DES OSSEMENTS FOSSILES DE PRIMATES
A l’époque où la science de l’organisation était encore si peu avancée , et où, par l’absence presque complète de collections ostéologiques , il était à peu près impossible, aux personnes même les plus versées dans l’anatomie positive, d’établir la moindre comparaison avec des ossements trouvés dans le sein de la terre , sans être presque nécessairement conduites à l’erreur; en ce temps où le manque de toute théorie, même approximative, sur la succession des êtres à la surface du globe, laissait les observateurs pour ainsi dire indifférents au sujet d’assertions qu’aujourd’hui l’on serait quelquefois porté à admettre ou à repousser malgré l’évidence des faits, on conçoit très-bien comment des erreurs graves ont été introduites et acceptées aussi bien pour les animaux qui nous occupent en ce moment que pour beaucoup d’autres, et même pour l’espèce humaine.
Primatés. 7
50 PRIMATES
Des prétendus La première assertion qui ait trait à un Singe fossile repose sur le 1 Singesdeia squelette presque entier d’un animal quadrupède à longue queue décou- Thuringe . vert en 1733 dans le schiste métallifère de la Thuringe , et que Sweden- Swederdwrg b°rg s’est presque borné à figurer, tab. 2 de son traité de Cupro, p. 168, en l’attribuant, non pas' à une espèce de Guenon ou de Sapajou, comme l’a dit tout à fait à tort M. G. Cuvier, page 7 de son article sur les crocodiles fossiles, mais à quelque animal marin ou amphibie (alors sous ce nom d’amphibie on entendait généralement les Reptiles), ou à quelque genre de Chat marin à cause de sa queue , c’est-à-dire à une espèce de Chien de mer ou de Squale, nommé alors, et même quelquefois encore aujourd’hui, Chat marin { 1). Au fond, l’idée principale de Swedenborg étant que ce fossile devait être un animal marin amphibie ou non , il est par conséquent évident qu’il ne pensait pas le moins du monde à un Singe ou à un Sapajou.
DArgenviUc. Jusqu’à d’ Argen ville , en 1755, dans l’ouvrage duquel on trouve en effet ce fossile indiqué pour la première fois , à ce que je suppose , sous le titre de Scheletton d’un quadrupède à queue, qu’on croit avoir été un Singe, je n’ai rencontré aucun autre auteur sur les pétrifications qui ait admis ce rapprochement erroné, comme le dit cependant M. G. Cuvier, à moins que ce ne soit Henckel , Kleine mineralogische , p. 928 — 174°» ou Cesser, Lithothéologie, p. 49^ — 1733, ce qui est peu probable. En effet, J. Gesner, auteur d’un petit ouvrage sur les pétrifications, excellent et fort remarquable à l’époque où il parut (1758), et encore fort intéressant à lire aujourd’hui, se borne à citer la figure donnée par Swedenborg sous la seule dénomination employée par celuici de Chat marin.
waich C’est donc à d’ Argen ville, et surtout à Walch, en 1 775, qu’il faut attribuer l’erreur grossière que M. G. Cuvier met sur le compte de Swe-
(1) Reprœsentat , dit Swedenborg en parlant de la figure citée, animal quoddam marinum amphibium, vel aliud ex caudd augurari licet felis marince quoddam genus fuisse. (Paragraphe xvn , intitulé : Processus liquatorius cupri Eisleben et Mansfeldiœ.)
denborg. En effet, le commentateur, du reste fort érudit et extrêmement utile , des planches de Knorr sur les fossiles de toutes les classes de corps organisés, en citant en deux endroits la figure donnée par l’auteur suédois, dit dans un passage « que ce squelette a la plus grande ressem- » blance avec le squelette d’un Singe ou d’un Babouin, » et il ajoute dans un autre « que Swedenborg le prenait pour un Babouin et d’autres » pour le squelette d’un Singe, » ce qui était entièrement faux , comme nous l’avons fait remarquer plus haut , en citant les propres expressions du savant Suédois. D’où l’on a pu voir qu’il avait même soupçonné, autant du moins qu’il était possible de le faire alors , que ce fossile était un véritable Reptile de l’ordre des Sauriens, comme cela est généralement admis aujourd’hui.
