‹ Otites et surdités de guerreChapitre 20 sur 67 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

La question des commotions labyrinthiques produites par un bruit violent ou par un brusque et considérable changement de pression atmosphérique n’est pas entièrement nouvelle. Nous connaissions la surdité des artilleurs, celle des ouvriers qui travaillent dans les caissons, dont de nombreux cas ont été observés pendant l’édifieation du Métropolitain de Paris, la plupart bénins; peu de temps avant la guerre, Siebenmann a étudié exjDérimentalement les lésions de l’organe de Corti produites chez des cobayes par des bruits intenses.

Le nombre des surdités causées par la déflagration de gros projectiles d’artillerie était déjà considérable à la fin de 1914 . Quand les centres de spécialités s’ouvrirent à la Un de l’hiver 1915, ils reçurent un nombre respectable de grands sourds sans compter ceux qui avaient pu être réformés déjà.

La première idée de la plupart des auristes fut d’attribuer ces surdités à des altérations de l’oreille interne, et par suite de les considérer comme incurables. Un examen attentif de ces malades, l’évolution de leur infirmité permirent de revenir sur ce jugement, et une nouvelle tendance s’affirma, consistant à distinguer parmi ces surdités un grand nombre d’entre elles comme purement fonctionnelles.

Sicard publia dans le Paris médical une série d’observations singulièrement démonstratives de malades étudiés en

collaboration avec Bellin; Brindel annonça dans ses rapports avoir obtenu maintes guérisons par des moyens purement moraux; nous-mêmes appelions l’attention sur la persistance du réflexe de l’assourdissement chez un grand nombre de sourds et plus tard sur la fausse lecture sur les lèvres. Gauit enfin, venu plus tardivement à la direction d’un centre, y etai frappé par le nombre des grands sourds, alors qu’au front 1 n’avait trouvé qu’une surdité sur 600 oreilles examinées immédiatement après les bombardements; il expérimenta alors le réflexe cochléo-palpébral et conclut à la nature « psychique » d’un grand nombre de surdités.

Nous n’avons uoint la prétention d’avoir écrit un historique complet; nous n’en avions pas les moyens, et les auteurs que nous durons pu oublier voudront bien nous pardonner.

Quoi qu’il en soit l’évolution a fini par s’opérer, plus ou moins tardivement chez les uns ou chez les autres. Elle s est traduite par un changement heureux dans les propositions de réforme ou même de retraite : « Le nombre des blessés accusant de la surdité est considérable. Autant les propositions pour retraite étaient fréquentes au début des hostilités autant elles sont devenues rares dans la suite, sans que, d ailleurs, le nombre des cas observés soit en diminution (1). »

Étiologie. — Fréquence. - Aucune statistique ne comporte la distinction entre les surdités labyrinthiques organiques et les surdités fonctionnelles. Gela est sans importance, car toute surdité fonctionnelle est, à son origine, réelle, organique ; la simulation, le pithiatisme apparaissent secondairement ; simulateurs et hystériques sont des sourds guéris qui refusent

de reconnaître le retour'de leur audition.

La fréquence des commotions est donc grande si on y comprend les cas atténués curables ; les cas graves sont rares. Nous avons observé 327 commotions par déflagration sur 6.174 malades ou blessés de toutes sortes observés a notre

(,) Duco et Blum. Guide du médecin dans les expertises médicolégales (Collection Horizon), p. 111.

centre, jusqu’en octobre 1916, soit presque autant que d’otites moyennes traumatiques. En février 1916, Lannois et Chavanne avaient vu 1.000 cas de surdités de guerre dont 262 commotions labyrinthiques pures.

Causes prédisposantes locales. — Nous ne saurions en ce moment établir par des chiffres personnels l’influence des lésions antérieures de l’oreille. II est naturel de penser qu’une large perforation tympanique antérieure prive le labyrinthe de son écran protecteur naturel. Les catarrhes tubo-tympaniques s’opposant à une bonne ventilation de la caisse favorisent l’action des écarts brusques de pression sur l’oreille interne; l’attention a été attirée depuis longtemps sur ce point à propos des-coups de pression dans les caissons et du mal de montagne. Il est naturel qu’une oreille interne déjà atteinte soit plus fragile.

