‹ Otites et surdités de guerreChapitre 33 sur 67 · AUDITION POUR LA VOIX PARLÉE · texte numérisé non relu

AUDITION POUR LA VOIX PARLÉE

Voix haute. — Toutes les autres épreuves acournétriques ne sont en quelque sorte que les préliminaires de l’expertise; la recherche de l’acuité auditive pour la voix humaine en •constitue au contraire la partie principale et seule dicte les conclusions.

Qu’importe en effet l’audition pour la montre ou le diapason? Nous devons dire si le soldat entend suffisamment pour comprendre des ordres, si / le blessé peut correspondre avec ses semblables et dans quelle mesure.

Cette recherche a été déjà ébauchée au début de l’examen et nous ne revenons pas sur l'importance des résultats acquis. Ils sont présents à notre mémoire au moment même où nous allons pratiquer l’étude systématique.

Cette épreuve s’effectuera non au hasard, mais suivant une méthode strictement réglée.

Nous ne demanderons plus au sujet de répondre à des questions posées ou d’exécuter des ordres. Nous le prierons •de répéter des syllabes ou des mots ; nous saurons ainsi avec une plus grande certitude s’il a réellement entendu, et nous pourrons connaître d’une manière plus précise les vices de son oiiïe. v

La vojx employée est la voix ordinaire de conversation, bien articulée. Les grandes surdités exigent la voix criée.

L’intensité et la facilité de compréhension varient, hélas! avec chaque observateur. Il en résulte pour le même malade des écarts importants selon les expérimentateurs. Cet inconvénient énormq pour les recherches scientifiques peut être négligé dans la pratique de l’expertise qui ne réclame qu’un résultat approximatif. Autant il serait dangereux d’apprécier

EXPERTISE

les effets d’un traitement de la surdité par la mesure de la voix haute de personnes différentes avant et après certaines périodes de traitement, autant il est permis de dire qu’un soldat entendant la voix haute de l’un de nous entre 4 ou 5 mètres est apte au service armé.

Les sons émis par la voix haute peuvent être des syllabes dépourvues de sens, des mots quelconques, des mots choisis à l’avance.

L’homme à qui vous parlez vous écoute non seulement avec les oreilles, mais avec les yeux et le cerveau. Ces derniers organes n’interviennent pas à vrai dire si les sons arrivent à l’oreille avec une force suffisante pour qu’elle les enregistre tous sans efforts. Mais les sons qui composent la parole humaine diffèrent beaucoup entre eux d’intensité, une oreille interrogée à la limite de son audition perçoit certains sons, non les autres; le sujet cependant comprend en entier le mot et la phrase parce qu’il devine ce qu’il n’entend pas, de même que nous reconstituons une inscription dont il manque des lettres. D’autre part, le sourd prend inconsciemment l’habitude de regarder son interlocuteur; il lit sur les lèvres une partie des sons qu’il n’entend pas; le fait est de notion courante, un demi-sourd comprend bien moins dans l’obscurité; il aime suivre avec sa lorgnette les mouvements du visage chez les

On devrait donc éliminer vision- et intelligence pour l’étude scientifique de la surdité; on y arrive facilement pour la première par la position respective du médecin et du malade on mieux encore par l’obturation des yeux de celui-ci; on' y parvient pour la seconde en émettant des sons dépourvus de signification : la, fa, vu, po, bé, etc... C’est ainsi que procèdent les professeurs des sourds-muets de Paris, quand ils entreprennent la rééducation auditive d’un sourd.

Cette - méthode permet en outre d’analyser les vices de l’ouïe du malade, elle montre que certains phonèmes sont en général mieux perçus que d’autres, ce qui fournit le moyen d’établir des tables de difficulté croissante.

Mais malgré tous ces avantages cette méthode si précieuse

pour les recherches scientifiques ne convient pas aux expertises actuelles ; ce n’est déjà pas facile de faire répéter par un sourd ou un prétendu tel des mots qu’il connaît; cela devient iin travail d’Hercule si on veut lui faire répéter des syllabes dépourvues de sens ; il ne répond que ce qu’il veut et comme il veut; vous risquez d’être entraîné aux résultats les plus fantaisistes. Pourquoi? Parce que tout contrôle vous manque, tandis que vous rappelleriez votre homme rapidement au sentiment des réalités s’il refusait de répéter des mots connus à une distance où vous savez pertinemment qu’il comprend la voix parlée.

Nous estimons donc qu’il faut prendre son parti de ne pas éliminer le rôle du cerveau. Gomme Halphen (1) et beaucoup d’autres, nous choisirons même les mots les plus facilement compris et devinés par tous, les chiffres, car les résultats doivent être comparables entre eux et tel mot tel que lambeau, Vichy, etc., qui nous paraît familier et simple à répéter, est pour tel homme des champs un vocable quasi inusité qu’il hésitera à prononcer.

