et par conséquent l’idée de plusieurs zoologistes, et entre autres de Buffon , qui ont cherché , pour représenter le Kebos des anciens , une des Guenons les plus variées en couleur, la Mène, P. Mona , L. strabon. Strabon , ayant encore suivi l’exemple des anciens historiens et géographes, en caractérisant les contrées qu’il avait à décrire par leurs principales productions, a dù, pour la mer Rouge et l’Ethiopie, copier Artémidore, qui avait lui-même copié Agatharchides; c’est en effet ce qui a lieu pour le Sphinx , le Cynocéphale et le Cebus ; seulement on voit que son Cynocéphale est bien notre Tartarin ou P. Hamadryas actuel, puisqu’ü dit que c’était l’animal révéré par les Hermopolitains. Il fait la même observation pour les Cebus, à l’égard des habitants de la ville de Babylone , près Memphis ; mais il ajoute que ce Singe a la face semblable au Satyre , et que pour le reste il est intermédiaire au Chien et à l’Ours ; ce qui doit faire douter que le Kebos de Strabon fût une espèce de Guenon.
On trouve aussi , dans ce célèbre géographe , la preuve que le Pithecos d’Aristote était notre Magot , puisqu’en décrivant l’Afrique septentrionale, il dit que Possidonius rapporte qu’en allant par mer de Cadix en
Italie, il avait eu l’occasion de voir un très-grand nombre de Singes dans les forêts qui ornent la côte de cette partie de la Libye. Or, Strabon se sert du mot de Pithecos ; et le Singe qui se trouve encore presque exclusivement sur cette côte , est le Magot.
Mais c’est dans cet auteur que se trouve employé, pour la première <^^1' fois, le nom de Cercopithccos pour un Singe de l’Inde, de si grande taille , et qui se trouvait en si grand nombre dans les montagnes boisées que traversa l’armée d’Alexandre en entrant dans l’Inde , que les soldats crurent un moment que c’était l’armée ennemie. D’après le nom employé par Strabon , c’était un Singe à queue , et probablement de même espèce que ceux dont parle Ctésias.
Diodore de Sicile , étant encore au nombre de ces historiens eécera- Dl0üülu: phes qui faisaient marcher de front la description des pays et de leurs productions, on peut trouver, dans son Histoire universelle, quelque chose sur plusieurs Singes, mais toujours sur ceux de l’Éthiopie. Ainsi , suivant lui , dans le pays des Troglodytes il naît des Sphinx assez semblables aux figures qui les représentent , mais un peu plus gros , et que leur nature rend propres à plusieurs exercices et disciplines (lib. IV). v II parle aussi des Cynocéphales , comme ayant une certaine ressemblance avec un homme mal bâti , mais auquel ses sourcils donnent un aspect très-dur ; aussi en fait-il un animal indomptable , extrêmement féroce, et incapable de toute espèce de raison (lib. III, cap. 35); et cependant un passage de Cicéron ( Lettres à Atticus, VI) nous apprend que Cicéron. de son temps le Cynocéphale était susceptible d’être apprivoisé , puisque Vadius, dont Cicéron décrit le luxe ridicule, en avait un dans sa voiture en venant au-devant de lui. Dès lors ce Cynocéphale de Vadius était sans doute un Hamadryas.
Les deux importants compilateurs, Pline et Élien, que nous avons maintenant à examiner sous le point de vue qui nous intéresse en ce moment, ayant un autre but que les précédents auteurs, nous pouvions naturellement espérer de voir s’augmenter les renseignements nécessaires pour déterminer quelles espèces de Singes étaient connues des anciens :
Primatès. S
PRIMATES
malheureusement l’un n’avait pour but qu’un tableau de l’uni verset de ses productions par rapport à l’Homme, et l’autre une sorte de critique des vices de l’espèce humaine et de la société , en exposant les qualités vraies ou fausses attribuées aux animaux par les écrivains qui l’avaient précédé.
Pline. Toutefois, de ces deux historiens de la nature, l’un se montre évidemment plus zoologiste : c’est Pline ; et c’est par lui que nous allons commencer, en y comprenant son abréviateur Solin.
Dans l’ouvrage de Pline , les Singes , sous le nom de Simiœ, sont traités d’une manière générale ou presque générique sous le rapport de leur ressemblance avec l’Homme , et sous le point de vue de l’organisation , absolument comme l’avait fait Aristote pour le Pithecos . aussi , comme nous l’avons vu plus haut, Pline, après avoir eu recours, pour la caractéristique de ces animaux , à la forme des pieds et des mains , avait-il montré comment ils pouvaient être différenciés par la considération de la queue.