Sur 1 .000 sourds, Lannois a compté 189 otorrhéiques dont 57 p. 100 ont été reconnus impropres au service armé après un séjour aux tranchées etl34 scléroses dont 48 p. 100 durent être versés dans le service auxiliaire, mais il n’est pas possible de faire la part de l’erreur initiale d’enrégimentement et de l’aggravation due à la mauvaise hygiène, à l’humidité, au manque de soins.

Rôle vicariant de la rupture tympanique. — Nous avons exposé dans un chapitre précédent que la rupture tympanique produite par le déplacement d’air soulageait le limaçon ; cette action protectrice a été admise par tous les auteurs. Il ne faut cependant pas en exagérer l’importance, nous avons observé plus d’une surdité labyrinthique marquée survenue malgré la déchirure tympanique.

Causes déterminantes. — Le violent déplacement d’air agit sur le tympan par un mécanisme que nous avons décrit à propos des blessures de l’oreille moyenne. La chaîne des osselets transmet la poussée à la fenêtre ovale et par son intermédiaire au liquide endolymphatique, il en résulte des altérations . de l’oreille interne sur la nature desquelles nous sommes malheureusement réduits à des hypothèses.

COMMOTIONS PAR DÉFLAGRATION Anatomie pathologique. - Nous ne connaissons en effet les résultats d’aucune autopsie de blesse sourd. Mais Prenant et Castes ont pratiqué des expériences «trèmernen intéressantes sur 6 lapins et 10 cobayes quils ont assourdi par des détonations de 155 court, 120 long et 15.

Voici textuellement leurs résultats (1) :

« Comme lésions histologiques, les plus frequentes

même déplacées). Les cils des cellules acoustiques restaient

” 2-'plusieurs fois, dans la rampe tympanique, il T avait un épanchement sanguin considérable, d’aspect recent du probabîement a l’ouverture des vaisseaux très nombreux qui occupent la paroi de la rampe tympanique.

3» Plusieurs fois aussi on a constaté sur les premiers tours de spire une véritable atrophie de 1 organe de Cort et de tousles éléments qui tapissent la face cochléaire de la lame basilaire Celle-ci 'se montrait revêtue Lde cellules cubiques indifférentes ne présentant plus aucun caractère sensoriel. Mat cette altération pourrait aussi résulter d’une action fixait L^examen du ganglion spiral de Rosentbal a montré les cellules ganglionnaires ratatinées plus que de raison.

5» Dans un cas, il y avait dégénérescence du nerf cochléaire dans les fibres centrales reliant le ganglion à l’encéphale ; ces fibres étaient dèmyélinisées et la dégénérescence suivait marche nettement ascendante. f été

6» L’intégrité des organes du sens statique a toujours

constatée. »

(1) Paris médical, 10 mars 1911, analysé 6 avril 1917.

a Presse Médicale ,

Cette intégrité du vestibule est vraiment digne de remarque • elle confirme les résultats de la clinique humaine à savoir que es réflexes vestibulaires, souvent altérés, sont exceptionnellement abolis, si intense que soit la paralysie auditive, ce qui prouve que 1 appareil vestibulaire n’est pas fonctionnellement détruit. Cette immunisation de l’appareil d'équilibration oppose les commotions par déflagration aux commotions par choc direct, ou le vestibule est plus souvent et plus profondément atteint. Lésions cellulaires et nerveuses, hémorragies expliquent parfaitement la surdité; elles correspondent aux sbrdités graves de la guerre, il faut admettre des lésions plus légères et plus éphémères, hémorragies parcellaires (?) changements moléculaires intracellulaires (?) pour expliquer les surdités passagères et les formes atténuées.

Symptômes.

Surdité éphémère. — Un éclatement proche cause un assourdissement passager. Le fait est banal, et cet assourdissement, qu’on a attribué à un épuisement nerveux consécutif a une sensation sonore trop forte, pourrait a peine mériter le nom de commotion labyrinthique, s’il ne se rapprochait par gradations insensibles des surdités plus durables.

Quoi qu 1! en soit, nous décrivons comme surdités éphémères les degrés les plus légers de la commotion où les symptômes ne durent que quelques £eures ou quelques jours et disparaissent sans laisser de traces appréciables. II ne serait pas nxact d affirmer qu’il ne subsiste aucun reliquat réel, puisque la répétition du même accident est capable, à la longue de produire la surdité.

