‹ Où allons-nous? [microforme]Chapitre 12 sur 32 · HU · texte numérisé non relu

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. Où allons-nous avec l'Ecole Nationaliste ?

Ses Principes.

Nous avons tâché de résumer, dans notre dernière “tribune libre”’, les qualités et les défauts qui forment le caractère, la marque distinctive de notre école nationaliste canadienne-française. Il nous faut maintenant essayer de résumer les principes qui dirigent son enseignement et sa conduite. Nous ferons ce résumé aussi objectivement et aussi impartialement que possible, le livrant d'ailleurs Par avance aux dénégations et aux rectifications qui pourront lui être opposées.

Pour prôner l'émancipation politique complète au Canada, pour pousser le peuple vers l'indépendance, par l'affaiblissement et la rupture du lien colonial, ce qui est bien l'obiectif final du mouvement et de l’enseignement nationaliste, l'école de M. Bourassa a dû adopter comme principe fondamental qu'un peuple est libre et maître de disposer de ses destinées et de ne se reconnaître d'autres obligations que celles qu'il accepte et consent de lui-même. Ce principe est celui de la souveraineté du peuple, professée depuis longtemps, dans tous les pays, par l'école libérale révolutionnaire.

Si l'on sait que ce principe est à la base des revendications et des asp:.ations nationalistes, on les comprend et l'on en comprend la hardiesse ; autrement, eiles seraient inexplicables et injustifiables. On comprend également que les réclamations de ce groupe ne s'adressent qu’au peuple, sans tenir compte d'aucune autre autorité effective, et que ses chefs prônent l'appel au peuple, par voie de référendum, plébiscite ou autrement, comme moyen de faire connaître et de donner aux gouvernants la direction qui doit leur venir du peuple souverain donnant ses ordres à ses délégués et à ses mandataires.

Une fois la souveraineté du peuple admise, on comprend, et autrement on ne le comprendrait pas, que le chef nationaliste et ses fidèles disciples affirment que nous n'avons aucune obligation, ni morale, ni constitutionnelle, envers notre métropole, dans la présente guerre, pour la raison, alléguée par eux, que nous n'avons pris aucun engagement dans cette affaire, qui ne relevait pas de nous.

On comprend également qu'en s'appuyant sur le même faux principe, les nationalistes nient toute obligation, non préalablement consentie par nous que nous pourrions avoir, dans cette guerre ou dans toute autre circonstance, envers le souverain d'Angleterre, notre souverain, attendu que les droits

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de ce souverain ne s'étendent pas au delà des obligations que nous avons consenties envers lui dans les traités intervenus entre ces deux puissances souveraines : le peuple canadien et le roi de la Grande-Bretagne.

C'est en vertu du même principe fondamental de son système, que M. Bourassa réclame comme condition préalable à toute participation de notre part, dans aucune guerre où l'Angleterre serait engagée, même pour y défendre son existence et la nôtre, d’avoir accès et voix décisive dans ces conseils souverains. Ce point de la doctrine nationaliste, récusant toute oLligation morale de porter secours À notre métropole, avant d'avoir eu part à ses délibérations, semble bien apparenté, soit dit en passant, au fameux principe de non-intervention condamné par Pie IX. Il semble même l'aggraver. (1)

En effet, si le principe de non-intervention, érigé en droit ou en devoir, est condamnable de nier l'obligation d’une nation indépendante, souveraine, étrangère, d’avoir à intervenir dans les conflits entre deux peuples ou dans les conflits intérieurs d’un peuple menacé de graves dangers, à plus forte raison, ce principe doit-il être répudié quand il nie l'obligation d'une colonie de venir en aide à sa métropole mise en danger. Si ce princ'pe est condamnable de nier une obligation de charité, à plus forte raison l'est-il de nier une obligation de justice et de charité.

C'est encore en vertu du même principe de la souveraineté du peuple que le chef nationaliste nie le droit de conquête, résultat d'une juste guerre et d'une paix équitable, qui ne serait pas accepté ou confirmé par le peuple du territoire conquis. Ainsi, le roi de France n'aurait pas eu le droit, au traité de Paris, de céder, comme il l'a fait pourtant au roi d'Angleterre, son droit de pleine souveraineté sur le Canada, et le traité de Paris eût été nul, à cet effet, avant d'avoir été conf rmé par le peuple du Canada. Ainsi, la France n'aurait pas le droit de reprendre l’Alsace-Lorraine sans s'y faire autoriser par un plébiscite des populations, y compris les Allemands installés dans ces deux provinces.

M. Bourassa pousse si loin la négation de toute souveraineté autre que la souveraineté populaire, qu'il a prétendu que l'Angleterre ne peut pas plus céder ur e de ses colonies à un autre souverain qu'elle ne peut céder un pays sur leqt l elle n’a absolument aucun droit. Dans une colonie, comme dans un Etat indépendant, il affirme que le peuple est seul maître de ses destinées et de son territoire et que la métropole ne peut donner une constitution à cette colonie sans l'agrément ou le consentement de la colonie elle-même.