Quant aux espèces signalées par lui , nous voyons au nombre de celles déjà indiquées comme d’Éthiopie , les Sphinx , les Cynocephali et les Cephi, mais chacune d’elles avec quelque note nouvelle.
sphinx. Les Sphinx sont de couleur brune, et ils conservent leurs aliments dans les poches de leurs joues , c’est-à-dire dans ce que l’on nomme aujourd’hui des abajoues ; et de plus , suivant Solin , ils ont une sorte de chevelure, et sont dociles au point d’oublier leur férocité; c’est sans doute le Tartarin.
cynocephaïus. Les Cynocéphales sont les plus féroces des Singes et les plus communs de tous en Éthiopie , ajoute Solin. C’est le Babouin ordinaire.
Cephi. Les Cephi , comme les nomment les habitants de l’Éthiopie, d’où ils proviennent , paraissent ne pas pouvoir vivre sous un autre climat que celui sous lequel ils sont nés (i).
Ln individu de cette espèce fut montré à Rome dans les jeux donnés
(1) M. P.-E. Botta a fait l’observation que le Patas [P. ruber) est tout à fait dans ce cas.
par Pompée pour l’inauguration de son théâtre , cinquante-cinq ans avant Jésus-Christ, et depuis il n’en a pas été revu.
Au nombre des espèces qui n’avaient pas encore été indiquées, Pline énumère :
Les Cercopithèques , qu’il range aussi au nombre des animaux qu’engendre l’Éthiopie, et auxquels il donne, outre une queue, d’après leur nom même, longue (par où ils diffèrent seulement des Simiœ , dit Solin ), la tête noire , le poil gris d’âne , et la voix très-différente de celle des autres espèces ;
Les Satyres, qu’il compte, avec les Sphinx et les Céphes, au nombre des espèces pourvues d’abajoues , et qu’il dit être d’une nature encore plus douce que les Simiœ , et surtout que les Cynocéphales : à quoi Solin ajoute qu’ils sont d’un aspect fort agréable et très - gesticulateurs ;
Les Callithrix, que Pline signale comme ne pouvant pas vivre ailleurs que sous le ciel de l’Éthiopie qui les produit , et comme différant , presque sous tous les rapports , des Cynocéphales , des Satyres et des Sphinx , par la barbe de la face , et parce que la queue est largement dilatée dans sa première partie , et que Solin se borne à dire large ; ne serait-ce pas encore ou le Patas ou le Grivet, dont la queue est en effet comme élargie par les longs poils qui la terminent, et alors il faudrait corriger Pline , et mettre dernière au lieu de première pour la moitié de la queue élargie ;
Les Ægypans , dont il parle dans sa description de l’Afrique mauritanienne, comme habitant les parties de l’Atlas qui regardent l’Afrique et se livrant à des danses lascives au son des flûtes et des tambours avec les Satyres, dans lesquels M. Lichtenstein voit le P. Troglodytes ou Chimpanzé , ce qui est au moins fort douteux , cette espèce ne se trouvant qu’à la côte d’Angola. Aussi , pourrait-on le concevoir davantage pour ces Ægypans demi-sauvages que Pline dit se trouver vers le Niger, au nombre des nations nègres, puisque le Chimpanzé est de ce pays. Niais encore cela est bien hypothétique.
Cercopithecus.
Satyrus.
Callithrix.
Ægypans.
PRIMATÈS.
Singe blanc.
Élien.
Pithecos.
Gunocephalos.
Enfin Pline ne fait mention nouvelle qué cl’un Singe de l’Inde, entièrement blanc , qui est un objet de chasse pour les Orsiens , et qui est très-probablement l’Entelle ou P, Entellus ; mais il n’oublie pas l’histoire des Cynocéphales de l’Inde , rapportée plus haut par Ctésias, et que Solin , par une erreur singulière relevée par M. Jules de Xivrey, attribue à Mégas thènes.
On trouve une nouvelle preuve que Élien n’a pas connu l’ouvrage de Pline , et même qu’il a puisé à des sources que ne connaissait pas celui-ci, dans la manière dont il a parlé des Singes.
Le nom de Pithecos est cependant employé par Élien , comme il l’avait été par ses prédécesseurs , Aristote et Pline , dans un assez grand nombre de passages qui ont principalement trait à ce qui peut être général à ces animaux, concernant leur intelligence , leur adresse, leur malice et leur lasciveté. Ainsi, dans un certain endroit, Élien parle, d’après Eudémus , de la manière dont les Pithèques , en Égypte (i), échappent à la voracité des Chats en se réfugiant à l’extrémité des branches , et même en s’y suspendant. Il cite , dans un autre passage , l’adresse d’un Singe qu’il a vu remplir l’office de cocher, retenir ou lâcher les rênes , et se servir du fouet à propos. Il fait mention d’un autre Singe qui, ayant vu une nourrice arranger et laver un enfant au berceau , imagina de vouloir en faire autant, et versa sur cet enfant un vase d’eau bouillante qui le brûla , et fut cause de sa mort.
Quant aux espèces désignées par quelques dénominations particulières, Élien ne cite les Sphinx et les Satyres que comme les plus doux.
