‹ Où allons-nous? [microforme]Chapitre 15 sur 32 · FAUSSE TACTIQUE · texte numérisé non relu

FAUSSE TACTIQUE

Su Après avoir examiné sommairement ce que nous croyons les deux principes fondamentaux de la théorie nationaliste, telle que professée chez nous et en quelques autres pays : la souveraineté du peuple, à laquelle se rattache le principe des nationalités, et l’égoïisme national, il nous faut maintenant observer la tactique adoptée par les politiciens qui enseignent et pratiquent chez nous cette théorie.

Et, avant toute autre observation, il faut examiner un point qui, de luimême, se rapporte autant, au moins, à la doctrine qu'à la tactique, mais que nous croyons plus charitable et même plus juste de rattacher ici à la tactique seulement : ce point, c’est celui des relations du nationalisme canadien avec la religion. Que les lecteurs, qui seraient portés, pour une raison on pour une autre, à se méprendre sur le sens des mots, veuillent bien remarquer que nous ne parlons pas ici des nationalistes, ni pris individuellement, ni pris dans leur ensemble, mais du nationalisme. Il s’agit d'une doctrine, d'une théorie politique, d'une manière de penser et d'agir. C'est de cette théorie dont nous demandons : qu'est-elle, quelle est son attitude à l'égard de la religion ? Le nationalisme est.il un mouvement catholique ?

La question a son importance particulière, non seulement parce qu'on veut entraîner dans ce mouvement une partie du clergé et de la jeunesse catholique, mais plus encore par ce que les directeurs de ce mouvement entreprennent de diriger la conscience nationale d’un peuple catholique.

Or, voici, à ce sujet, deux déclarations très formelles et presque officielles :

Dans la brochure anglaise de M. Olivar Asselin, publiée en décembre 1909, ‘‘A Quebec view of Canadian nationalism”, qui fut comme le manifeste de l'école, à l'usage des Canadiens de langue anglaise, on lit (p. 34) cette déclaration bien explicite : “The nationalist policy in religious and

racial matters does not admit of the superiority of any particular creed or race. Itishuman. Itis just”.

M. Bourassa a fait une déclaration analogue, dans le “Devoir” du 30 1. rier 1911, article Le nationalisme et le clergé :

“La doctrine nationaliste s’adresse aux Canadiens de toutes rares et de toutes croyances religieuses, aux citoyens de toutes catégories, prêtres ou laïques. Elle ne tuche à aucun dogme, à aucune matière de discipline religieuse ou ecclésiastique. Le seul point par où elle se rapproche du domaine religieux, c’est celui de l’enseignement: nous réclamons, comme citoyens et comme pères de famille, au nom de la Constitution canadienne, le maintien du régime confessionnel, pour tous les groupes du peuple canadien et le respect des droits de toutes les minorités, — des protestants de Québec comme des catholiques des provinces anglaises.’

Dans ce double, mais concordant énoncé d’un même programme, qui n’a Pas, que nous sachions, été modifié, tous les mots seraient à peser. Nous ne voulons pas nous y arrêter, pas même pour faire voir en quoi ils sonnent juste et en quoi ils sonnent faux. Mais il nous faut bien, cependant, constater que, d’après les expressions bien claires de cet énoncé, il n’y à rien de

confessionnel dans cette déclaration de MM. Asselin et Bourassa, rien qui soit plus catholique que protestant. Même sur le seul point qui se rapproche du domaine religieux, la confessionnalité de l'enseignement, c'est au nom de la Constitution seulement et pour toutes les religions également que M. Bourassa formule sa réclamation.

En conviant les catholiques et les protestants, les chrétiens et les juifs, le clergé et les laïques, à donner leur assentiment à la doctrine nationaliste, MM. Asselin et Bourassa ne les ont pas conviés pour les tromper, sur un terrain catholique d'apparence neutre : ils les ont conviés sur un terrain réellement neutre, réellement aconfessionnel, au point de vue religieux.

Que cette tactique n'ait pas attiré les protestants et ait attiré des catholiques, voilà qui est déjà instructif ; voilà qui montre bien que la tactique nationaliste, qui proposait un tel Programme, n'était pas plus habile, en tant qu'elle voulait attirer les protestants, qu'elle n'était sûre, en tant qu'elle enrôlait des catholiques en dehors de leurs cadres propres et naturels, mais voilà qui n’est cependant pas surprenant. Ce qui serait plus surprenant serait de constater que des catholiques instruits aient cru adhérer à un programme catholique en adhérant à un programme neutre, ou encore aient pensé que le Programme deviendrait catholique avec le temps et qu'ainsi un programme, neutre d'abord, finirait par servir les vrais intérêts ir canadiens-français, qui ne sont pas séparables des intérêts cathoiques.

Is oubliaient donc que cette tactique des chefs nationalistes, disons-le à l'honneur de leur caractère, ne reposait pas sur une ruse, mais sur une doctrine, la vieille doctrine libérale, dans laquelle ces chefs avaient grandi, et qui subsiste toujours dans le nationalisme canadien ; ils oubliaient que le caractère de ces chefs, très indépendant envers l'autorité civile et même religieuse, est cependant très autoritaire envers les disciples dont ils veulent surtout se faire obéir.

D'ailleurs, s'ils veulent bien les examiner à la lumière de la froide raison, et non sous l'influence du préjugé national, contre lequel, disait De Maistre, le bon sens est inutile, les faits et les paroles dont se compose jusqu'ici la Campagne nationaliste, leur feraient bien voir que le programme neutre initial du nationalisme a été suivi aussi fidèlement qu'il peut l'être par des catholiques, qui restent attachés par ailleurs à leur foi et à leur Eglise.