L assourdissement, ou plutôt l’étourdissemeut le plus léger se traduit sous forme d’une tension désagréable dans l’oreille accompagnée de bourdonnements ou de sifflements ; la surdité proprement dite n’est pas très grande et le sujet, s’il est énergique, continue à comprendre la voix de conversation à travers ses bruits subjectifs. Le malaise dure quelques heures et tout rentre dans Tordre.

Au maximum, la surdité dure plusieurs jours et paraît totale, accompagné. de rioleuts bourdonnements. Bous ™ l’avons pas observée directement et nous n avon l sujet que dos renseignements rétrospectifs fournis par les hlLsés mais la concordance de leurs dires nous porto " Seüre 1, véracité, .eu. eu faisan, la par. doue

nombre d’en.,, eux examiné, pour dés ilêsions unilatérales noué ont afdrmé avoir été ® ul " “ *

des deux oreilles pendant plusieurs heures d’autres ne présentant plus que des symptômes de lésion de Ïoreüle moyenne lors de l’examen, accusaient une très grande

^ÎÎyVdonc'u’eu d’accepter une forme/de-commotion labyrinthique entraînant une surdité éphémière allant du B in ,ple assourdissement à une diminut.on très notable de 1 orne.

Surdité partielle. - La forme de surdité partielle est très

" C ° Le™malade a été tout à fait sourd ou très sourd pendant les; premiers jours. Il conserve une surdité erfcore marquée au Lut de plusieurs mois; l’amélioration encore possible s’obtiendra qu’i la longne; une guérison complète est tmpro-

“a deux 'oreilles sont atteintes, mais très inégalement; une des deux même a pu être complètement épargnée.

Cette surdité présente le caractère labyrinthique et répond

au schéma suivant. «w entendue ’

La montre-bs n’est point perçue, la montre ai n est entendue Jà quelques centimètres. Le Weber est latéralisé ve.s la Lne oreille, lé Sch.ab.ch est

La voix haute beat compr.se qu a 2 ou 3i mètres a « encore; la voix chuchotée, n’est pas perçue du tout

"Ta TiTtLsupérieure des sons aigus entendus est plus ou moins abaissée; un abaissement

mauvais pronostic ^Lermoyes, Lannois). L éludé des rètie.

cochléaires (1) présente une importance capitale tant pour le , pronostic que pour Iq diagnostic.

U ; ne abolition ou une notable diminution des réflexes signifie "‘‘serré ^ ^ ' abyrinthe ’ SUrdité unique, pronostic

La conservation des réflexes implique l’intégrité fonctionnelle relative de l’oreille interne; coïncide-t-elle avec une apparence de surdité marquée, il faut mettre celle-ci en partie ou en totalité sur le compte d’un trouble fonctionnel, hystérie ou simulation. J

Les deux réflexes ‘cochléaires sont l’un le réflexe de 1 assourdissement, l’autre le cochléo-palpêbral. Ils sont étudiés en détail plus loin.

Leur recherche donne les résultats que l’on.devine pour les surdités labyrinthiques partielles qui nous occupent en ce moment.

Le reflexe cochléo-palpébral est diminué, c’est-à-dire qu’il faut un bruit beaucoup plus fort, qu’à l’ordinaire pour provoquer le clignement des paupières.

L’assourdissement de l’oreille la plus sourde ne produit pas d élévation de la voix. -

L’assourdissement de la bonne ou de la meilleure oreille produit une élévation sensible.

Mais la voix, s’élève davantage par l’assourdissement des de.ux oreilles malades que par l’assourdissement de la seule bonne, ce qui prouve que la mauvaise fonctionne dans une certaine mesure.

Les troubles de l’équilibre occupent une place très secondaire par rapport à la surdité.

Quelques blessés racontent, qu’ils n’ont pu gagner d’euxmèmes le poste de secours, ils titubaient comme un homme ivre, ils ont vomi pendant un ou deux jours; d’autres se rappellent seulement un état vertigineux, des malaises nauséeux A vrai dire ce début nous échappe le plus souvent, car le malade a perdu connaissance après l’accident, ou s’il a gardé

(1) V. Expertise.