Du Cynocéphale il est question en plusieurs endroits, mais toujours, sauf en rapportant (lib. IV, cap. \ 6) l’histoire citée plus haut par Ctésias du Cynocéphale de l’Inde, comme d’un animal d’Égypte; par exemple, quand il fait remarquer que c'était lui qui était adoré par
(1) D’après ce que nous a rapporté M. P.-E. Botta, on ne trouve pas de Singes dans la vallée du Nil avant Dongola, et la première espèce est le Grivet , vivant essentiellement sur les Palmiers Doums et de leurs fruits.
les Hermopolitains (lib. VI , cap. io),et le singulier degré d’instruction que les Égyptiens étaient parvenus à lui donner du temps des Ptolémées, comme de connaître les lettres, de jouer de la flûte, de la cithare, de danser et de demander l’aumône. C’est aussi à cette espèce qu’il attribue des rapports sexuels avec les femmes, mais en citant à tort Pindare, qui, dans le passage auquel Élien fait allusion , ne parle que des Boucs.
C’est réellement Élien qui , par la description presque complète qu’il nous a laissée du Repos , a fourni aux zoologistes modernes les moyens d’arriver, d’une manière à peu près certaine, à la connaissance de l’espèce. En effet il nous apprend (lib. XVII, cap. 8), d’après Pythagoras ( de Mari Rubro ) , que ce Singe , qu’il suppose avoir été nommé Cephus à cause de la variété de ses couleurs , qui l’ont fait comparer à un jardin , étymologie dont se moque Saumaise {Exercit. Plin.,. p. 216), et que repousse Bochart ( Hieroz . , I, lib. III, cap. 3o) par des raisons solides, avait la tête et le dos jusqu’à la queue d’un rouge vif, avec quelques poils dorés entremêlés , la face blanche jusqu’aux joues, séparée par des bandes dorées du col , dont le dessous jusqu’à la poitrine était blanc, ainsi que le ventre et les membres antérieurs , les postérieurs étant noirs. Il est , ajoute Élien , de la taille d’un grand Chien , et la forme de son museau ne s’éloigne pas beaucoup de ce qui a lieu chez le Cynocéphale.
C’est cette variété de couleur qui a sans doute déterminé Buffon à voir dans le Kebos, la Mône , le P. Mona de Linné , tandis que Schreber, et en suite Erxleben , y ont vu le Patas ou P. Ruber : opinion qui a été assez généralement adoptée, et entre autres par M. G. Cuvier, dans ses notes sur Pline , et même par M. Ehrenberg; car son S. Pyrrhonotos ne nous semble être autre chose qu’un Patas mâle, bien adulte. Au reste , ces trois espèces sont également fort communes en Abyssinie.
Mais on trouve dans Élien des indications d’espèces qui n’avaient pas été signalées avant lui , ou du moins qui l’avaient été d’une manière moins positive.
Les singes blancs apportés par les Indiens à leur roi étaient sans
Kepos.
Singe blanc.
38 PRIMATES
doute de la même espèce que celle dont a parlé Pline, et que nous avons supposée être l’Entelle, S. Entellus de Dufresne, et non le S.Atys dAudebert, qui nest quun Macaque albinos.
Nous rapportons à la même espèce, qui en effet est souvent roussâtre ou même rousse, les singes roux apportés avec les blancs, suivant Élien (lib. XV, cap. i4), mais qui sont, ajoute -t-il, trop lascifs, trop ardents envers les femmes pour qu’on ose les apporter dans les villes.
Les Singes noirs dont il est parlé au même endroit et à la même occasion pourraient bien n’être que l’Ouanderou, P. Silenus , comme l’a pensé Erxleben , et alors il faudrait rapporter à la même espèce le Singe dont Élien a parlé (lib. XVII, cap. 39) , d’après Mégasthène , comme vivant dans le Prase indien, et auquel il attribue la taille des plus grands Chiens, une chevelure et une barbe blanche ainsi que la face, tout le reste noir avec une queue de cinq coudées (sans doute par erreur de copiste), et terminée par un flocon de poils ( leonina ).
Peut-etre meme est-ce encore de la même espèce qu’il est question (lib. XVI, cap. 10), etquil décrit comme habitant également le Prase, et de la taille des Chiens d’Hyrcanie; avec une chevelure et une barbe, à la manière des Satyres, une queue de Lion (Leonina) r le corps blanc en dessous, mais avec la tete etl extrémité de la queue ferrugineuse ou jaune , suivant la traduction de Schneider.
Élien ajoute que les Indiens mettent du riz cuit à l’entrée des villages, et que ces Singes viennent le manger sans crainte et retournent ensuite dans les bois.
Je suis encore fort porté à rapporter à l’Ouanderou le Singe dont Élien parle (lib. XVI, cap. 21) comme habitant les montagnes boisées limitrophes de llnde, où ils sont fort difficiles à prendre, tant ils sont alertes à s échapper dans des lieux inaccessibles, et que l’on dit avoir beaucoup de ressemblance avec les Satyres, être très-hérissés de poils sur le corps, et pourvus d’une queue de cheval; et enfin ceux dont il a déjà été question plus haut, comme s’étant présentés en si grande troupe à l’armée
d’Alexandre, que les soldats crurent un moment que c était une armée ennemie. Élien en parle (lib. Vil , cap. 1 5) d après Clitarque.