Le même Walch parle encore , dans ses Commentaires sur l’Iconogra- Kundman. phie de Knorr , tome II, sect. n, p. i5o, d’une patte entière de Singe avec les os, la peau, la chair, les ongles, le tout converti en pierre, et dont Kundman a donné la description et la figure dans son ouvrage intitulé : Rariora naturœ et artis , p. ^6 , tab. 111, fig. 2. Avant d’avoir pu consulter cet ouvrage, j’avais soupçonné que si cette patte pétrifiée était réellement d’un Singe ou d’un Mammifère, ce ne pouvait être qu’une de ces espèces de fausses pétrifications ou d’incrustations, comme on en fait encore tous les jours à la fontaine de Saint- Alyre , dans un des faubourgs de Clermont en Auvergne, où j’ai même vu, en 1829, un bœuf tout entier que l’on tentait ainsi de pétrifier ; mais notre Bibliothèque du Muséum ayant fait venir d’Allemagne l’ouvrage de Kundman, j’ai aisément reconnu que cette prétendue patte ne ressemblait en rien à celle d’un Singe , et que ce n’était qu’un lusus naturœ , si la pièce était réellement pierreuse, ou peut-être une nageoire pelvienne de quelque Baudroie, si c’était une partie de corps organisé. Au reste, voici ce qu en dit Kundman , médecin de quelque réputation en son temps , mais certainement fort pauvre naturaliste :
« La plus extraordinaire des pétrifications que je possède est une main de Babouin , grande espèce de Singe. Elle a 7 pouces de long sur 3 de
PRIMATES
large, comme on peut le voir dans la figure, où elle est représentée de grandeur naturelle : extérieurement la peau est noire et granulée, comme a coutume de letre celle des animaux ; en avant sont les doigts avec les ongles distincts; en dessus sont des nerfs élevés, comme les feuilles en montrent en dessus et en dessous. En arrière, ou du côté du carpe où s’est faite la brisure, on distingue, d’une manière tout à fait claire, la séparation de la peau et de la chair, et celle-ci ainsi que les os et la moelle ont une couleur et une consistance différentes. » A quoi il ajoute :
« Le professeur Christian-Gabriel Fischer de Kœnigsberg n’a jamais vu une pièce semblable dans aucun des cabinets d’histoire naturelle qu’il a visités. » Aussi Kundman termine-t-il en disant qu’on en a offert ioo thalers sp.
ue Gibraltar, Un troisième exemple d’os fossiles attribués à un animal de cet ordre suivant iranc. sera^t }3jen moins sujet à controverse, du moins sous le rapport anatomique, car sous celui de son état fossile il n’en est probablement pas de même. Je veux parler de l’assertion d’Imrie au sujet de deux crânes que des ouvriers employés aux fortifications de Gibraltar trouvèrent un jour dans le haut de la montagne, et qu’ils regardèrent comme humains. En effet, le docteur Imrie crut devoir les considérer comme provenant plutôt d’une espèce de Singes; mais en supposant que cette erreur ait pu avoir lieu même pour des ouvriers , ce dont M. G. Cuvier doute avec assez de raison , la différence étant réellement trop grande pour la taille entre fin crâne d’homme et celui d’un Magot pour qu’on puisse s’y tromper , il n’est nullement certain que ces crânes fussent réellement fossiles et contenus dans les brèches osseuses de cette montagne. En effet, nous avons vu plus haut que déjà l’observateur anglais avait douté s’ils ne proviendraient pas de l’espèce de Singes qui de son temps habitaient la partie inaccessible du rocher de Gibraltar , et qui s’y trouvent encore aujourd’hui suivant plusieurs personnes.
Delà Guade- M. Fischer de Waldheim a émis le doute, dans sa Paléontologie ani- 'Tf.T- male systématique , p. i32, que le squelette de la Guadeloupe, et regardé comme humain , pourrait bien devoir être rapporté à l’ordre des
Quadrumanes; mais il suffit de lire et de consulter la description et la ligure que M. Kniglit a données de ce singulier fossile, dans les Transactions philosophiques de la Société royale de Londres , pour être convaincu qu’il provient certainement de l’espèce humaine , comme j’ai du reste pu m’en assurer moi-même en le voyant dans les collections du Muséum britannique à Londres.
