PREMIERS RESULTATS
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Il y a quelque quarante ans, on a examiné, dans le monde catholique canadien-français, l'opportunité d'adopter un programme de politique catholique, auquel auraient été invités à se rallier tous les catholiques canadiens. Le projet ne fut pas mis à exécution. On redouta les réactions qu'il eût pu provoquer. On reconnut cependant, même parmi ceux qui s'opposèrent À sa réalisation, que le projet avait du bon, de l'excellent même, comme idéal, comme thèse, Mais on ne le crut pas prudemment réalisable, à cause des rivalités, non seulement de religions, mais aussi de races, qui troublent la population de tout le Canada.
Quoi qu'il en soit, maintenant, de ce projet discuté et abandonné, on peut cependant dire, sans vouloir renouveler d'anciennes polémiques, qu'un parti catholique au Canada offrait plus d'avantages et présentait moins d'inconvénients qu'un parti nationaliste, surtout qu'un parti nationaliste canadien-français.
Sans doute, on peut prétendre que les rivalités de religions, éveillées par un parti catholique, sont aussi passionnantes et aussi troublantes que les rivalités de races, éveillées Par un parti nationaliste. Peut-être. Ce qui est certain, c’est que les rivalités de races ne le sont pas moins et le deviennent davantage, à mesure que l'esprit religieux diminue, remplacé par l'égoïisme grandissant des nationalités ; Ce qui est certain également, comme les faits l'ont prouvé, c'est que chez nous les rivalités de religions s'ajoutent aux rivalités de races. On ne peut exciter les unes sans susciter les autres.
Mais là ne s'arrêtent pa. les données du problème que nous examinons, pour savoir si un parti cat.\olique aurait eu moins d'inconvénients qu'un parti nationaliste. Il faut aussi voir qu'un parti catholique, vraiment catholique, eût eu d’abord pour lui la garantie et la sécurité de s'appuyer sur les principes de morale et de politique les plus vrais, les plus solides, les plus bienfaisants. Un parti cataolique eût eu le contrôle, avec la part d'influen-
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ce que ce contrôle eût nécessairement comporté, de la hiérarchie catholique, depuis le Pape jusqu'au plus humble curé. Ce parti catholique, dévoué à la sauvegarde de nos intérêts les plus essentiels, les plus véritablement nationaux, eût pu espérer la coopération et l'adhésion de tous les catholiques des divers rites et des diverses races qui existent au Canada.
Encore qu'il eût dû être vu sans grand enthousiasme par la métropole britannique, ce parti catholique eût été regardé avec moins de suspicion qu'un parti nationaliste, travaillant à affaiblir le lien colonial et même à nous détacher de l'Angleterre.
Tous ces avantages relatifs et toutes les autres raisons qui militaient en faveur d’un programme catholique, comportant l'essentiel de nos revendications nationales, ont cependant paru de moindre importance que les dangers de l'unification des forces et des influences anticatholiques, que l’on redoutait comme contre-coup et comme résultat fatal du groupement proposé des forces catholiques sur le terrain politique.
Or, ces dangers, augmentés de plusieurs autres et non compensés par les avantages mentionnés d’une politique vraiment catholique, devaient résul-
batailleuse et, finalement, antianglaise —même si ce groupement était convoqué sur le terrain proclamé le plus largement canadien et le plus
En parlant ici des ‘seules forces canadiennes-françaises’””, nous savons bien, et nous l'avons dit dans une précédente communication que les intentions des fondateurs de notre école nationaliste ne se bornaïent pas là, mais nous savons aussi, et on aurait dû le prévoir, que les résultats ne sont pas allés au-delà. Malgré son invitation aux Canadiens d'autres langues et d’autres origines, l’école nationaliste n'a vu venir à elle, pour persévérer un peu, que des Canadiens-français, une faible partie des Canadiens-français.
Ainsi constitué, avec des effectifs beaucoup plus restreints que n’en aurait groupé le programme catholique, le groupe nationaliste a vu tout de même se lever contre lui, tant à cause de ses réclamations, justes pour une bonne part, qu'à cause du ton belliqueux dont il les formulait, toutes ou presque toutes les oppositions antifrançaises.