Malgré l’étymologie du nom d’Onocentaure, qu’emploie encore Élien Onocentauros. (lib. XVII, cap. 9) pour désigner un animal d’après Pythagoras, cité par Gratès, ainsi qu’Élien en avertit lui-même, il est difficile de ne pas y reconnaître encore une espèce de Singe, comme l’a fait M. Lichtenstein. En effet, quoique la description , du reste assez diffuse , nous apprenne que cet animal avait toutes les parties antérieures , la bouche , les poils entourant la face, le col, la poitrine, les mamelles, les bras et les mains de l’Homme, mais que le dos, les flancs , le ventre et les membres postérieurs étaient tout semblables à ceux de l’Ane , ainsi que la couleur, d’un gris un peu blanchâtre sur les côtés , Élien ajoute que les membres antérieurs cendrés avaient un double usage , d’abord pour marcher, et ensuite pour prendre et porter la nourriture à la bouche, ce qui prouve que c’était bien un Singe. Quant à assurer, comme Lichtenstein, que c’était le Wouwou, espèce de Gibbon, sans doute parce que son pelage est gris, il suffit de faire observer que l’Onocentaure était d’Éthiopie , et que les Gibbons sont exclusivement de l’Inde et surtout de son archipel.
Arrien , dans son Périple de la mer Rouge , se borne à dire que dans armes. le pays qu’il nomme Dachmades , les grandes montagnes nourrissent beaucoup d’animaux sauvages parmi lesquels il cite plusieurs genres de Cynocéphales, comprenant sans doute les Sphinx, les Satyres, comme ses prédécesseurs.
Galien, dont le but était bien différent de celui de la plupart des <;*lik\. anciens qui ont parlé des Singes , et qui les considérait en effet comme sujets d anatomie, cite au nombre des animaux que l’on peut disséquer , à défaut de cadavres d’hommes , d’abord le Pithèque à petit coccyx ou le Magot, puis à défaut les Cynocéphales, les Sphinx et même les Lynx; ce Lynx, qui prouve que si sous cette dénomination les anciens ont souvent entendu, comme Aristote, une espèce de Felis, ils l’ont aussi quelquefois appliquée à un Quadrumane; mais il est fort difficile de décider si c’était à une espèce autre que l’une de celles désignées plus haut. En effet
PRIMATES
nous ne connaissons que ce passage de Galien et un autre de Pline dans lequel les Lynx sont associés aux Sphinx comme très-communs en Ethiopie , qui nous démontrent que le Lynx était quelquefois un singe chez les anciens.
A mesure que l’on s’éloigne de l’époque des historiens et des géographes des premiers siècles de notre ère , les renseignements propres à éclairer la question qui nous occupe deviennent de moins en moins importants , et par conséquent peu satisfaisants. Certains auteurs ont bien introduit quelques noms nouveaux, mais évidemment fabriqués, pour désigner une particularité de quelque singe signalé avant eux. philostorge. C’est ainsi, sans doute, que Philostorge, écrivain grec auquel nous devons une histoire ecclésiastique de 32 0 à 425, époque à laquelle il vivait, sous Théodose-le-Jeune, a créé les noms suivants que l’on trouve aussi dans Nicephore Calliste , autre écrivain grec du quatorzième siècle, mais plagiaire de Philostorge , savoir :
Leontopi- Leontopithecos , pour un singe appelé Léonin , à cause de la forme de sa queue terminée par un flocon de poils;
Ægopithecos. Ægopithecos , pour une espèce qui sans doute avait été décrite comme un composé de Singe et de Chèvre; ou mieux qui avait une barbe comme la Chèvre.
Arctopithecos. Arctopithecos (lib. III, cap. 2 , p. 4»), voulant sans doute désigner par là un singe que la longueur de son poil faisait ressembler à un ours.
En même temps qu’il employait les noms de Sphinx et de Cynocéphale , comme les auteurs qui l’avaient précédé, sphinx. On trouve cependant chez Philostorge une description du Sphinx, ayant le corps velu comme les autres , mais la poitrine nue jusqu’au cou , avec le visage arrondi, ressemblant à celui d’une femme, ce qui a porté M. G. Cuvier (notes sur Pline, VI, p. 42^) , à dire quelle s’appliquerait fort bien au Chimpanzé, toutefois avec la restriction quelle est trop peu détaillée pour ne pas convenir à la plupart des grandes Guenons. festbs. Le Cercolopis de Festus (De verborum signifie atione , lib. III, p. 75) cereoiopis. est sans doute dans le même cas que les Leontopithecos de Philostorge ;
en effet , sa définition ( genus Simiæ quod ultimam partent caudœ villosam fiabet ) convenait tout à fait au Singe dont il a parlé.
