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L'EGOISME NATIONAL sun AT ur
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Si la souveraineté du peuple, théorie révolutionnaire réprouvée bien explicitement par Léon XIII et par Pie X, est à la base du principe des nationalités, l'égoisme national, la politique de l'intérêt national mis au-dessus de tout, constitue plus particulièrement le nationalisme. Avoir pour “objectif suprême, unique, l’intérêt” de la nation, et surtout de la nation entendue selon le principe désorganisateur des nationalités, caractérise assez bien, croyons-nous le nation alisme ca-adien de MM. Asselin et Bourassa. (1)
Il est vrai de dire, cependant, «, ie, lorsque M. Bourassa parle d'égoïsme national, qu'il qualifie même d'égoïsme sacré, il ne formule pas une théorie nouvelle de son invention. Il parle comme les nationalistes catalans, qui mettent l'intérêt particulier de leur province au-dessus de l'intérêt général de la patrie espagnole : comme les nationalistes italiens et bulgares, qui ont poussé leurs pays dans la guerre, parce qu'ils espéraient y faire progresser leurs intérêts nationaux. Il parle comme ceux des nationalistes fran- Gais, qui sont positivistes et qui ne voient pas d'autre règle suprême de politique que l'intérêt de la France. Il parle comme les nationalistes allemands, qui subordonnent tout, absolument tout, à l'intérêt national de
(1) Sur le principe des nationalités, adopté et prôné par M. Bourassa, voir appendice V.
leur égoisme panthéiste, qui proclament qu'il n'y a pas d'autre morale pour l'Etat que son intérêt, qui ont pour maxime : L'iensse au-dessus de tout. C'est par là, selon l'expression du chef nationaliste canadien, citée la semaine dernière, que leur patriotisme atteint sa pleine maturité.
Disons tout de même, ici, pour marquer l'importante différence qui existe heureusement entre le nationalisme français et le nationalisme allemand impérialiste, que ce dernier est comme pénétré de protestantisme, de kantisme et même de panthéisme athée, tandis que le nationalisme français, en adoptant la religion catholique comme religion nationale du peuple français et de la France, corrige pratiquement, autant qu'il peut l'être, le faux principe qu'il admet dans sa théorie.
Mais, avec cette juste réserve, il faut dire, néanmoins, que le tort commun de tout nationalisme est d'ajouter au patriotisme, que l'Evangile avait sanctifié en le christianisant, un élément mauvais, renouvelé du paganisme ancien, un élément immoral ; l'égoïisme. Or, l'égoïisme national n'est pas plus justifiable, il n'est pas non plus plus bienfaisant que l'égoisme individualiste ; au contraire, il l'est encore moins. Comme le dit bien le P. Castelein, ‘‘l'égoïsme est aussi condamnable chez les peuples que chez les individus... L'orgueil collectif d'une nation est aussi répréhensible et beaucoup plus funeste que l'orgueil individuel”.
Un autre Jésuite, le P. Lucien Roure, rappelle fort à propos ‘‘cet enseignement de l’histoire que les ambitions purement égoistes d'un peuple se tournent tôt ou tard contre lui, qu'un peuple n'est grand que s'il sait faire coïncider sa politique avec les intérêts généraux de l'humanité et que c'est en même temps là le meilleur moyen pour réussir.. Il ne faudrait pas, dit-il, ériger en un progrès désormais acquis l'égoïsme national et l'impérialisme conquérant”.
En effet, le nationalisme, considéré en lui-même, dans son développement logique, indépendant des aspirations plus ou moins droites et plus ou moins conscientes et voulues de ceux qui l'adoptent comme règle de leur politique, le nationalisme, par cela seul qu'il subordonne tout à l'intérêt, à l'égoisme, est une doctrine fausse et immorale, un système funeste.
En séparant la politique et le droit de la morale, en subordonnant la morale à l'intérêt, le nationalisme revient au faux système moral de l’utilitarisme, qui n'est lui-même qu’un autre aspect de l'égoïsme. C'est à Kant, à Fichte, à Hegel, tous Boches authentiques, que l'on doit surtout cette absurde théorie de la séparation du droit d'avec la morale et d'avec le droit national, théorie qui trouve son complément dans l'établissement de la suprématie absolue de la nation, concrétisée dans l'Etat.