Aussi jusqu’à ces derniers temps il était certain que l’on n’avait encore trouvé aucune trace laissée par un animal de la famille des Singes dans les couches de la terre , et même dans les terrains d’alluvion , en sorte que M. G. Cuvier avait pu dire , p. 1 5g de son Discours sur les révolutions du globe : « Aucun os, aucune dent de Singe ni de Maki ne se sont jamais présentés à moi dans mes longues recherches, » lorsque M. Lartet, d’un côté, annonça à l’Académie des Sciences, dans des lettres lues dans les séances des 16 janvier et 17 avril 1837, qu’il venait de découvrir dans les environs d’Auch des restes fossiles d’un Singe, d’un Sapajou et d’un Maki; tandis que dans l’Inde MM. Baker et Durand en annonçaient d’autres qu’ils avaient découverts dans les dépôts tertiaires des Sous- Himalayas, ce qui était cependant moins étonnant, des animaux de cet ordre vivant encore aujourd’hui dans ces contrées.
La singularité et l’intérêt d’une découverte aussi inattendue que celle annoncée par M. Lartet , tant on était loin de soupçonner la coexistence dans le même dépôt où avaient été trouvés des restes de Rhinocéros, de Palæotheriums , de Cerfs, d’ Antilopes, d’os de Primatès d’Asie, d’Amérique et de Madagascar, firent douter un moment de la justesse des observations. On pouvait en effet soupçonner qu’un observateur, de quelque sagacité qu’il fût doué, ne possédant aucun élément matériel de comparaison , mais seulement des figures plus ou moins incomplètes, avait pu se tromper. L’envoi d’une seconde lettre contenant la description détaillée de la pièce principale, accompagnée d’une figure , dut mettre hors de doute la vérité d’une partie au moins de ce qu’avait annoncé M. Lartet. Toutefois, pour s’assurer que non-seulement c’était bien d’un Singe qu’il s’agissait, mais encore, suivant lui,
Des véritables Fossiles de Singes :
1» de Sansans , par M. Lartet.
PRIMATES
d’un Gibbon, groupe de Quadrumanes que l’on ne connaît presque aujourd’hui que dans les grandes îles de l’archipel Indien , il fallait plus qu’une figure faite à la hâte, et par conséquent plus ou moins incorrecte, plus qu’une description faite sans objet de comparaison ; il devenait nécessaire que les pièces elles-mêmes fussent envoyées à Paris , et c’est ce que s’est empressé de faire M. Lartet, en homme de bonne foi et parfaitement sûr de sa découverte, en me les adressant pour le Muséum d’histoire naturelle. Ce sont ces pièces que nous allons décrire et figurer, î- Mâchoire La principale consiste en une mâchoire inférieure presque complète , inferieure. ^ laquelle il ne manque que la partie terminale des branches montantes, et qui est pourvue de toutes ses dents, décrite. Cette mâchoire a de longueur , depuis l’extrémité des dents incisives jusqu’à la racine antérieure des branches montantes , un pouce et demi ou environ 4» millim. , ce qui équivaut à la ligne dentaire , sur un pouce et demi ou 4o millim. d’écartement entre les deux mêmes points. L’angle sous lequel les deux branches se réunissent est de 25°, et la longueur de la symphyse de 9 lignes ou 1 8 millim. environ. Le profil de cette symphyse est assez oblique , puisqu’il forme avec le plan sur lequel la mâchoire pose par son bord inférieur un angle de 5o°.
Des deux faces des branches horizontales de cette mandibule, l’externe ne montre qu’un trou mentonnier assez petit et percé assez bas vers l’extrémité antérieure, à l’aplomb de la première avant-molaire; l’interne, à cause de la mutilation de la branche montante, n’offre à remarquer qu’une excavation assez profonde pour l’insertion du muscle génio-hyoïdien , sans apophyse géni distincte.
Le bord inférieur est assez épais , arrondi , tout à fait lisse. Le supérieur, également assez épais , est entièrement occupé par une série de dents contiguës ou sans aucun intervalle entre elles, depuis la première incisive jusqu’à la dernière molaire ; à très-peu de chose près de la même hauteur, elles forment , en considérant les deux côtés à la fois , une sorte de fer à cheval ou de parabole assez peu ouverte.
L’état parfait de conservation de ces dents , leur nombre , le faible
Ses dents.
degré d’usure quelles ont éprouvé, tout indique que cette mâchoire provient d’un animal complètement adulte, dans la vigueur de l’âge, et par conséquent arrivé à tout le développement dont il était susceptible.