On trouve aussi dans le même grammairien l’épithète de clunce jointe au mot Simiæ , pour indiquer les espèces qui ont des callosités , à clunibus tritis.
Isidore de Séville (lib. XII , De brutis animalibus , cap. 2), de Bestiis , abrégeant surtout ce que Pline et Solin avaient dit, se borne à donner l’étymologie du mot Simia, et à dire qu’il y a cinq espèces de Singes, Cercopithecus , Simia , Sphinx , Cynocephalus et Caïlithrix , en sorte que, en récapitulant tout ce que les anciens ont dit d’un peu positif sur les Singes , les seuls animaux de l’ordre des Primates qu’ils aient pu connaître, on peut, ce me semble, donner comme à peu près certaines les conclusions suivantes.
Parmi les espèces qu’ils ont le mieux connues et que même ils ont pu voir, ce sont encore celles qui sont aujourd’hui le plus vulgaires en Europe , c’est-à-dire celles de la Haute-Égypte ou de l’Abyssinie et de la Nubie, du périple de la mer Rouge et de la partie occidentale d’Afrique, savoir :
i° Le Magot {P. Inuus ), qui était le Pithecos des Grecs, le Simia des Latins, et sur lequel portent indubitablement toutes leurs observations sur l’organisation et sur les mœurs de ces animaux ;
2 Les Cynocéphales Papion et Tartarin ( P. Cynocephalus et Hamadryas), si communs encore aujourd’hui dans la Nubie, l’Abyssinie 5 comprenant sans doute le Sphinx et le Satyre, qui n’en étaient que le jeune âge ou la femelle , espèces les plus communes chez les Égyptiens comme elles le sont encore aujourdhui, dont la dernière a été considérée comme sacrée, et quils ont fait entrer dans leur symbolique et dans leur écriture hiéroglyphique;
3 Une première espèce de Guenon à longue queue , le Patas (P. Ruber, L.) , assez grande espèce de Guenon à longue queue passant aux Macaques, venant également de l’Éthiopie , actuellement encore commune en Abyssinie , connue sous le nom de Kebos chez les Grecs , de Cebus
Primatés. r
Isidore de Séville.
Récapitulation des espèces de Singes connues des Anciens.
P. Inuus.
P. Cynoceplialus.
P. Hamadryas.
P. Ruber.
PRIMATES
I’. Subviridis ou Grisous.
P. Entellus.
P. Silenus.
Espèces inconnues pour eux.
P. Satyrus.
P. Leuciscus.
ou Cephus chez .les Latins , dénominations que Boehart a montré être dérivées d’un nom de pays ; espèce que les Égyptiens semblent avoir aussi consacrée, et qui se trouve représentée dans quelques-uns de leurs monuments ;
4° Le Grivet (P. Subviridis , F. Cuv.), autre espèce de Guenon plus petite que la précédente , que l’on trouve aussi quelquefois représentée dans les peintures égyptiennes, peut-être le Callithrix de Pline, et que MM. Caillaud et Ehrenberg ont observée en Nubie et décrite, celui-là sous le nom de S. Subviridis , celui-ci sous celui de S. Sabœa.
Les anciens, et cela depuis les conquêtes d’Alexandre, ont beaucoup moins connu, et par tradition seulement:
i° L’Entelle ( P. Entellus , Dufresn. ), sous le nom de Singe blanc de l’Inde ;
2° L’Ouanderou ( P. Silenus, L.), sous les noms de Singe noir, de Cynocéphale barbu, de Singe à queue de lion.
Ils n’ont certainement aucunement connu les espèces suivantes, savoir :
i 0 L’Orang-Outang (P. Satyrus ), quoi qu’en aient dit Camper et Lichtenstein ; les Satyres non mythologiques n’étant sans aucun doute que quelque gros Singe à abajoues d’Afrique, probablement le Magot adulte ;
2° Le Gibbon cendré, ou Wouwou (P. Leuciscus ), comme l’a sup¬
posé Lichtenstein pour l’Onocentaure d’Élien à cause de sa couleur grise ; car en passant sous silence la forme d’Ane de la moitié postérieure du corps, ce qui était indubitablement une fable, cet Onocen taure prétendu était encore un animal d’Éthiopie ;
Troglodytes. 3° Le Chimpanzé (P. Troglodytes ) , contre l’opinion de Lichtenstein , qui lui rapporte le Sphinx , d’abord parce que tous les auteurs qui parlent d’un Singe sous ce nom depuis Agatharchides jusqu’à Élien le donnent comme provenant du pays des Troglodytes sur la mer Rouge , où le Chimpanzé n’a jamais été signalé jusqu’ici, et ensuite parce que Pline, qui a parlé le plus longuement du Sphinx, lui donne des abajoues comme au Cynocéphale.
Ou pourrait tout au plus le soupçonner un peu davantage pour le Sphinx de Philostorge, ainsi que l’a fait M. G. Cuvier, mais, comme celuici le dit lui-même, sans rien qui soit le moins du monde convaincant.
