‹ Où allons-nous? [microforme]Chapitre 11 sur 32 · HA · texte numérisé non relu

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IH TT TEE Où allons-nous avec l'Ecole Nationaliste ?

| Le côté séduisant et l’autre moins joli D CO TU

Il n'est pas facile d'étudier, même très sommairement, les théories et les attitudes du nationalisme canadien-français, sans connaître un peu le nationalisme, tel qu'i s'est manifesté ailleurs. I] serait même plus logique d'étudier le système dans son ensemble, avant d'examiner l'adaptation particulière qui en a été tentée ici. Il y a cependant un inconvenient assez sérieux à ce procédé plus logique.

Si nous parlions d’abord du nationalisme allemand, du nationalisme irlandais, ou même du nationalisme français ou italien, pour ne pas mentionner ici les autres, ne fût-ce que pour en dégager des notions générales, beaucoup de nationalistes cana iens, qui ont plus d’ardeur que de théorie, plus d'enthousiasme: que d'idées précises, nous accuseraient de leur imputer ainsi à l'avance, par insinuation, des principes ou des aspirations qui ne sont pas les leurs.

Avant de parler des théories générales du nationalisme, il nous faut donc parler d’abord du nationalisme canadien en particulier. La tâche n'en sera pas plus facile, car le nationalisme canadien, outre qu'il n’a pour initiateurs et directeurs ni des juristes, ni des philosophes, mais surtout un orateur et un pamphlétaire, n'est pas une théorie un peu achèvée ; c'est un mouvement

de protestations et de revendications, qui implique plus d'idées qu'il n'ose en exprimer, mais qui reste tout de même assez fuyant comme théorie et même comme tendance. (1)

Tâchons, tout de même, aussi objectivement et aussi impartialement que possible, de démêler les éléments de la thèse nationaliste, et disons, en passant, sans plus y insister, que cette thèse nous paraîtrait beaucoup plus claire et beaucoup plus logique, si elle proclamait sans hésiter la nécessité ou l'opportunité pour le Canada de se déclarer pays absolument indépendant en tout, en cessant d'être colonie anglaise et partie de l'Empire britannique.

En attendant qu'on en v' ane à l'énoncé aussi clair de la thèse, tâchons de signaler ce qui nous paraît légitime et même séduisant dans ce mouvement, où ne manquent ni le talent, ni l'ardeur, ni le réel patriotisme. (2)

Prêcher une légitime indépendance des partis et des organisations politiques, une rigoureuse honnêteté dans l'administration de la chose publique ; réclamer résolument pour notre race des droits égaux à ceux dont jouissent nos compatriotes anglais : défendre nos traditions et notre langue dans toute l'étendue du Canada, encourager la culture et l’épuration de cette belle langue, sont des actes louables, qui n'appartiennent pas au seul groupe des nationalistes canadiens, mais des actes auxquels ce groupe s'est courageusement et persévéramment employé.

Disons aussi que si l’école nationaliste a vu osciller le nombre et la qualité de ses adeptes et s’est vu abandonner de beaucoup de ses fervents élèves, ce n'est pas que le talent d'écrire et de parler, que l'érudition, que le zèle et l'ardeur communicative aient manqué à ses maîtres. Ce n'est pas, non plus, qu'on puisse mettre en doute leur désintéressement personnel en ce qui concerne l'argent et les honneurs, ni leur amour de la patrie canadienne. L'un et l’autre, comme le talent, sont évidents. Ce sont ces qualités qui ont ému la fibre nationale, très sensible chez nous, et à laquelle s'est adressée passionnément l'école nationaliste, qui ont entraîné dans le mouvement plusieurs belles âmes de la jeunesse et même quelques-unes de l'âge mur.

Le côté attachant et même séduisant de ce mouvement nationaliste tient précisément à ces qualités personnelles de ceux qui le dirigent et de ceux qui y sont dirigés, et aussi aux vives passions patriotiques auxquelles ils ont su faire appel, bien plus qu'à leurs théories et à leurs idées, beaucoup moins solides.

Dans l'école nationaliste, les élèves valent autant, et peut-être plus, parfois, que les maîtres, les sentiments valent plus que les idées ; bien sûr, les maîtres et les élèves valent mieux que les principes et même que les procédés.

Le caractère personnel et aussi passionnel, si l'on peut dire, de cette école en explique quelques défauts comme quelques qualités, quelques dangers comme quelques succès ; il pourrait bien aussi, plus tard, en expliquer le caractère assez éphémère. La passion et le sentiment y tiennent plus de place que la raison et les principes. Le mouvement nationaliste est surtout un mouvement oratoire, destiné à inspirer au peuple un fort sentiment na-

(1) Nous devons dire ici que M. Bourassa dans ses derniers articles sur le “ Problème de l’Empire ” a plus nettement marqué l'idéal de son école, qu'il avait déjà indiqué clairement dans sa brochure ‘ Hier, Aujourd'hui, Demain”. C'est l'indépendance complète du Canada, la rupture de tout lien colonial avec l'Angleterre.