Six, soixante-six, soixante-seize, cent-six, etc., nous serviront à mesurer l’audition pour les sons aigus. Quarante-trois, quatorze, etc., pour les sons graves. Le sujet sera assis à l’extrémité d’une pièce silencieuse et suffisamment longue dont les murs porteront une marque de mètre en mètre, de manière à -ce qu’on sache toujours la distance qui sépare l’expert de l’expertisé.

Une infirmière entraînée couvre la tète du sujet d’une serviette afin qu’il ne puisse savoir à quelle distance se trouve l’observateur pendant l’examen ; elle aura une fonction importante, celle d’assourdir l’oreille non interrogée ; le téléphone assourdisseur risque d’assourdir les deux oreilles et d’impressionner le sujet, la simplè obturation avec le doigt ou un coton glycériné expose aux plus grandes erreurs. Nous avons recours à une manoeuvre qui consiste à frictionner le pavillon de l’oreille avec la paume de la main appliquée à % plat. Chacun

(1) Des lésions traumatiques de l’oreille interne, Thèse, Paris, 1910.

EXPERTISE

peut se rendre compte sur lui-même que ce mode d’assourdissement suffit.

L’observateur placé dans l’axe du conduit auditif du sujet assis de profil articule à voix haute des chiffres divers eni se déplaçant de manière à s’éloigner ou à se rapprocher, mais il marche sans bruit; ainsi le blessé ignore complètement à quelle distance le son est émis.

Est-il de bonne foi? L’épreuve est aisée; on note la distance maxima où chaque groupe de chiffres est entendu nettement.

Simule-t-il? II se trouve dans une situation très embarrassante; il commence par ne rien répéter, c’est alors que l’infirmière dévouée presse sur le déclic psychologique; elle l’interpelle, elle lui explique combien il est anormal qu’il soit devenu subitement tout à fait sourd; il consent à répéter alors, et tel qui n’entendait pas « trois » ou « quatre »

à 1 mètre se met à comprendre à 5,

6 mètres et plus (I).

Nous avons insisté sur des détails' en apparence futiles, mais pour nous ™.. piuTr 4 T™”;r; W importai : l’expertise offre

voix haute. bienpeu de garanties quand l’épreuve

de la voix a été pratiquée les yeux du sujet étant ouverts, car' celui-ci mesure alors lui-mème son acuité auditive selon ses propres désirs.

Voix chuchotée. — L’étude de la voix chuchotée présente un'

(1) L’assourdissement d’une oreille influence l’autre. Il faudra cesser l’assourdissement et se contenter de l’obturation quand on sera arrivé à la distance extrême de compréhension, si l’on veut obtenir une mesure exacte.

caractère de précision qui la place au point de vue scientifique très au-dessus des recherches pratiquées avec la voix haute. Nous en convenons volontiers. Nous enregistrerons avec un grand intérêt les épreuves d’un sourd sincère,; mais nous ne savons pas éliminer la supercherie, et pratiquement l’épreuve ne vaut pas grand’chose dans une expertise; très peu de blessés consentent à entendre la voix chuchotée ou ils la perçoivent seulement à une distance qu’ils savent être très courte, même quand ils ont les yeux fermés. Néanmoins l’expérience sera toujours tentée, on emploiera l’air résidual suivant les données classiques ; inutile d’insister davantage. L’oreille non examinée est éliminée par la simple obturation avec le doigt.

RÉFLEXES COCHLÉAIRES

A. Réflexe cochléo-phonatoire. — Epreuve de Lombard. — Chacun sait que les grands sourds ne parlent-pas avec une voix normale. Tous ne crient pas « comme des sourds », beaucoup même ont une voix éteinte, assourdie, sans timbre. Ne s’entendant pas parler ils ont perdu le contrôle de leur émission vocale ; le même individu commence une conversation sur un ton très bas, qui l’instant d’après s’exclamera bruyamment, le tout inconsciemment.

L’homme normal qui désire être compris par autrui mesure son intonation vocale de manière à s’entendre parler lui-même; nous parlons plus fort dans un train en marche que dans le silence ; cettè adaptation est inconsciente, elle n’est pas une manifestation de la volonté, c’est une action réflexe.

L’étude de ce réflexe permet sous certaines conditions d’apprécier l’acuité auditive.

Les auteurs classiques opposent la voix normale du vrai sourd à celle du simulateur qui n’a pas varié. Mais une pareille constatation ne fournit pas une donnée précise à l’expertise.