Bien entendu, c'est sur ce principe de la souveraineté absolue du peuple que M. Bourassa, comme tous les autres partisans de ce système, fonde ses réclamations en faveur du fameux principe des nationalistes, entendu dans le sens révolutionnaire où l'entendait cet utopiste de Napoléon III. Il est vrai qu'il lui plaît, parce qu'il le trouve commode, de confondre parfois ce faux principe de droit international avec les légitimes aspirations des peuples. Mais cette con‘usion elle-même prouve la profondeur de son assentiment au faux. principe de la souveraineté populaire, puisqu'il prend les aspirations de la volonté populaire pour l'équivalent d'un principe de droit.

Il faut se rappeler cette confusion, fruit d'un faux principe qui est toujours à la base de son nationalisme, quand on veut expliquer.et un peu excuser les étonnantes billevesées d’un homme parfois très intelligent, qui affir-

(1) La prop. 62ème du Syllabus se lit ainsi : On doit proclamer et observer le principe dit de non-intervention.

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me sans broncher que la tyrannie sanguinaire de l'invasion allemande en Belgique n'est pas plus condamnable que la tyrannie exercée par l'Angleterre sur l'Afrique du Sud ; qui a osé écrire que la révolte de Dublin était “tout aussi légitime que la résistance (légale et pacifique) des Alsaciens, des Polonais et des Danois à la domination prussienne ;" qui ne craint pas d'affirmer qu'un pays indépendant, comme l'Angleterre, et une colonie anglaise dépendante encore de sa métropole, ‘‘sont sur un pied de parfaite égalité”, que le parlement d'une colonie est l'égal en droit du parlement de sa métropole.

Enfin, M. Bourassa, chef de l'école nationaliste, est tellement imbu, à son insu ou non, de ce faux principe de la souveraineté du peuple, et cette souveraineté a pour lui un sens si absolu, si radical même, qu'il la veut libre, non seulement de toute obligation de droit positif non consentie par elle, mais même de toute obligation de droit naturel—un droit naturel indéterminé, selon son expression. Il ne peut concevoir d'autres obligations nationales que celles statuées dans la constitution acceptée par le peuple. A côté ou au-dessus de la constitution, du droit positif, le droit naturel— ‘un grand mot, vague et vaste comme l'univers-"’, ainsi que l'a défini, avant les juristes de l'Ontario, un collaborateur du “Devoir'’,—lui semble un intrus, au service de l'impériali:me, dont il ne faut pas rappeler les prescriptions indéterminés. (1)

Veut-on savoir maintenant, pour passer au second grand principe du nationalisme, quelle direction de morale politique va donner M. Bourassa au peuple libre et souverain, qui ne se reconnait d'autres obligations que celles par lui consenties ? La voici : l’égoïsme national. Et voici comment le maître de l'école a formulé cette direction. Dans son article du 8 septembre 1914, après avoir déclaré que “le Canada, dépendance irresponsable de la Grande-Bretagne, n’a aucune obligation morale ou constitutionnelle, ni aucun intérêt immédiat dans le conflit”, après avoir écrit que les ‘‘obligations “coloniales” du Canada sont nulles en fonction de l’histoire, de la constitution et des faits”, M. Bourassa admettait que nous avions certains intérêts dans le conflit “comme nation embryonnaire”, et qu'il nous fallait faire quelque chose, surtout au point de vue économique, pour sauvegarder ces intérêts. Et il ajoutait :

Aux gens sincères qui seraient tentés de trouver froide et même égoiste cette manière d'envisager la question, je conseille l’observation attentive de ce qui se passe dans les pays où le patriotisme a atteint sa pleine maturité, où il est l’expression d’un amour fort, sincère, réfléchi, pour la patrie; et ils constateront que cet ‘‘égoïsme”” naticnal est le premier mobile de l’action des gouvernants et de l’unité morale des peuples.

Et M. Bourassa conseillait ensuite à ses lecteurs d'observer comment le gouvernement anglais, au début du conflit, avait mis en pratique cet égoisme national ‘‘en subordonnant entièrement aux seuls intérêts de la Grande-Bretagne toutes les autres considérations, devenues secondaires”, et il ajoutait que “notre patriotisme bruyant et enfantin y gagnerait beaucoup à profiter de l’exemple de magnifique ‘‘égoïsme” que lui enseigne toute l’histoire de la diplomatie et de la politique anglaise”.

(1) Sur ce principe fondamental de la souveraineté du peuple tel qu'entendu et adopté par M. Bourassa, qui a voulu un peu s’en ex liquer dans un article récent, et tel que répudié par les enseignements de Léon XIII et de Pie X.

Voir appendice IV à la fin de ce volume.

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