Aussi, si l’on veut voir la théorie nationaliste développée dans toute son ampleur, poussée logiquement jusqu'aux ultimes limites de son absurdité et de son immoralité, il faut entendre les nationalistes impérialistes allemands nous expliquer les prétentions qui se résument dans le cri du ralliement national : L’Allemagne au-dessus de tout.
Pour eux, le droit, droit international et droit naturel, la conscience, la vertu, l'honnêteté, les passions, la vengeance, jusqu’à la cruauté qui massacre les innocents, tout est nationalisé, tout devient également juste, également bon, par la nationalisation. Le bien de leur pays devient, pour eux, le bien de l'humanité, qui n’en doit pas connaître ni désirer d'autre ; le bien relatif de l'Allemagne devient le bien absolu du monde; son bien par-
ticulier devient le bien universel. Dieu lui-même est nationalisé, le ‘‘vieux Dieu allemand’ fait partie de la nation allemande.
Aussi la Kultur à bien la prétention ‘le purifier les passions, de ch mal en bien, en le nationalisant : elle relève l'Allemand de toutes ses obligations, elle lui invente une honnêteté lier, selon que l'exige l'intérêt de la race. Aux yeux des Allemands conscients, la morale nationale justifie, commande même, l'invasion de la Bel-
anger le de tous ses vœux, à son usage particu-
gique, avec ses massacres, ses déportations, ses exactions, tous ses crimes commis par ordre : ainsi le veut l'intérêt de la nation.
Monstrueux et Kolossal le nationalisme allemand reste Pourtant vrai nationalisme, développant logiquement le faux principe commun à tout nationalisme : l'intérêt national dominant et dirigeant tout.
Aussi, dans tous les pays où il s'est affirmé, le nationalisme a-t-il soulevé de graves inquiétudes et de Justes récriminations.
En Allemagne, pour ne mentionner qu'un auteur de premier ordre, le savant dominicain Weiss a signalé, avec autant d'érudition que de sens théologique, les erreurs fondamentales, les dangers sociaux et politiques de l'égoïsme national, du principe des nationalités. Il est revenu à plusieurs reprises sur cette question, particulièrement dans les 7ème et 8ème * vlumes de sa grande ‘“Apologie du Christianisme”, où il traite de la question sociale et de l'ordre social.”
En Italie, le nationalisme de 1860 et du Risorgimento, qui s’inspirait surtout du principe des nationalités, fut dénoncé et combattu par la ‘“‘Civitta Cattolica” et par le célèbre Père Taparelli, qui consacre à cette question
plus de quarante pages, mises en appendice dans son grand cours de “Droit naturel”.
Le nationalisme italien actuel, qui a pour organe l'‘“‘Idea nationale”, et qui propage l'idéal de l'intérêt national avant tout, a vu se lever de nouveau contre lui, en septembre dernier, la grande revue catholique romaine, la
“Civitta Cattolica’”’, à laquelle a fait écho, :n l'approuvant, l'organe offcieux du Vatican, l'‘“‘Osservatore Romano”.
Voici comment la grande revue des Jésuites italiens, publiée sous le con-
trôle particulier du Pape, résumait ses observations sur les responsabilités de la guerre :
La faute en retombera donc, qu'on ne s'y trompe pas, sur la civilisation sans
Dieu, sur le nationalisme sans morale, sur le patriotisme sans religion. Ainsi, il ne paraîtra pas paradoxal de dire que le plus coupable est le plus fidèle à ses principes Car la fidélité aux principes de la Statolatrie, aux directions de la philosophie et de la politique moderne, dédaigne toute autre considération de morale ou de droit vrai, et authentique, même de droit naturel et de droit international, d'où la fatalité, la nécessité vitale et inéluctable de la guerre, comme on le proclamait solennellement dans les colonnes de l'‘‘Idea Nationale'’...… La philosophie utilitaire et matérialiste de l'égoïsme, que l'on a voulu exclure des directions impératives de la vie individuelle et domestique, s'est trouvée ainsi placée comme le fondement, c2mme la règle de la vie des nations; on établit ainsi une raison d’Etat qui détermine le licite, constitue le droit, sans égard aux autres lois, naturelle ou divine, et l'on établit ainsi une condition de lutte permanente, la lutte pour la vie des nations, dans l'effort Pour arracher au faible les plus grands avantages possibles. (2)
(2) Cité et approuvé par l'Osservatore du 20 septembre 1915. L'organe officieux du
Vatican a traité à plusieurs reprises, l'an dernier, du nationalisme et de ses principes et toujours pour le combattre.