, ■ (.nnqpience il n’en a pas moins souffert d’un degré pfuV ou moins marqué de commotion cérébrale et d’état émo-

'‘““miné plusieurs semaines ou plusieurs mois après sa blessure, le commotionné ne présente généralement pas de troubles de l’équilibre manifestes; U se présente, marchan normalement, sans écartement anormal des jambes, sans titubation; il accuse quelquefois des sensations, déblouissement, mais non de grandes crises vertigineuses avec chute.

I p nvstaemus spontané est exceptionnel.

Ts en faut cependant que l’appareil d’équihbratmn sort toujours normal; un examen attentif révèle assez souvent des anomalies de la marche et de la station debout après occlusion des yeux, le sujet éprouve quelquefois -une tendance a tomber, les pieds étant joints et les yeux fermés, ou mieux dans la station sur un seul pied: la chute se fait en général soit en Arrière, soit plus souvent du côté de l’oreille la plus sourde.

Beaucoup plus démonstrative est l’épreuve de la marche aller et retour, les yeux clos, comme nous la décrirons plqs loin selon Babinski et Weil (1). Cette épreuve, la plus sensible de toutes, révèle la tendance spontanée a 1 eatrainqment unilatéral quand cette tendance existe au plus faible degré e sens de l’entraînement est presque toujours le coté de 1 oreille malade La marche au contraire paraît hésitante, sans entrainement plutôt à droite qu’à gauche, quand le sujet est entraîné en arrière dans la station debout. -,

Les réactions vestibulaires sont normales dans un grand nombre de cas, mais on relèvera certaines anomalies si on les pratique avec soin chez les blessés où existent «es troubles de fa marche. Elles se montrent éminemment variables et a aucun rapport visible entre le caractère de la surdité/et résultats de l’examen fonctionnel du labyrinthe.

' Le, épreuves de Barany nous oui montré très exceptionnellement calorique dn labyrinthe, plus souvent

1 hyperexcitabilité, c'est-à-dire ,u. 1'irr.g.t.on d'eau frotd.

(1) V. page t68.

produisait le nystagmus d’une manière précoce et que les symptômes vertigineux étaient très accrus; plus souvent encore les canaux semi-circulaires se montraient hypoexeitables. Nous avons vu deux fois l’entraînement consécutif à 1 irrigation d’eau froide s’opérer toujours dans le même sens, quelle que fût l’oreille irriguée; l’entraînement galvanique avait alors lieu également dans le même sens, à quelque côté que fût placé le pôle positif.

Nous n’avons jamais vu Pinexcitabilité galvanique, mais tantôt les malades réagissaient à un courant anormalement faible, tantôt ils supportaient un courant anormalement fort. Quelques-uns étaient entraînés en arrière, quelques-uns du côté de l’oreille malade, quel que fût le sens du courant. En résumé, résultats absolument conformes aux publications de Babinski.

Nous répétons que ces symptômes pathologiques révélés par l’examen systématique ne témoignent pas nécessairement d’un désordre fonctionnel pratiquement important de l’appareil vestibulaire ; ils ne renseignent pas non plus sur l’importance dé la surdité; mais ils sont intéressants à constater comme marques objectives d’une altération de l’oreille interne.

Bourdonnements. — Les bruits subjectifs tourmentent un grand nombre de malades, ce sont des bourdonnements et des sifflements. Ils durent souvent plusieurs mois. Leur existence est incontrôlable.

Hyperesthésie auditive. Quoique sourds, les blessés redoutent le bruit; un son fort et brusque leur est pénible. On en voit ne pouvoir travailler dans les usines. Le symptôme est quasi général et presque tous portent du coton dans les oreilles. Il faut au bout d’un certain temps les engager à vaincre cette sensibilité exagérée, mais ceci montre le danger de certains modes bruyants de rééducation auditive.

Céphalée. — Un assez grand nombre de commotionnés labyrinthiques accusent une céphalée non très violente, mais gravative et constante. Elle présente tout à fait les caractères de la céphalée observée par Ghatelin chez les traumatisés du crâne, et cet auteur se demande d’ailleurs si elle n’est pas

causée par l’ébranlement des labyrinthes. Les troublés der la circulation veineuse par thrombose des sinus, invoqués égalé ment par Chatelin, ne pourraient être mis en cause jamais, l’oblitération du sinus latéral, souvent observée par les aunstes, n’a rien produit de tel.