On a été beaucoup moins heureux , ce me semble , lorsqu’on a supposé que les sauvages nommés Gorilles , dont Hannon, dans le Périple qui lui est attribué, ne put atteindre que trois femmes, et dont il envoya la peau à Carthage, étaient des Chimpanzés. En effet, en acceptant comme vrai que ce peuple habitait une île montagneuse dans un lac, qui lui-même était au milieu d’une île située sur la côte occidentale d’Afrique, fait géographique encore aujourd’hui absolument inconnu, il suffit de faire observer que le général carthaginois dit positivement que c’étaient des hommes et non des animaux, et que parce que les femmes seules prises, les hommes s’étant échappés dans les montagnes, se défendaient avec les dents et les ongles, et ne voulaient pas suivre bénévolement leurs ravisseurs, qui eurent la barbarie de les tuer, ce n’est pas une raison pour être mis au rang des bêtes.
Ces conclusions sur les indications des espèces de Singes transmises par les anciens dans leurs écrits se trouvent confirmées , ce me semble , par ce quils nous ont également laissé de représentations de ces animaux , dans quelques-uns des ouvrages d’art recueillis jusqu’ici.
En faisant abstraction des figures fantastiques que les artistes égyptiens, grecs et romains, ont données comme représentant les divinités champêtres qu’ils nommaient Satyres, Faunes , Sylvains , Pan , Ægypans, Sphinx , le plus fameux de ces êtres symboliques , et qui, pour le dire en passant , n’offrent jamais aucun indice que leur origine ait été tirée de grands Singes , comme on le suppose assez généralement, on ne sait trop pourquoi , on peut dire qu’aucun monument , si ce n’est peut-être la célèbre mosaïque de Palestrine , ne représente un seul animal de cet ordre de Mammifères. Je ne connais du moins jusqu’ici aucun archéologue qui ait cité un bas-relief, pierre gravée ou peinture monochrome qui représenterait , par exemple , d’après Ovide , la métamorphose par Jupiter des Gercopes, habitants de l’ile de Pithécuse ou Inarime, en
Des espèces de Singes dans les œuvres d'art.
PRIMATES
Singes , à cause de leur méchanceté et de leur mauvaise foi à son égard. Cependant, parmi les jouets d’enfants que les Grecs mettaient dans leurs tombeaux , M. Raoul Rochette , dans son Mémoire sur les antiquités chrétiennes des Catacombes (Acad, des Inscript., tom. XIII, p. 545 et 6ü5), cite des figurines de Singes, mais sans doute trop grossières pour qu’on ait pu en désigner l’espèce , et qui d’ailleurs appartenaient à des animaux étrangers à la Grèce.
Sur la Quant à la mosaïque de Palestrine qui représente , comme l’abbé Bar- "l’Xstrine.6 thélemy l’a mis hors de doute, le voyage d’Adrien dans la Haute-Égypte ( i ), ce que l’artiste a fort ingénieusement exprimé par les productions du pays, et même par les principales occupations des habitants, on remarque au nombre des animaux figurés plusieurs Singes, et souvent avec un nom propre écrit au-dessus ou au-dessous de la figure.
Magot jeune. Je noterai d’abord un petit Singe parfaitement dessiné, du moins dans la planche gravée de Barthélemy, et qui, assis sur un rocher, montre une tête ronde , un museau fort court , les oreilles et les membres de proportions humaines , et aucun indice de queue.
Cette figure, qui rappelle fort bien un jeune Magot, n’a plus de nom inscrit au-dessous d’elle; mais l’abbé Barthélemy dit, p. 533 de son Mémoire, que ce nom a disparu par suite du transport de la mosaïque , et que Suarès, qui l’a vu dans les dessins du commandeur del Pozzo , assure avoir été Cattyok , que Barthélemy corrige , fort convenablement sans doute, en Catyros.
On a voulu voir dans cette figure le Chimpanzé {P. Troglodytes ); mais la forme et la proportion des membres rappellent beaucoup mieux le jeune Magot, espèce qui était certainement connue des anciens.
On doit , à ce qu’il me semble , voir la même espèce , mais adulte, dans une autre figure de Singe parfaitement reconnaissable , assis dans une position fort naturelle, avec une patte de derrière tombante, et qui, sans
(1) Mèm, de l’ Académie des inscriptions et belles -lettres, t. XXX , p. 503.
queue, offre un museau assez saillant, la bouche ouverte et les oreilles assez grandes.
Cette figure, également sans nom, est située au-dessus de celui de Crocodile de terre, mais qui appartient évidemment à un animal qui se trouve au-dessous.
Je crois que l’on peut également regarder comme un jeune Magot un autre petit Singe représenté accroupi comme un enfant , regardant pardessus son épaule droite l’Onocentaure : il est en effet sans queue, et avec le museau assez long, mais sans inscription.