(Voir ce journal, Nos des 10, 12, 26 et 31 mars, 26 août et 20 septembre 1915. ai
Tel est le jugement porté par les deux organes les plus autorisés du Vatican, sur le nationalisme en général et sur le nationalisme italien en particulier.
Les nationalistes français, bien que leurs revendications politiques soient favorables à la religion et conformes aux principes les plus sûrs, malgré leurs sympathies sincères et admiratives pour l'Eglise, et bien qu'ils réduisent ainsi au minimum possible le danger de leur théorie, n'ont pu, cependant, éviter de soul. ver de justes récriminations sur leur principes de l'intérêt national, posé : mme règle de pensée et de conduite.
Un philosophe érudit, qui ne paraît Pourtant pas être catholique, M. Guy-Grand, l’auteur de la “Philosophie nationaliste”, n'a pu s'empêcher de signaler l’illogisme et le danger de ce principe : ‘C'est ce qui explique, dit-il, que la tentative nationaliste soit vaine . : nécessairement condamnée, qui veut isoler la politique de la morale ou de la religion et subordonner celle-ci à celle-là. C’est renverser l'ordre naturel des choses : nile croyant, ni le moraliste ne subordonneront ce qui est au sommet de l'échelle à ce qui est au bas ou au milieu.. Pas plus que l'égoïsme absolu n'est possible pour un individu, il n'est tenable pour une nation. Justifier le patriotisme par l'intérêt est le plus sûr moyen de le tuer”.
Un écrivain des “Etudes”, le R. P. Descoqs, malgré une réelle admiration pour l’œuvre de Maurras, n'a pu s'empêcher de déclarer : “Tant qu'on n'aura pas nettement affirmé le principe qui maintient pour l'homme public, fât-ce devant l'évidence du bien public, l'obligation rigoureuse de respecter toujours les lois supérieures de la morale, règnera pour les consciences la plus légitime des incertitudes”.
C'est que le nationalisme, considéré en lui-même, dans son idée, n’est pas chrétien; il est opposé au christianisme. Non seulement il se passe de Dieu et du surnaturel dans sa conception de l'ordre politique, ce qui est déjà énorme pour des chrétiens : non seulement il s’abstient de soutenir les revendications de la religion chrétienne, si elles ne sont pas exigées par l’intérêt national, ce qui est déjà bien symptômatique ; mais son principe même est anti-chrétien. Par le nationalisme nous reviennent les théories paiennes de la race, par lesquelles tout étranger était ennemi. Entre les peuples comme entre les individus, l'égoisme est, de sa nature, désorganisateur, diviseur, provocateur de rivalités, de luttes, d’injustices.
Entre ces deux extrêmes, l’exagération du patriotisme par l'égoisme national qu'est le nationalisme, et l'affaiblissement ou la négation du patriotisme qu'est l’internationalisme, l'un et l'autre d'origine révolutionnaire, il faut maintenir et défendre le vrai patriotisme chrétien, fondé sur la loi et l’enseignement de Dieu, respectueux du droit. Ce vrai patriotisme admet qu'un peuple, comme un individu, naît avec des o bligations indépendantes de sa volonté, et en contracte de nouvelles au cours de son existence. Ce juste patriotisme tient qu’il faut s'aimer soi-même comme nation, comme peuple, et qu'il faut sauvegarder par tous les moyens honnêtes ses justes droits et ses justes intérêts, mais ce patriotisme sain et ordonné réprouve l'égoïsme, l'utilitarisme, comme contraires À la morale et aux vrais intérêts du peuple. (La Presse, 26 aout 1916).
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