Par ailleurs, les catholiques notoires qu'il comptait dans ses tout premiers rangs l'ont préservé, il est vrai, des sympathies des radicaux et des maçons, qui n'ont guère eu pourtant à se plaindre de lui: mais ils n'ont pu cependant lui attirer l'adhésion du clergé et des fidèles, considérés comme tels, dans leur ensemble.
Si le nationalisme a pu avoir la sympathie effective de certains membres du clergé et de plusieurs catholiques, attirés par celles de ses revendications qui sont justes, par le talent incontesté de quelques-uns de ses propagateurs, et aussi par les passions généreuses mais dangereuses, auxquelles il faisait appel, il n'a pas eu et il ne pouvait pas avoir l'appui et l'assentiment de l'Eglise, dont il se déclarait d’ailleurs indépendant, en tant que groupement politique. Pas besoin d'ajouter qu'à ce dernier point de vue, le groupement nationaliste a toujours éveillé quelques inquiétudes.
© Pas besoin de dire non plus qu'il fut combattu par les deux partis poli-
tiques, auxquels il a fait bruyamment la guerre.
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Le nationalisme se trouve ainsi avoir divisé les forces canadiennes-françaises et catholiques, en ayant essayé leur groupement en dehors du terrain catholique, en dehors de la juridiction des chefs autorisés de l'Eglise.
Il eût bien fait, certes, de combattre l'esprit de parti existant, de continuer le mouvement de libération déjà commencé, qui rendait à l'élite catholique une plus grande indépeadance vis-à-vis des partis politiques, mais cette libération ne pouvait se faire que sous la direction des chefs religieux, sur le terrain des principes cathoiiques, en dehors duyuel se cantonnait la tactique nationaliste. Elle ne pouvait pas se faire par les passions, même nationales, auxquelles le nationalisme fait le plus souvent appel, parce qu'elles sont, de leur nature, trop mouvantes et trop aveugles. Elle ne pouvait pas se faire en substituant au fanatisme de l'esprit de parti, un autre fanatisme non moins passionné, non moins aveuglant, qui ne le cède en rien à l'esprit de parti, dans ses er.‘ousiasmes, dans ses haines, dans son exclusivisme de toute autorité et de toute influence ne concordant pas avec celles du grand chef de l'école.
Malgré qu'elle n'ait réussi à grouper qu'une minorité très faible de Canadiens-français, et bien quelle soit, non seulement indépendante de l'Eglise, mais qu'elle lui soit assez souvent opposée, l'école nationaliste s'est trouvée cependant à compromettre la race canadienne-française et son clergé aux yeux de nos adversaires du Canada, aux yeux aussi des pays étrangers, qui sont portés à nous juger tous d’après ceux d’entre nous qui posent, avec plus d'éclat que de vérité, en porte-parole de la race et de la religion.
Dans beaucoup de nos provinces anglaises, aux Etats-Unis, en Angleterre, en France, en Belgique, en Italie, et même en Allemagne, où nos nationalistes sont cités avec plaisir, on nous a tous jugés, bien malheureusement pour nous, d’après les déclamations antianglaises et les outrances nationalistes d’un certain Bourassa et de sa petite école. C'est là une erreur de jugement un peu grossière, dont la responsabilité ne retombe pas seulement sur les chefs nationalistes, mais sur deux autres fanatismes.
Il ne faut pas, en effet, oublier que le fanatisme de certains protestants, genre orangiste, ne demandait pas mieux que de pouvoir mettre au compte de toute la race française catholique et de son clergé, l'attitude aussi injuste qu'impolitique, aussi blessante pour les Anglais que pénible pour les Français, tenue par l’école nationaliste et surtout par son chef, depuis le commencement de la guerre.