Ces surdités partielles ,par déflagration évoluent soit versl’aggravation, soit vers l’amélioration, ou bien elles restent

^L’aggravation constitue heureusement la rarissime exception. Lannois, après Lermoyez, a constaté la disparition progressive des restes auditifs chez 3 de ses 1.000 sourds L un de nous a publié l’observation d’un commotionné qui fut prisbrusquement d’une grande crise de vertige de Memère trentesix heures après une ponction lombaire et deux mois et demi après la commotion. L’ouïe d’une des oreilles disparut complètement. Tout donne lieu de supposer une hémorragie del’oreille interne. Un autre malade, totalement sourd d une oreille et très dur de l’autre, perdit l’usage de celle-ci en deux ou trois jours en même temps qu’il se plaignait de céphalée et de vertiges.

L’amélioration est heureusement beaucoup plus fréquente , Lannois etUhavanne ont obtenu 24 p. 100 de guérisons en un mois- 22 p. 100 en deux mois; 19 p. 100 en trois mois, n p.’lOO en quatre mois, les autres s’échelonnent entre cinq et neuf mois; il faut entendre par guérison la possibilité dereprendreune vie normale et non pas la restitution fonctionnelle complète.

Surdité totale ou quasi totale. - Le début est identique à celui des surdités partielles, l’ouïe ne revient pas dans une oreille ou dans les deux.

La surdité bilatérale totale est heureusement très exceptionnelle. 1 . p .

La surdité unilatérale totale est au contraire assez frequente, nous.en trouvons 6 sur une série de 30 commotionnés. L’oreille sourde est celle qui était tournée vers le projectilo

au moment de l’accident.

L’oreille n’entend aucun son, toutes les épreuves acoumétriques sont négatives, cela est rare, plus souvent la voix criée est perçue au contact, ainsi que les diapasons graves pendant quelques secondes.

Aucun bruit ne provoque le clignement des paupières quand l’oreille saine est éliminée.

L’assourdissement de l’oreille malade ne produit aucune modification de la voix. Celui de l’oreille saine produit une élévation très nette ; et l’assourdissement simultané des deux oreilles n’y ajoute rien.

L’évolution ultérieure d’une surdité ayant présenté des signes aussi marqués à l’épreuve de Lombard ne nous paraît pas susceptible d’une rapide ni grande amélioration.

Les symptômes vestibulaires, la céphalée, les bourdonnements ne diffèrent pas de ceux décrits pour la forme précédente.

Pronostic. — Il est prématuré de prédire l’avenir de ces surdités. Un plus long recul s’impose, il faut attendre aussi de pouvoir éliminer d’une manière plus assurée la participation des troubles purement fonctionnels.

Sachons cependant que ces surdités de guerre sont exceptionnelles dans leurs formes graves bilatérales, et que les autres s’améliorent souvent et très notablement.

Diagnostic.

Diagnostic positif. — Le diagnostic positif d’une surdité labyrinthique par commotion s’établit d’après les commémoratifs et les résultats d’un examen complet portant à la fois sur l’audition et l’équilibration.

La constatation de l’intégrité de la membrane tympanique et de l’oreille moyenne plaide en faveur de l’origine labyrinthique de la surdité, mais l’existence d’une perforation n’élimine pas a priori la possibilité d’une commotion de l’oreille interne.

Nous ne reviendrons pas sûr les caractères de la surdité

COM MO TIONS PA R VÉFLA G RA Tl ON 81

labyrinthique, qui est toujours une surdité importante qui s’accompagne d’une abolition ou d’une diminution des réflexes . cocbléaires, qui porte sur les deux modes de transmission

des sons, osseuse et aérienne. ,

Les troubles de l’équilibre ne sont pas constants, mais il faut toujours examiner avec soin les réactions fonctionnelles des canaux semi-circulaires aux diverses épreuves, et on verra souvent alors des anomalies. Les troubles atténués de l'appareil vestibulaire ne prouvent pas d’une manière absolue la réalité ni surtout l’importance d’une surdité labyrinthique, mais ils constituent un signe de présomption et témoignent que l’oreille interne a été touchée au moins en une de ses

^Diagnostic par la ponction lombaire. — On a dit que la ponction lombaire constituait un élément indispensable du diagnostic des surdités par commotion. Or, il faut s entendre.