L’épreuve imaginée par Lombard est au contraire féconde en résultats pratiques- Elle est basée sur le principe sui-

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vant : l’assourdissement artificiel, total et brusque de deux oreilles chez un sujet normal provoque une élévation soudaine et inconsciente de la voix parlée; cette. élévation cesse brusquement en même temps que l’assourdissement.

La même manœuvre exécutée chez un grand sourd bilatéral atteint d’une double lésion labyrinthique ne produit aucune

Fia. 20. — Assourdisseur de M. le D r Lombard (Gallot et C'Vconstr.). bb', bornés; allant à la poire interruptrice. •

l' levier commandant le nombre et l’amplitude des oscillations de la palette P. C, commutateur fermant le circuit de la pile sur l’inducteur.

B, bobine induite dont la puissance dépend de son enfoncement sur l’inducteur.

modification de la parole, pour la raison qu’on ne peut pas assourdir quelqu’un qui n’entend rien.

L’assourdissement d’une seule oreille chez un sujet normal amène une élévation insensible de la voix, parce que l’autre oreille suffit à la production du réflexe.

En cas de surdité labyrinthique unilatérale l’assourdissement de l’oreille saine aboutit au même résultat que celui des

deux oreilles à l’état normal, le sujet se trouve tout à coup complètement sourd, il crie. — Bien entendu, l’assourdissement de la seule oreille malade est sans aucun effet.

L’appareil de Lombard constitue l’assourdisseur de choix pour cette épreuve. Il se compose de deux téléphones, où arrive le courant d’une bobine à induction dans laquelle on lance un courant électrique. Le dispositif de Lombard est parfait; d’aucuns se sont donné le plaisir de le varier sans le perfectionner ; pour notre part nous l’avons simplifié au maximum en mai 1915 ; nous branchions directement nos téléphones sur les deux pôles du galvanocautère d’un transformateur de Gaiffe ; l’appareil ainsi constitué est réglable, le début et la fin sont brusques et sous la dépendance de 1 interruption du transformateur. Une seule précaution indispensable : ne pas prolonger chaque période de vibration à cause de réchauffement possible du transformateur. Mais le bruit produit n est pas aussi considérable que dans le dispositif de Lombard qui reste préférable.

La pratique de l’expérience est des plus simples : le sujet est assis, les téléphones sont appliqués aux oreilles, il commence à parler; le courant passe, il élève ou n élève pas la voix; le courant cesse.

L’expérience est d’autant plus probante que le sujet se défend

moins et il est d’autant moins en défense qu’il est davantage préoccupé par ce qu’il dit. La condition optima est réalisée quand le sujet nous raconte l’histoire de ses campagnes ou qu’il récite de mémoire, le travail cérébral l’occupe tout entier et il est en état d’inertie' favorable à la production du réflexe. S’il ne veut pas raconter ou réciter on le fera lire, les conditions sont déjà moins bonnes; si on ne réussit pas à le faire lire couramment, on le fera compter, tout homme sait compter, mais il faudra qu’il compte haut, vite, sans s’arrêter sous quelque prétexte que ce soit.

L’assourdissement, très employé par nous, était très redouté de nos exagérateurs, ils le considéraient comme une véritable « banquette irlandaise » interposée dans la série des obstacles à franchir. Ils s’ingéniaient à se dérober.

EXPERTISE

Les uns se refusaient carrément à le subir, ils prétendaient que les vibrations leur causaient un malaise impossible à vaincre. Nous prenions alors pour règle de pratiquer l’épreuve très rapidement après l’arrivée du blessé de façon à ce qu’il ne fût pas prévenu contre elle. En outre, nous reconnaissonsque le brusque assourdissement d’une oreille ou des deux peut produire un effet désagréable qui explique que le sujet non prévenu s’arrête de parler; cette surprise est même spécialement pénible chez le commotionné et se traduit par une inhibition bizarre ; un de nos camarades commotionné d’une oreille fut assourdi pendant la récitation d’une fable de La Fontaine; l’assourdissement de l’oreille saine produisit uneélévation très notable de la voix; l’assourdissement de l’oreille malade qui n’était que partiellement sourde causa un sentiment désagréable en même temps qu’une perte de mémoire telle que le patient ne se rappelait plus sa fable: ce trouble ne dura qu’un instant. Il est donc indispensable d’habituer le blessé avant de commencer l’expérience; on lui présente le téléphone vibrant doucement d’abord, plus fortement ensuite et on lui demande s’il entend le bruit produit, comme si l’oi» interrogeait l’audition; il accuse souvent une perception très faible et il ne'se refuse pas par la suite à le tolérer pendant la phonation.

Certains sujets non sourds et de bonne volonté notoire n’élèvent pas la voix par l’assourdissement; ce sont de ces gens qui parlent habituellement d’une voix blanche, non timbrée, qui parlent en dedans, pour eux-mêmes; il faut les prier de faire l’effort nécessaire pour être entendus par un auditeur placé à plusieurs mètres.