Le nombre total des dents pour chaque moitié de la mandibule est, comme dans tous les Singes proprement dits, de huit, savoir: deux incisives, une canine et cinq molaires, dont deux avant-molaires, la principale et deux arrière-molaires : ce qui donne pour le nombre total de la mandibule seize molaires, comme dans tous les Singes de l’ancien continent.
Les incisives , parfaitement égales entre elles et assez obliques ou dé- incisives, clives, offrent une particularité que je n’ai encore remarquée dans aucun des Singes vivants venus à ma connaissance , en ce quelles sont élevées au niveau de la pointe des canines. Elles sont du reste cunéiformes, formées d’une racine longue, aiguë, comprimée transversalement, et d’une palette assez courte dont le bord est coupé par une usure assez marquée. Comme ces dents sont un peu étranglées au point de jonction de la racine avec la couronne , il en résulte que, ne se touchant que par les extrémités , elles laissent entre elles à moitié de leur longueur un espace très-sensible.
Les canines, anguleusement séparées des autres dents, sont courtes, canines, puisqu’elles dépassent à peine le niveau de la ligne dentaire, et surtout les incisives. Leur forme est conique , et elles sont assez peu courbées et déjetées en dehors, avec un collet bien marqué en arrière.
Ce que l’inférieure offre de plus digne de remarque , c’est une sorte de gouttière profonde à la face postérieure, et qui, s’arrêtant au collet, indique que la canine supérieure , en se croisant avec elle , ne la dépassait probablement pas, au contraire de ce qui a lieu chez la plupart des Singes.
Les molaires, au nombre de cinq, forment une ligne contiguë etser- Molaire», rée, comme il a été dit plus haut.
Des deux avant-molaires ou fausses , presque égales en hauteur , la antérieure*, première, un peu plus élevée que la seconde, est implantée tout à fait
PHI MATÉS
verticalement , sans quelle soit le moins du monde déjetée ou repoussée en arrière. Sa couronne, du reste, n’offre qu’un seul tubercule trièdre, I assez pointu , tandis que la seconde en a deux , l’antérieur un peu plus
fort que le postérieur, et tous deux à deux pointes obsolètes, principale. La dent principale ressemble beaucoup à la première arrière-molaire.
La couronne , outre deux paires de tubercules mammiformes dans une direction assez oblique, qui se trouvent chez tous les Singes, en présente un cinquième postérieur externe qui n’a point échappé à M. Lartet; et c’est sur cette particularité qu’il a rapporté cette mâchoire à un Singe de la division des Gibbons, quoiqu’elle soit bien moins prononcée que chez ces derniers.
postérieure. Quant à la dernière molaire, qui est peut-être un peu plus étroite que les autres et au contraire un peu plus longue , outre ces quatre tubercules en deux paires obliquement disposées, elle est évidemment pourvue d’un talon assez fort et subdivisé en deux ou trois tubercules, un peu comme dans les Magots, où cela est pourtant bien plus prononcé, comparée avec D’après cette description , faite comparativement ou dans le but d’une comparaison avec ce que nous connaissons aujourd’hui , il sera aisé de voir que cette mâchoire a , sans qu’il puisse y avoir le moindre doute , appartenu à un Primatès, à un Singe de l’ancien continent, et même un singe élevé, à un Singe élevé dans la série, puisque les incisives sont égales en largeur, presque verticales, et rangées en une ligne transverse presque droite; que les canines sont courtes, verticales, et devaient se croiser, sans beaucoup s’outre-passer en se croisant ; que la première avant-molaire , n’étant nullement inclinée en arrière par la pression de la canine supérieure, est au contraire tout à fait verticale, comme dans l’homme, et enfin que les molaires ont leur couronne armée de tubercules mousses disposés par paires obliques.
les Gibbons Or, comme les Gibbons sont certainement le groupe de Singes qui doivent suivre immédiatement les Orangs-Outangs, on voit déjà que le rapprochement fait par M. Lartet est bien près d’être convenable, d’autant plus que les trois dernières molaires ont assez bien le cinquième
tubercule caractéristique de ces dents chez les Gibbons. Cependant comme cette disposition n’est certainement pas aussi prononcée dans le Singe fossile que dans les Gibbons vivants que nous connaissons , et qu’en outre il offre une particularité bien plus distincte dans la proportion de la dernière molaire, particularité qui se rapproche assez de ce qui a lieu chez les Semnopithèques et même chez les Magots , qui ont en effet à cette dent un talon subdivisé en deux ou trois tubercules, il nous semble qu en définitive la mâchoire de Singe fossile trouvée à Sansans indique une forme particulière qui n’est ni un Gibbon ni un Semnopithèque, mais une Guenon intermédiaire.