Voyons maintenant les figures qui sont accompagnées de noms.
Sous celui de Koiropithecos, que nous avons vu chez Aristote seule- Koiropithecos. ment , est représenté un animal à quatre pattes , à corps gros et court , à museau de cochon, à queue également courte et redressée, à membres robustes, épais et peu élevés; à doigts assez mal définis, à oreilles courtes, rondes et appliquées, et dans lequel on ne peut qu’assez difficilement reconnaître un Singe , quoique l’encolure et la queue rappellent un peu le Babouin ou mieux peut-être le Mandrill.
Barthélemy, dans son Mémoire, se borne à dire que ce titre de Cochon-Singe ne va pas trop bien à la figure à laquelle il répond, s’il est vrai, comme le dit Aristote, que l’on doive trouver de la ressemblance entre la tête du Chaméléon et celle du Chœropithèque ; aussi M. Marcel de Serres a-t-il mieux aimé regarder cette figure comme représentant une espèce perdue de Cochon ou de quelque genre voisin. On peut plus simplement supposer que ce n’est qu’une fiction de l’artiste , et l’on sera certainement plus près de la vérité.
Le nom de Lynx est appliqué à une figure qui , si elle est exacte , Lynx, rappelle quelque Guenon assez élevée. Sa pose est oblique , la face humaine et plate, les oreilles rondes et aplaties, la queue médiocre, les tarses assez longs, mais appliqués; les doigts mal terminés et insignifiants.
On trouve aussi le nom de Keiron écrit au-dessous d’un animal assez Keiron. semblable à un chien qui chasse dans un hallier ; mais ses oreilles sont fort courtes, et il a une sorte de crinière autour du col ; et comme en
PRIMATES
outre son museau paraît être médiocre, on conçoit comment on a pu être porté à en faire un Singe. Barthélemy même a cru, contradictoirement , ce me semble , à la description qu’en donne Élien , pouvoir en faire le Kebos des anciens , et c’est sans doute ce qui a porté M. G. Cuvier à supposer que ce Cebus n’était pas une Guenon , comme presque tous les zoologistes l’ont supposé, mais le P. Hamadryas. Mais est-il même certain que le Keiron de la mosaïque doive être le Kebos , et que l’animal supposé soit un Singe? C’est ce qui est fort douteux.
La dénomination de Sphinx se trouve aussi dans cette mosaïque , et bien placée au-dessus d’un animal qui ressemble beaucoup au précédent , sauf qu’on n’y voit pas de queue ; aussi a-t-il quelque chose d’un Ours. En effet, il a le museau gros et long, la gueule très-fendue, une sorte de crinière. Les oreilles semblent cachées ; toutefois sa démarche et son port ne sont pas d’un Singe. Barthélemy dit, page 535 , qu’il ressemble davantage à un Chat-Tigre; mais le museau est évidemment trop long pour cela , tandis que les tarses sont bien élevés pour un Ours.
Enfin YOnocentaure est également figuré dans cette œuvre d’art, avec son nom parfaitement rangé au-dessous de la figure ; mais celle-ci est évidemment un composé monstrueux d’une tête de femme avec d assez longs cheveux en pèlerine, et d’un corps avec les quatre pieds d’un Ane.
En définitive , quoique la mosaïque de Palestrine semblât au premier aspect devoir nous donner des notions un peu positives sur les animaux que les anciens nommaient Koiropithecos , Sphinx , Kebos et Lynx , il n’en a pas été ainsi , et je suis dès lors fort porté à croire que les figures d’une œuvre artistique aussi grossière ont été imaginées d’après les noms. On peut seulement confirmer par là que les animaux connus sous ces noms étaient d’Éthiopie, puisque l’artiste les a dessinés avec des êtres réels et reconnaissables pour exister dans ce pays.
On doit donc être véritablement étonné que l’on ait pu se servir d’un ouvrage aussi grossier, pour voir dans ces figures d’animaux monstrueux des preuves d’animaux perdus ou disparus de la nature des choses de
temps tout à fait historiques, et même d’aussi peu reculés que la fin du second siècle de notre ère.
On a pu tirer un bien meilleur parti , pour reconnaître les espèces de Singes connues des anciens, des figures que nous ont laissées les Égyptiens dans leurs hiéroglyphes ou dans leur symbolique sacrée, ou mieux encore dans les scènes de la vie domestique représentées dans les tombeaux.
On reconnaît en effet le P. Patas (L.) ou Pyrrhonotos (Ehrenb.), comme ce zoologiste l’a le premier signalé, dans une figure en bas-relief d’un tombeau trouvé à Saccahra de Memphis, de la collection de M. Passalaqua, n° i4o5 de son Catalogue raisonné, et dont M. Ehrenberg a donné une figure de grandeur naturelle, Tab. 1 , f. 1 de son Mémoire sur le Cynocéphale et le Sphinx des Égyptiens (. Académie royale des sciences de Berlin , 1 834) ; on peut même y voir que les Égyptiens attachaient ces animaux , comme nous le faisons aujourd’hui , au moyen d’un anneau passé autour des reins.