(2) C'est ce que viert de faire M. Bourassa; qui a dû surprendre bon nombre de ses dociles partisans, qui ne le suivront pas tous jusqu'au bout.

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tional, plus qu’à lui faire adopter un programme politique un peu arrêté, plus qu'à lui donner des idées un peu nettes et claires de ses besoins et de ses devoirs.

A ses débuts, le groupe nationaliste avait un Programme de politique nationale provinciale : agriculture, colonisation, économie, sage exploitation contrôlée de nos forêts et de nos autres ressources naturelles. Comment ce beau programme, qui avait conduit M. Bourassa à la Législature, où son rôle ‘ut d'ailleurs tout ordinaire, fut-il peu à peu pratiquement abandonné pour donner place à la lutte contre le colonialisme et l'anglo-saxonisme ? C'est que ce combat était plus dans les moyens, allait mieux au tempérament du tribun, qui est à la tête de l'école nationaliste. C'est la passion antianglaise et anticoloniale qui s’est substituée au programme plus rationnel et plus compliqué du perfectionnement des conditions économiques et sociales de la race et de la province : c'est cette passion qui a poussé le nationalisme dans la lutte verbale, retentissante et violente, où il s'est trop complu.

Cette note passionnée, qui appelle volontiers à son aide les termes méprisants et les qualificatifs injurieux, a donné généralement le ton dans les journaux de l'école, dans le “Nationaliste’', dans l'Action”, dans le “Réveil”, dans le “Devoir”, lorsque c'est M. Bourassa qui y tient la plume, sans parler des petits journaux de province qui leur font l'écho.

Dans cette presse, où l'on a moins peur de l'excitation que du calme, l'ironie, l’invective, le sarcasme, le trait méprisant et enficllé sont lancés à jets presque continu: s1r tous ceux qui n'entrent pas dans le mouvement ou qui lui font obstacle, sur tous ceux qui refusent d'adopter ou qui osent examiner les idées et les procédés de l'école, On a horreur, dans cette école, du simple exposé loyal et impartial, de la froide discussion. autant que d’un juste hommage À là raison et à la bonne foi d'un adversaire. Ce dernier pourra (d'ailleurs se féliciter, s'il n'est pas traité de vendu, de lâcheur ou d’insensé, qui ne sait et ne comprend rien à la question traitée.

Avec cette éloquence passionnée, claironnante, batailleuse, on excite facilement la passion nationale, on enflamme l'âme populaire. On lui fait même partager un beau mépris, Où ne manque pas la suffisance, pour tous ceux qui ne sont pas de l'école, mépris qu'affichent volontiers les chefs. On lui fait partager aussi une belle et entière confiance dans ses chefs, qui ne négligent pas, à cette fin, d'exalter fréquemment leur propre science et leur propre sagesse.

C’est ainsi que l'école nationaliste, dans son ensemble, se distingue par un mépris spontané pour tout ce qui n'est pas elle-même, par une confiance inébranlable, encore plus spontanée, en tout ce qui touche à ses passions, à ses projets, à ses chefs. À force d'exalter l'égoisme national comme un idéal de vertu publique, plusieurs nationalistes en sont venus à croire, ap- Paremment, que tout égoïsm> est beau et excellent.

Tels sont, résumés, vus d'un coup d'œil d'ensemble, les qualités, très réelles, et les défauts, nen moins évidents, des tempéraments formés à notre école nationaliste. Ces qualités et ces défauts de tempéraments plus passionnés que raisonnés expliquent en partie les succès et les échecs de cette école, les enthousiasmes et aussi les oppositions qu'elle a suscités, la confiance et la défiance qu'elle a inspirées.

Il nous restera à examiner brièvement les principes et la tactique qu'elle a adoptés, les résultats qu'elle a obtenus. Nous Pourrons voir plus facile-

ment ensuite ce qui lui a manqué et ce dont elle aurait besoin pour abonder dans le sens de ses qualités, et non dans celui de ses défauts.

Quand il se confond avec le patriotisme traditionnel, respectueux de l'autorité, du droit, de la morale publique, le nationalisme, malgré son nom mal choisi, est une bonne chose. Quand il se différencie du patriotisme que l'Eglise a constamment enseigné et inspiré, quand il tourne à l'égoisme national, à la politique de l'intérêt exclusif, il fait fausse route et gaspille les belles forces qui se mettent imprudemment à son service. (La Presse, 12

aout 1916),

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