Ce qui doit rester sans contestation, c’est qu’aucune espèce de. Singe faisant actuellement partie de nos collections n’offre les caractères spécifiques de l’espèce fossile découverte par M. Lartet , et qu’on doit la désigner par une dénomination particulière. Nous proposerons celle de Singe antique (Pithecus antiquus).
Une autre portion de mâchoire inférieure, la branche du côté droit, contenant la canine et les molaires , trouvée dans les mêmes lieux , est venue confirmer la distinction de ce Singe d’Europe antique, s’il en était besoin; en effet les trois dernières molaires, quoiqu’un peu plus usées, laissent très-bien apercevoir le cinquième tubercule que nous avons décrit dans la pièce précédente. Du reste, cette seconde mâchoire est un peu plus petite que la première, la série des dents molaires n’ayant que om,o2 2 de longueur totale, au lieu de om,o26.
Aucun autre ossement du squelette de ce singe antique n’a encore été trouvé dans les fouilles faites jusqu’ici à Sansans. En effet, l’os cuboïde et la phalange unguéale qu’au premier examen et sans objets matériels de comparaison M. Lartet avait cru provenir d’un Quadrumane, ne peuvent avoir appartenu à un animal de cet ordre. L’un est d’un carnassier de la taille d’un Lion, et l’autre de quelque Pachyderme à doigts incomplets.
Presque dans le même temps que la paléontologie inscrivait en Europe la découverte inattendue d’ossements fossiles de Singes dans un Primatés. 8
intermédiaire
aux Gibbons et aux Semnopitlièques.
2e Mâchoire.
2° Des Sous- Himalayas en Asie.
58 PRIMATES
terrain moyen de formation tertiaire, il s’en faisait une à peu près semblable et dans des circonstances géologiques assez analogues, dans l’Inde et dans le terrain également tertiaire et d’eau douce qui constitue les monts Sous-Himalaya ou Sivahliens, également avec des ossements d’un assez grand nombre d’animaux vertébrés de presque toutes les classes.
C’est, à ce qu’il paraît, à MM. Baker et Durand, ingénieurs au service de la compagnie des Indes, qu’est dû le premier avertissement sur l’existence d’ossements fossiles de Singes dans les monts Sivahliens. Leur assertion portait sur une moitié droite de mâchoire supérieure.
Depuis lors MM. Falconer et Cautley découvrirent aussi de leur coté plusieurs autres ossements qu’ils attribuèrent également à des Singes : d’abord un astragale ou osselet du pied , puis une grande partie d une mandibule ; un fragment du côté droit d’une autre mâchoire inférieure ; un autre morceau de la même partie, et enfin une dent canine supérieure gauche.
Nous n’avons malheureusement vu de tous ces fossiles que des figures, et même trop peu soignées pour qu’on puisse s en servir avec quelque sécurité dans des questions aussi délicates que celles d identité ou de différence avec les espèces récentes. Les descriptions sont également assez incomplètes, ou du moins ne portent pas toujours sur les points essentiels. Nous allons cependant , vu le haut intérêt de ce point de paléontologie , tâcher d’en tirer quelque parti.
mm. Baker Le fragment découvert par MM. Baker et Durand consiste , comme Durand il a été dit plus haut , en un côté droit de la mâchoire supérieure , ou mieux de la face, depuis le bord antérieur de l’orbite jusqu au bout du museau, avec la voûte palatine et la série marginale des dents, sauf les incisives.
La figure que ces messieurs en ont donnée et que nous avons reproduite a été faite à la caméra lucida , mais , disent les auteurs , un peu en raccourci, pour montrer la partie du fond de l’orbite qui est restée.