M. Ehrenberg rapporte aussi à cette espèce le Singe figuré dans la Description de l’Égypte, pl. ”5, et peut-être celui qui est figuré, pl. 12, fig. 7, 8 et 9 du volume IV des Antiquités.
Une espèce de Guenon de la division des Callithrix me semble représentée dans une figure de Cercopithèque à quatre pattes donnée par M. Denon, Égypte, et qui a été reprise par M. Ehrenberg, loc. cit., d’après une peinture tirée des catacomhes, près les pyramides de Gyseh ; et dans celle d’un Singe monté sur le col d’une Girafe, trouvée par Sait à Thèbes, et qui a été donnée dans la pl. 12, fig. 9 du Voyage de M. Minutoli; dans une autre peinture à peu près semblable , mais où le petit Singe grimpe sous le col de la Girafe et non en dessus, comme le montre la figure 2 delà planche M. C. n. XXII, de M. Rosellini; et enfin dans un tableau qui offre une procession de gens apportant des présents, plusieurs ont sur les bras de petits Singes à queue vivants (figures 4 et 5); seulement, au lieu d’attribuer ces figures au P. Sabœus ou Callitriche ordinaire, comme le pense M. Ehrenberg, la brièveté du mu-
Dans les tombeaux égyptiens.
P. Patas Pyrrhonotos.
P. Subviridis.
PRIMATES
P. Fuliginosus.
P. Hamadryas
Des Singes Fossiles.
seau me porte à en faire plutôt le P. Suivi ridis de M. Caillaud, dans lequel M. F. Cuvier dit positivement avoir reconnu son Grivet , et qui est originaire de la partie nord-est de l’Afrique , tandis que le P. Sabœus paraît être exclusivement de la côte occidentale s’étendant un peu sur le versant nord.
M. Ehrenberg croit encore reconnaître une troisième espèce de Cercopithèque, le P. Fuliginosus ou Mangabey, dans le Singe noir de Thèbes, qui a été donné comme un Cochon dans la planche 83 de la description d’Égypte, et qui est repris dans la Symbolique de Creutzer.
Mais l’espèce de Singe que sans aucune comparaison l’on trouve le plus souvent représentée, et même , à ce qu’il paraît , exclusivement attribuée dans la symbolique véritablement sacrée au dieu Toth, c’est l’espèce de Cynocéphale si commune en Abyssinie , le P. Hamadryas , L. Il n’est en effet presque pas de peintures dans les temples et les tombeaux des rois et des prêtres qui ne représentent un ou plusieurs de ces animaux parfaitement reconnaissables à la forme de la face, à la proportion de la queue et à la grande pèlerine de longs poils qui de la tête descendent sur les épaules.
M. H. Rosellini a représenté dans les figures i et 2 de sa planche M. C. n. XXI, le mâle et la femelle de cette espèce de Singe , d’après des figures d’un tombeau de Beni-Hassan , monument qu’il fait remonter à deux mille ans au moins avant l’ère vulgaire; et il ajoute qu’il a vu plus d’une fois dans les rues et sur les places du Caire des Singes tout à fait semblables à ceux qu’il avait observés sur les monuments.
Les figures dans lesquelles cette disposition n’a pas lieu sont sans doute des Sphinx ou des Satyres , qui ne sont en effet que des femelles ou des jeunes de P. Cynocephalus.
Les traces matérielles de l’ancienneté des espèces de Singes à la surface de la terre sont constituées dans cet ordre de Mammifères par les momies et par les fossiles.
Nous avons déjà noté plus haut que les Égyptiens mettaient les Singes au nombre des animaux sacrés. Toutefois, et malgré l’assertion de Strabon
et de quelques autres écrivains au plus ses contemporains , qui rappor- Des Singes tent que le Cynocéphale et le Cebus étaient considérés comme sacrés, le alèt^eMo premier par les Hennopolitains, et le second par les Babyloniens des en- suivam : virons de Memphis, je n’ai encore trouvé de confirmation réelle de cette assertion que pour le Cynocéphale.
Belzoni (p^iaggi, II, p. 5i) dit que dans les catacombës de Gurnah, Beizoni. vis-à-vis Thèbes, au milieu de momies d’hommes, il en a trouvé de Singes conservés avec leur forme et dans la position assise, et il parait que c’étaient des Cynocéphales; du moins cela est certain pour un bel individu qu’il a décrit dans un autre endroit de ses Voyages en Égypte.
Plus tard, comme Champollion nous l’apprend , un second individu champoiiion. fut découvert et faisait partie de la collection de M. Drovetti ; malheureusement il ne semble pas qu’aucune comparaison du crâne de ces momies ait été faite de manière à mettre hors de doute la ressemblance complète de cet ancien Cynocéphale avec celui qui existe encore si abondamment en Abyssinie , quoique cela soit plus que probable,