’ La lésion labyrinthique ne cause par elle-même aucune modification appréciable du liquide céphalo-rachidien. Le caractère normal de celui-ci ne signifie donc en aucune

manière que le labyrinthe,n’est pas lésé.

La ponction lombaire révèle chez les commotionnés organiques par déflagration soit de l’hypertension du liquide, soi de l’hyperalbumose; mais par commotionnes organiques il faut comprendre les commotionnés atteints de lésions du système nerveux central, non pas de lésions labyrinthiques Ces altérations du liquide céphalo-rachidien témoignent donc d une blessure de l’axe cérébro-spinal, mais nullement d un traumatisme de l’oreille interne. S’il y a lésion encéphalique, il doit y avoir lésion du labyrinthe, dira-t-on. Cette présomption n’est pas unepreuve et ne doit pas être acceptée comme telle . les associations hystéro-organiques sont tellement fréquentes que le caractère organique ou fonctionnel de chaque symptôme repose sur l’analyse de ses caractères propres; un blessé peu très bien présenter de l’hypertension céphalo-rachidienne et des troubles moteurs, sensitifs, auriculaires purement hysté-. riques. Aucun neurologiste n’y contredira.

Mats, a-t-on dit encore, l’hypertension et 1 hyperalbumose

démontrant des lésions organiques du système nerveux central, la surdité doit y être rapportée; nous verrons que l’existence de ces surdités cérébrales n’est nullement démontrée, au contraire.

Enfin les protagonistes de la ponction lombaire nous demandent de reconnaître qu’un blessé qui présente des anomalies . reconnues de son liquide n’est pas entièrement un simulateur, que c est vraiment un malade, et que la pratique systématique de cette exploration constitue pour les blessés une précieuse garantie à ce point de vue. Nous sommes absolument d accord sur le principe. Mais pourquoi ne pas envoyer tous ces malades chez le neurologiste pour complément d’observation au lieu de les ponctionner nous-mêmes? A supposer que nous constations des'anomalies du liquide, il faudra bien que nous adressions alors notre malade au neurologiste; il est peu probable qu’il se satisfasse de notre examen, il pratiquera , une nouvelle ponction, et nous ne pensons pas que cette répétition soit un bien ni pour le blessé ni pour l’expertise.

Pour nous résumer, la ponction lombaire qui rend de si grands services à l’auriste pour le traitement de certains vertiges, pour le diagnostic et le traitement des méningites, ne le renseigne pas sur la nature d’une surdité labyrinthique par déflagration; elle ne révèle que les lésions du système nerveux central; il est préférable que l’auriste compte uniquement sur son examen auriculaire pour apprécier l’étendue et les causes anatomiques d’une surdité et qu’il abandonne la ponction lombaire à son confrère neurologiste.

Diagnostic différentiel. — La distinction avec les surdités par otite moyenne nous est connue. Nous n’y reviendrons pas.

Les blessés ont l’habitude de rapporter tous leurs accidents auriculaires à l’accident récent. Il faut savoir les interroger. Nous avons établi ainsi plusieurs fois que des surdités unilatérales totales faussement attribuées à une déflagration provenaient en réalité d’anciennes fractures du rocher très antérieures à la campagne.

Nous avons également reconnu l’origine syphilitique d’une surdité labyrinthique attribuée de très bonne foi par le malade

à une commotion; certaines singularités dans le début et l’évolution de cette surdité nous avaient mis en garde et l’examen complet du malade nous plaça sur la vraie voie. La ponction lombaire nous fournirait de précieux renseignements dans des cas semblables ; nous serions là tout à fait en droit et en devoir de la pratiquer pour effectuer l’examen cytologique du liquide et la réaction de Wassermann.

Ces faits 'montrent comrne il faut examiner et interroger les blessés avec soin et ne pas accepter d’emblée la véracité, de leurs assertions.