Voici d’abord la traduction littérale de l’article de MM. Baker et
Durand , inséré dans le cinquante-troisième numéro du Journal de la Société asiatique du Bengale, pour l’année 1 836 :
« Le morceau fossile consiste en une moitié droite de la mâchoire supérieure, dont les molaires sont complètes, sauf la première qui a perdu une partie de son émail externe , et la cinquième qui a aussi une partie de son émail enlevée au côté interne. La seconde et la troisième molaire sont dans un bon état de conservation , et la quatrième et la cinquième le sont assez pour indiquer que l’animal était parfaitement adulte.
» La canine est petite, mais très-mutilée ; sa partie radicale dans la mâchoire est tout ce qui reste, et sa coupe ce que l’on peut en voir.
» La seule vue des dents molaires , ce qui reste de l’orbite à sa partie inférieure, ainsi que la saillie de l’arcade zygomatique, doivent suffire pour repousser toute espèce de doute et montrer à quelle famille cet animal a appartenu; l’orbite des Quadrumanes ayant une forme semblable et qu’il serait difficile de confondre avec ce qu’il est dans les autres mammifères.
» En comparant avec les dessins de dents donnés par M. F. Cuvier, celles de la mâchoire fossile ont quelque ressemblance avec celles des Semnopithèques; la coupe de la canine, la forme et la grandeur des fausses molaires, sont tout à fait semblables à ce que M. F. Cuvier a représenté du P. Maurus qui se trouve à Java ; mais peut-être la comparaison se soutiendrait-elle encore mieux avec le P. Entellus qui habite le continent indien.
» La troisième molaire est tellement usée qu’il est difficile d’établir la comparaison avec une dent entière.
» La quatrième est comme sa correspondante chez le P. Maurus.
» La cinquième ne ressemble à celle d’aucune espèce de Singe vivant, du moins de celles qui ont été représentées par M. F. Cuvier; en effet, elle offre un petit point d’émail interstitiel au côté interne, et qui ne se trouve dans aucune de celles figurées dans l’ouvrage cité.
» Les incisives manquent , mais l’os intermaxillaire est nettement facile à distinguer.
1" Mâchoire supérieure décrite.
Canines.
Molaires.
Comparée
avec le P. Maurus.
P. Entellus.
imparée.
MM.Kuicoet Cautley.
Mandibule.
60 PRIMATES
» Sauf par la grandeur de la canine et la forme de la cinquième molaire , la mâchoire fossile offre quelque ressemblance avec le Macaque , tandis que par la petitesse de la canine et le plus de dimension dans les molaires, le rapprochement se fait mieux avec le Semnopithèque maure; mais la taille, bien plus forte que dans ce dernier, indique davantage l’Entelle, auquel on attribue 3 pieds et demi de haut, du moins à en juger par la longueur de la ligne dentaire qui, étant de 3 po. i5 annonce un animal de la taille de l’Orang-Outang. »
Aussi les auteurs du mémoire que nous analysons concluent-ils que cette pièce fossile indique l’existence d’une espèce de Singe gigantesque qui se trouvait avec les Pachydermes des Sous-Himalayas ; mais est-il bien certain que cette mâchoire ait appartenu à un Singe? C est ce qui ne me paraît pas absolument hors de doute.
D’abord en faisant la comparaison avec le P. Maurus, il est impossible de trouver la moindre ressemblance, aussi bien sous le rapport du système dentaire que sous celui de la face qui devait être assez longue dans l’animal fossile, au contraire de ce qui a lieu chez le Maure.
Sous ce point de vue il y aurait un peu plus de rapports avec le Macaque , et surtout avec quelque Babouin. Mais alors les dents et surtout les canines ne peuvent plus soutenir la moindre comparaison; à moins que d’admettre , ce qui est assez peu probable , que le système dentaire de cette mâchoire est un mélange des quatre premières dents de jeune âge et des deux dernières d’animal adulte, disposition qui se rencontre assez souvent chez d’autres mammifères que les Singes.
Ce (jui entretient mes doutes, c’est la forme du chanfrein, qui indique une ouverture nasale presque terminale et tout autrement disposée que dans les Singes, la position avancée et la grandeur du trou sous-orbitaire, si la figure est fidèle à ce sujet; et enfin même, la forme compliquée de la couronne des deux dernières molaires, qui certainement rappelle fort peu ce qui existe dans les Singes.