D’autres n’élèvent pas la voix parce que,- prévenus, ils y tendent de toute leur énergie; cessez brusquement l’assourdissement, leur voix baisse tout d’un coup, le réflexe a joué, la preuve est faite qu’ils s’entendent parler.

D’autres n’élèvent pas la voix parce que d’emblée ils se sont mis à crier de tout leur pouvoir ; à vous de discerner si ce timbre de voix leur est habituel, ou s’il est un effet de supercherie.

L’épreuve de l’assourdissement pratiquée avee soin ,donn& des résultats d’une valeur inappréciable; elle présente le grand avantage d’être démonstrative même pour les profanes.

Il ne faut pas lui demander plus qu’elle ne peut donner;, un sujet dont le limaçon et les centres phonatoires réagissent d’une manière normale n’a pas pour cela une ouïe intacte, il peut même être assez dur d’oreilles, mais à coup sûr il ne présente pas une lésion destructive de l’oreille interne, unegrande surdité. Cette épreuve vaut donc pour toutes les prétendues surdités labyrinthiques dues à un traumatisme direct ou indirect, à un projectile ou à un déplacement d’air, cas d’expertise le plus fréquent.

B. Réflexe cochléo-pupillaire. — Halphen décrit dans sa

thèse le réflexe cochléo-pupillaire d’Ostino; sous l’effet de la perception du diapason, la pupille se rétrécirait puis se dilaterait. Halphen refuse toute valeur pratique à ce réflexeinconstant et en général si faible qu’on ne peut le noter sans appareil spécial. t

C. Réflexe cochléo-palpébral. — C’est Gault, chargé d’un centre d’otologie, qui a appelé l’attention sur ce réflexe beaucoup plus constant que le précédent "et aussi plus facile à constater; il consiste en ce fait que la perception auditive d’un bruit brusque détermine la contraction de l’orbiculaire despaupières du même côté (1).

(1) Ce réflexe cochléo-palpébral a fait récemment l’objet de nom¬

breuses publications.

MrurwiÆ miî l’a. décrit très

; très complètement, le considère comme une

EXPERTISE

Le sujet est assis de profil par rapport à une fenêtre, l’observateur se place entre lui et la fenêtre de manière que la figure du sujet soit bien éclairée.

Un bruit brusque mais léger est .produit par surprise] il provoque s’il est perçu un léger clignement des paupières surtout décelable par l’examen de l’extrémité des cils, véritable index amplificateur du mouvement palpébral.

/ Un simple claquement du doigt suffit pour une oreille saine. On emploiera des bruits de plus en plus forts jusqu’à production du réflexe si le sujet est partiellement sourd, tels, par exemple, ceux produits par le choc d’une clé sur un couvercle métallique, ou un timbre, l’oreille non examinée ayant été soigneusement obturée par un tampon de coton glycériné quelques instants avant la recherche du réflexe. Mais le réflexe s’use ; il ne faut le provoquer qu'une seule fois à chaque examen, et toujours par surprise , au cours de l’examen objectif, par exemple.

Nous n’avons pas besoin d’insister sur la simplicité d’une pareille épreuve et sur l’évidence de ses résultats.

Elle deviendra encore plus précise et plus précieuse le jour où nous posséderons un appareil producteur de bruit identique, accepté par tous et gradué de manière à fixer le minimum de la perception suffisante pour déclancher le clignement des paupières (1).

tiers le réflexe cochléo-palpëbral comme une manifestation partielle d’un réflexe de défense générale de l’organisme que l’on observe à la suite d’une impression sensorielle inattendue, sonore, lumineuse, tactile, etc., d’où l’importance de la surprise pour la détermination de ce réflexe.

Quelle qu’en soit sa nature, « la contraction de l’orbiculaire des paupières indique que l’impression auditive a bien été reçue et transmise aux centres. Gomme cette impression. n’a d’autres voies de pénétration que le nerf auditif, les manifestations réactionnelles consécutives aux impressions auditives sont un témoignage de l’intégrité anatomique et fonctionnelle du labyrinthe et du nerf cochlëaire. Nous avons donc dans"ces manifestations réflexes provoquées un moyen d’interroger le nerf auditif ». (Molinié.)

(1) R. Foy l’a tenté en modifiant l’appareil de Lombard qu’il emploie alors non comme assourdisseur mais comme source sonore. (Presse médicale , 1917.)

Toutefois le rôle de la surprise est tel qu’il y aura un gros avantage à ce que l’appareil producteur de son soit aussi simple que possible et n’attire en aucune manière l’attention de l’expertisé.

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