En dehors des lésions organiques du labyrinthe, les alterations des voies nerveuses auditives et des centres peuvent donner lieu à des surdités dont la formule acoumétrique est identique, ce sont toujours des surdités par lésion de l’appareil de perception. Le diagnostic se basera non sur les caractères de la surdité, mais sur bes symptômes nerveux accompagnant la surdité et témoignant d’une lésion anatomique d’un territoire déterminé. Nous consacrons le chapitre suivant à ce genre de surdité : mais nous pouvons dire dès maintenant que personne n’a jamais, démontré l’existence d’une surdité attribuable à une commotion nerveuse par déflagration; les auristes qui en ont invoqué l’existence ont raisonné par analogie avec-d’autres troubles paralytiques ou sensitifs constatés par d’autres auteurs, mais ils n’ont pas apporté d arguments anatomiques ni de preuves cliniques, nous voulons dire la constatation de symptômes associés prouvant l’existence d une lésion en foyer. Quant aux neurologistes, tels que Chatelin qui a vu 5.000 traumatisés ou commotionnés, ils ne connaissent que la surdité organique labyrinthique et la surdité fonctionnelle, hystérique ou simulée.

Reste enfin le diagnostic entre la surdité labyrinthique et les surdités fonctionnelles. Il est capital, puisque tant d erreurs ont été commises à son sujet. Nous le discuterons longuement dans les chapitres consacrés à l’hystérie, à la simulation, à l’expertise.

Il est basé surtout sur lh constatation des réflexes abolis ou diminués en cas de lésion, conservés en cas d’hystérie.

Cette notion des réflexes a rendu la différenciation facile et certaine. Là où le diagnostic est difficile, c’est dans les cas mixtes, quand il y a exagération volontaire ou inconsciente; d’où la aécessité des épreuves longues et minutieuses que nous décrirons au chapitre de l’exper.tise. '

Traitement. — Traitement initial. — Les commotionnés de l’oreille, comme touslescommotionnés, doivent d’abord être mis au repos, au calme. Ils éprouvent la crainte du bruit qui les impressionne désagréablement, ils portent fous du coton dans leurs oreilles et on doit le leur laisser provisoirement.

Le repos suffit dans la majorité des cas; on se trouve cependant obligé d’administrer des calmants tels que bromure, antipyrine e'mtre'les céphalées et les insomnies tenaces.

La surdité réclame-t-elle un traitement médicamenteux? Prescrire l’iodure de potassium^ comme certains l’ont recommandé, c’est vouloir droguer pour le plaisir; à quoi bon? Paul Laurens s’est loué des injections sous-cutanées de pilocarpine qui constituaient le traitement classique des surdités labyrinthiques récentes du temps de paix. L’expérience de cet auteur a porté sur un petit nombre de malades, la question mériterait d’être reprise et élucidée.

Tout commotionné représente un pithiatique en puissance, notre mode d’examen, notre attitude à son égard, nos réflexions, nos diagnostics doivent se régler sur la nécessité d’éviter toute suggestion capable de lui faire croire qu’il est encore plus sourd qu’il ne l’est réellement, ou plutôt qu’il n’est appelé à l’être. Il est, en effet, exceptionnel que la^urdité ne s’amende spontanément aprèsquelques jours, au moins dans une oreille.

Traitement, consécutif. — La blessure est en quelque sorte «consolidée», l’amélioration spontanée des premiers jours a donné ce qu’on pouvait attendre d’elle.

Les phénomènes de céphalée, d’hyperacousie, d’étourdissement ont diminué ou disparu. Le degré de surdité n’est pas définitivement acquis, nous savons qu’une amélioration spontanée est encore possible, ruais au bout de longs mois et très lentement; nous avons à décider maintenant notre conduite à

l’égard du blessé. Plusieurs éventualités sont à considérer.

„ La surdité unilatérale totale comporte une proposition pour le service auxiliaire.

La surdité unilatérale partielle entraîne le maintien dans le service armé et le renvoi au régiment, si l’ouïe de l’autre oreille est suffisante. ‘

La surdité bilatérale totale ou quasi totale est exceptionnelle, nous l’avons vu; on ne l’admettra comme réelle qu’après un examen minutieux et répété. Elle existe cependant, elle constitué une infirmité des plus tristes, elle réclame notre assistance. Nous ne pouvons, hélas ! rien pour améliorer 1 ouïe, mais nous pouvons et nous devons permettre au blessé d y suppléer dans une certaine mesure par la lecture sur les lèvres.