Le fragment le plus important de ceux découverts par MM. Falconer et Cautley consiste en une mandibule dont la branche droite est à
peu près complète avec toutes les molaires, et la gauche est brisée vers la dent antépénultième ou principale. On estime sa longueur à cinq pouces trois dixièmes anglais ; car le fragment n’en a réellement que 3, 6. Il est figuré dans le Journ. As. soc. Beng. , vol. VI, pl. 23 , fig. i , mai 1827; malheureusement la figure est loin d’être claire.
Le côté le plus complet est brisé vers la moitié de la branche mon- Décrite, tante , et manque ainsi des apophyses condyloïdienne et coronoidienne ; son angle même est en partie tronqué , mais la fosse massétérienne est bien marquée.
Les deux incisives moyennes sont en place , ainsi que la canine gauche brisée à son tiers supérieur ; la canine droite et les incisives latérales ne sont indiquées que par leurs alvéoles. Les molaires du côté gauche sont détruites au niveau du bord alvéolaire ; celles du côté droit existent toutes ; mais elles sont usées au point que leur couronne est transformée en un disque creux entouré d’un cercle d’émail. La dernière l’est moins ; cependant elle n’offre plus aucune trace de pointes.
En comparant cette mâchoire avec celle de I’Entblle , P. Entellus , comparée, on trouve quelle lui ressemble beaucoup dans sa forme , aussi bien que dans ses proportions générales ; ce qui reste de la canine avait exactement la même forme et les mêmes dimensions. Cependant la symphyse était proportionnellement plus haute que la branche de la mâchoire elle-même; le menton était bien plus comprimé latéralement au-dessous de la seconde molaire , et la première de ces dents était plus allongée et plus saillante que dans l’Entelle , particularités qui indiquent un individu mâle fort âgé.
Cette mâchoire qui provenait d’un individu plus grand que l’Entelle, dans la proportion de 5, 3 à 4, était noire, fortement ferrugineuse et contenue dans une matrice de grès.
Un autre fragment fossile, trouvé par les mêmes observateurs dans 2« Mandibule, la même localité, provient encore de la mâchoire inférieure , mais n’est que sa moitié droite, contenant encore les quatre dernières molaires : elle est figurée, loc. cit ., fig. 5. En évaluant sa longueur totale par celle
PRIMATES
occupée par les dents ( i pouc. 48 angl. ) , on trouve quelle devait être de quatre pouces ou notablement plus petite que la précédente.
Des quatre dents qui arment le bord alvéolaire , la postérieure a ses pointes légèrement émoussées , ce qui est bien plus marqué pour les antérieures , dont les pointes sont en effet bien plus effacées qua la postérieure , où elles ne le sont que légèrement : en outre , le talon de cette dent est bifide à sa partie interne , comme cela a lieu dans le Macaque , au lieu d’être simple , aplati , comme dans l’Entelle.
La branche de la mâchoire est du reste moins épaisse , plus haute , plus tranchante au bord inférieur que dans le Macaque, outre quelle indique un animal beaucoup plus grand , de la taille de l’Entelle ; mais elle est moins haute que chez celui-ci.
Mandibule. Un troisième fragment du même côté de la mâchoire inférieure, et contenant la dernière molaire seulement, confirme tout ce qu’avait montré le second , c’est-à-dire l’existence à l’état fossile d’une espèce de Singe voisine encore de l’Entelle , et du moins de la même taille.
MM. Falconer et Cautley, dont nous venons de rapporter les expressions , ont encore rapporté à des Singes :
Astragale. i" Un astragale qui , suivant eux , par sa forme et ses dimensions est parfaitement identique avec son analogue dans l’Entelle.
11 est entièrement minéralisé par de l’hydrate de fer.