Nous demandons respectueusement aux plus zélés et aux plus catholiques des nationalistes de nous dire quand leurs chefs et leur presse ont protesté contre les attaques parties des rangs de leurs partisans et dirigées, quelquefois même brutalement, contre les personnes, les idées, les traditions de l'Eglise catholique ; quand, en général, ils ont pris la défense des principes catholiques et des droits de l'Eglise publiquement attaqués ou mis en question chez nous. Ni contre la franc-maçonnerie et son organe, ni contre la libre pensée et les principes révolutionnaires, ni contre les empiètements laïcisants de l'Etat sur l'éducation, ni contre les atteintes portées aux immunités ecclésiastiques, ni même contre l'alcoolisme, on ne les a vus faire campagne pour exposer et défendre la vérité catholique, travestie et attaquée, pour soutenir et défendre l'autorité catholique en obéissant à ses directions, pour revendiquer les droits de l'Eglise, pour rappeler les principes de la civilisation chrétienne et du catholicisme surnaturel, si nécessaire dans la vie publique d'un peuple chrétien, principes dont des intelligences

catholiques, non poussées par une funeste neutralité, ne peuvent faire habituellement ni persévéramment abstraction.

Sans doute, les chefs nationalistes et leur principal organe se sont faits les ardents défenseurs de quelques causes nationales liées aux intérêts catholiques, comme la grande cause de la langue française, ainsi que le demande l'intérêt national. Mais il ne faut pas oublier, à ce sujet, une condition importante de cette défense des intérêts nationaux et catholiques : pour rester liées à la religion et recevoir sa protection, il faut que nos causes nationales soient d’abord catholiques et ensuite nationales, et non pas nationales d'abord et catholiques ensuite. Il y a là plus qu'une question de mots et même plus qu’une question de sage tactique ; il y a une question d'ordre fondamentale, de vie nationale autant que de vie religieuse.

L'on est en train, en certains quartiers, de renverser cet ordre absolument nécessaire, en donnant plus de place et d'importance aux questions nationales qu'aux questions religieuses. C'est ruiner les premières plus encore que compromettre les secondes.

Si cette tactique, plus en harmonie avec les entraînements faciles de la ferveur patriotique, est en conformité avec le programme nationaliste, qui fait délibérément abstracuon de toute attache confessionnelle, et donc de catholicisme, elle offre cependant un double danger et elle a ainsi un double tort : premièrement, elle nous compromet et fournit une arme redoutable à nos adversaires dans le monde religieux ; secondement, elle fausse chez nous des esprits plus passionnés que pondérés, qui finissent par croire que la défense de nos droits nationaux, de la langue française à l'école ontarienne, par exemple, est plus importante que la défense de la patrie et même de l'Eglise.

Si nous avons bonne souvenance, feu J.-P. Tardivel, le fondateur de la “Vérité”, qui fut un catholique aussi clairvoyant que zélé, qui ne manqua de dévouement pour aucune cause nationale, mais qui mit toujours les intérêts catholiques au-dessus de tout, prédit à M. Bourassa, pour lequel il ne manquait ni d’admiration ni de sympathie, que son nationalisme serait un mouvement stérile et même dangereux, parce qu'il n’était pas franchement catholique, parce qu'il devait s'inspirer toujours du libéralisme doctrinaire obstiné de M. Bourassa lui-même.

Il nous resterait à signaler plusieurs autres aspects ou caractères de la tactique nationaliste, moins importants que celui que nous venons d'étudier un peu longuement.

Rapidement, mentionnons l'habitude de ne guère tenir compte des autorités constituées, religieuses ou civiles, (1) ni même des autorités sociales, pour faire plutôt appel aux instincts et aux revendications de la foule, à l'âme populaire, à l'éveil de la conscience nationale et même à un chimérique contrôle démocratique ; l'habitude encore du mépris dédaigneux et hautain, qui évite de discuter avec un adversaire, de citer ses paroles, mais qui tâche de l’accabler sous.le sarcasme, l'ironie, sous les qualificatifs qui devront le rendre impopulaire, sous la pitié méprisante : celle-ci enveloppe parfois toute la race elle-même, trop coloniale et qui ne se nationalise pas assez vite.

Mentionnons, encore et enfin, l’habitude un peu allemande, dangereuse mais efficace auprès des gens qui aiment à se laisser suggestionner, qui porte

(1) Voir à ce propos l'appendice VI, =

M. Bourassa et ses trop ressemblants disciples à vouloir tout conformer, les paroles et même les faits, à leurs propres concepts, à leurs propres théories.

C'est ainsi que M. Bourassa, parce qu'il ne voyait que le danger de l'impérialisme britannique, de l'anglo-saxonisme, s'est obstiné À nier le péril allemand, à l'effacer devant le péril anglais. C'est ainsi encore qu'il n'attache aucune importance au péril maçonnique. C'est ainsi qu'il reste en sympathie avec les Irlandais du Canada, malgré tout ce qu'ils ont fait contre la cause nationale canadienne-française, parce qu'ils sont, eux aussi, d’une race nationaliste, anti-anglaise.

Très clairvoyant, et rusé même, pour essayer de tout ramener à son idée Ou à sa passion nationaliste, M. Bourassa n'oublie qu'une chose, c'est d'y conformer aussi les événements, qui tiennent sa tactique en échec. Nous verrons, d'ailleurs, les résultats de celle-ci dans une prochaine communication. (La Presse, 2 septembre 1916).

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