La lecture sur le i lèvres est enseignée dans les ecoles de sourds-muets, elle i fait ses preuves. Les résultats pour les sourds de la guerre ont largement répondu à l’attente de ceux qui se sont adressés à elle, et l’Administration a institué officiellement cet enseignement dans la majorité des centres de l’arrière. '

Nous n’avons pas à décrire ici la méthode a suivre, mais nous formulerons seulement quelques principes essentiels.

Les résultats dépendent beaucoup de la qualité des maîtres;

„ cet enseignement n’est pas seulement une œuvre de patience, il nécessite une connaissance de la psychologie; il ne consiste pas uniquement à apprendre au sourd à reconnaître une syllabe sur les lèvres, mais aussi à deviner, à reconstituer une phrase entière par les quelques éléments qu’il a saisis par les yeux. Le sourd en effet, si entraîné qu’il soit, ne lit jamais qu’une faible part des mots ou de fragments de mots; il faut enseigner, dès les premières leçons, le travail cérébral indispensable pour reconstituer par la pensée ce qui a échappe a

13 Bien enseignée par des spécialistes en là matière, la lecture sur les lèvres rend aux sourds un service immense.

Doit-on la réserver aux seuls très grands sourds, faut-il l’étendre aux grandes duretés de l’ouïe?

Les avis sont controversés : les protagonistes de la réédu-

cation auditive reprochent véhémentement à la lecture sur les lèvres de laisser les oreilles s’engourdir dans une fatale torpeur. Nous estimons ce reproche purement théorique et nous voudrions qu’on apprît aux sourds partiels la lecture sur les lèvres qui est apte à leur rendre d’immenses services et qui est, après tout, la systématisation de ce que les malades ont appris à faire inconsciemment jusqu’à ce jour.

De la rééducation, il ne faut pas attendre des miracles. On ne voit pas comment l’audition répétée d’un son pourrait remédier à une lésion.

La rééducation ne peut pas faire qu’un sourd entende, mais elle peut réussir à lui apprendre à écouter.

Son influence est surtout morale, elle lui montre qu’il n’est pas si sourd qu’il croit, le blessé de guerre est un « négativiste » forcené. Peut-être lui enseigne-t-elle à distinguer mieux certaines consonnes les unes des autres, et par là, lui rend-elle des services pour l’audition de la voix.

C’est donc seule la rééducation à la voix que nous conseillons, à l’exclusion des appareils.

Il ne faut pas consacrer trop-de temps à la rééducation, puisque nous ne pouvons en attendre des résultats très profitables; nos blessés sont impatiemment attendus au régiment, aux champs, à l’usine; renvoyons-les le plus tôt que nous pourrons, non sans leur avoir témoigné, par la rééducation, que nous avons fait notre possible pour les améliorer; mais sachons leur dire que le temps est un plus grand maître que nous.

Traitement préventif. — Les éhasseurs, les officiers d’artillerie employés aux expériences de tir savaient depuis longtemps protéger leurs oreilles contre les déflagrations par les « antiphones », petites billes d’ivoire servant à obturer le conduit.

Ne pourrait-on diminuer le nombre des commotions par l’emploi d’un antiphône de guerre; le problème est complexe, car il ne faut pas que le combattant devienne sourd sous prétexte de protéger ses oreilles,

Niel a attiré l’attention sur cette question, Wicart a proposé

de remplir les conduits auditifs d’une mèche de coton imbibée de glycérine et de couvrir les oreilles et les mastoïdes d oreillères garnies de coton cardé ; Bardier a présenté un protecteur construit sur ce: principe et a montré qu’il n’assourdissait pas le soldat d’une manière gênante. Restent à démontrer 1 efficacité de ces moyens et la possibilité de leur mise en pratique. Obturer les oreilles d’un bataillon, dans la tranchée, avec un

Fig. 10. — Protecteur de Laimé.

tampon d’ouate imbibé de glycérine phéniquée au moment d’un bombardement ne paraît pas a priori d’une réalisation commode.

Plus simple est l’appareil de Laimé que 1 homme peut coiffer ou enlever en un instant. Il se compose de deux tambours métalliques qui couvrent les oreilles en s’appliquant aux téguments par l’intermédiaire d’un bourrelet de caoutchouc gonflé d’air. Nous ne possédons pas non plus de renseignements sur son efficacité.

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