s- Canine. 2° Une canine gauche supérieure de grande dimension , puisque, quoique fracturée vers le commencement de la racine, elle avait encore un pouce trois quarts de hauteur sur un quart de pouce de diamètre à sa base ; aussi MM. Falconer et Cautley font-ils l’observation que ce diamètre est plus grand que celui de la canine d’un Orang-Outang de Sumatra , décrit par Clarke Abel , et qui avait près de sept pieds anglais de haut ; et ils décrivent et figurent cette dent ( Journ . As . soc. Beng. , vol. VI , pl. 1 8 , A. B. C. ) comme ayant deux faces très-lisses , une antérieure et l’autre postérieure , ce qu’ils supposent avoir été produit par le frottement de la canine inférieure et même de la première molaire , chose assez difficile à concevoir. Aussi le rédacteur du Journal de la Société
asiatique du Bengale, en publiant la note de MM. Falconer et Cautley , fait-il l’observation que si l’une des faces lisses de cette dent avait été réellement usée par l’action d’une autre dent , ainsi qu’une troisième facette à l’extrémité ; il n’en était pas de même de celle décrite comme l’antérieure , et qu’en effet , en l’examinant à la loupe , on pouvait y remarquer des stries ou des raies qui indiquent l’action d’une lime; et comme ces dents fossiles entrent quelquefois dans la pharmacopée indienne, il pense que la forme de cette dent est trop artificielle pour qu’on puisse la rapporter avec quelque sécurité à un Singe ou à tel autre mammifère.
On voit donc que s’il y a quelque certitude qu’il existe dans les Sous- Himalayas des ossements fossiles d’une espèce de Singe fort voisin, s’il diffère, du P. Entelluset du P. Rhésus, qui se trouvent encore abondamment vivants dans ces mêmes contrées , il n’en est pas absolument de même pour la première mâchoire supposée d’un Cynocéphale, par MM. Baker et Durand, et encore moins pour la dent de grande dimension indiquant un Singe de sept pieds de haut.
Au reste , ces ossements se trouvent associés avec ceux d’animaux probablement éteints , Anoplotherium posterogenium , de Chameaux , d’Antilopes et entre autres du Sivatherium à quatre cornes, du Megalochelys sivalensis , énorme tortue terrestre ; mais aussi avec ceux d’animaux encore existants : Crocodilus biporcatus et gangeticus.
Je dois encore noter, ne pouvant malheureusement donner des détails plus circonstanciés , que M. Lund , naturaliste suédois qui explore depuis cinq à six ans le Brésil , a découvert , entre les rivières Rio das Velhas , un des affluents du Rio San-Francesco, et Rio Paraopeba, de nombreuses cavernes à ossements creusées dans un calcaire secondaire, en couches horizontales. Ce qui nous intéresse en ce moment, c’est que M. Lund, dans des lettres communiquées à l’Académie des sciences dans le cours de cette année, annonce avoir reconnu parmi ces ossements, qui abondent dans une terre rouge couvrant le sol de ces cavernes, des fragments de plus de soixante-treize espèces de mammifères appartenant à qua-
Sapajous i Brésil , par M. Lund.
PRIMATES
rante-trois genres , et que dans ce nombre se trouvent des restes de deux espèces de Primatès, l’une qui est un véritable Sajou, surpassant de près du double la hauteur des espèces aujourd’hui vivantes, dont il fait une espèce distincte sous le nom de Callithrix primœvus, et l’autre, d’une taille bien supérieure aux plus grandes espèces de Cebus, puisqu’elle a quatre pieds de haut, et dont il croit devoir former un genre particulier sous le nom de Protopithecus , mais sans dire sur quels caractères il repose.
L’administration du Muséum a reçu , il y a quelque temps , un envoi fort intéressant d’ossements fossiles de ces cavernes. Malheureusement il ne s’y en est trouvé aucun qui ait appartenu aux Primatès. prétendu M. Lartet , comme nous l’avons vu plus haut , avait cru un moment en France: qu’une dent molaire trouvée dans le dépôt de Sansans , pouvait avoir appartenu à un Sapajou ou à un Singe du nouveau continent; mais il a été facile de s’assurer , par une comparaison attentive avec la dent analogue, dans les Alouates, par exemple, que ce rapprochement était erroné.
prétendu Maki Cela a encore été plus facile pour une moitié antérieure de mâchoire en Fiance. jnférieure pourvue de la plupart de ses dents, ou du moins de leurs racines, et que le même M. Lartet avait supposé pouvoir provenir d’une des espèces de Primatès de Madagascar ou d’un Maki. En effet, quoiqu’on ne puisse nier que la forme de ce bout de mandibule rappelle assez bien ce qui a lieu dans les Indris, le nombre des incisives certainement de six, la force des canines, à en juger par leur coupe au niveau de l’alvéole, ne peuvent permettre de douter; au reste, pour mettre à même d’en juger, nous donnerons plus tard une figure de cette pièce fort intéressante.