Il faut aussi confesser une autre misère, issue d’un autre fanatisme : celui de certains catholiques et même de certains prêtres et religieux, qui, emportés par des sentiments en partie louables, se sont lancés ouvertement et bien imprudemment dans un mouvement politique, mouvement odieux à nos compatriotes anglais et à ioute la métropole britannique, où les entratnait un chef plus passionné qu'équilibré, un chef qui marchait à l'encontre des directions données par les évêques, et tout particulièrement par son archevêque, celui-ci grossièrement injurié par quelques adeptes de l'école nationaliste pour sa loyauté envers l'autorité britannique. Triste et inquiétante attitude, que nous expierons chèrement et qui montre combien sont sages les directions de l'Eglise, qui ordonne au clergé séculier et régulier de ne s’avancer sur le terrain politique qu'à la suite et d'après les instructions des évêques ; attitude qui montre aussi combien il est dangereux d'obéir aux passions nationales, si facilement excitables, et, ici, si habilement exploitées, sans les contrôler par une raison éclairée et par la direction
d'une sage et clairvoyante autorité, une autorité dont la science des principes égale la prudence, l'autorité de notre épiscopat. Pour avoir méconnu les directions de cette sage et indiscutable autorité, ui a parlé clairement, à plusieurs reprises, et encore tout récemment, à Québer comme à Montréal, par les voix autorisées du cardinal Bégin et de Mgr Bruchési ; pour avoir voulu associer à la juste cause canadienne-française l’injuste et irritante opposition de M. Bourassa à toute collaboration onéreuse du Canada avec l'Angleterre, dans la présente guerre ; pour avoir voulu séparer nos intérêts nationaux de ceux de nos alliés juridiques et naturels ; pour avoir voulu suivre un chef dont la parole passionnée est entraînante, mais dont les principes, plutôt incertains, sont en partie erronés, un chef dont l’érudition brillante nv constitue qu’une science fragile et fragmentaire, la bruyante minorité nationaliste a compromis gravement, en voulant ia servir à sa seule façon, la cause nationale et la cause religieuse.
Les turbulents ennemis du recrutement à Montréal ont fait de naturelles ovations à M. Bourassa : non moins naturellement, ses articles sont traduits et loués par les Allemands d'Europe et d'Amérique ; Casement et ses complices, payés par l'Allemagne, peuvent lui voter des remerciements pour ses sympathies, quelques jeunesses Peuvent trouver qu'il fait bien de taper sur les anglais ; mais il y a encore d’autres résultats de l'éloquence du chef et de la turbulente ferveur des disciples.
Jamais, depuis cinquante ans, les haines de races et les rivalités anticatholiques n’ont été, au Canada, aussi aigues, aussi troublantes : jamais les menaces n'ont été aussi ouvertes et aussi générales contre novs : jamais, dans la presse anglaise du Canada et des Etats-Unis, les Canadiens-fran- Sais n'ont été aussi injuriés, aussi méprisés, aussi tenus en suspicion avec leur clergé, pour l'attitude des nationalistes dans la présente guerre, qu'on impute sans distinction à tous ceux de notre race.
Je sais bien que nos ennemis exagèrent considérablement, Par passion et Par ignorance, l'importance et les torts du mouvement nationaliste. Mais
il faut bien aussi, de notre côté, nous rendre à l'évidence des faits suivants, malheureusement trop connus.
Depuis le commencement de la guerre, les attaques lancées à jets presque continus par M. Bourassa ont été sans doute dirigés, pour une bonne part, contre ses propres compatriotes, “politiciens de camelotte”, affligés de colonialisme servile ou d'impérialisme avili, qui s’obstinent à ne pas ouvrir les yeux à la jumière nationaliste ; Mais ces attaques, ouvertes ou voilées, ont visé aussi bien fréquemment les Anglais et l'Angleterre. Par ailleurs, la cause des Alliés, qui est pourtant la nôtre à plus d’un bon titre, n’a reçu de lui ni encouragement ni sympathies, et la barbarie.allemande n’a soulevé aucune de ses colériques indignations. Il consent à ce que l'impérialisme allemand soit humilié, mais à condition que l'Angleterre et la Russie le soient également.
Aussi, si les Allemands ont raison d'être contents de M. Bourassa et de quelques-uns de ses disciples, les Anglais ont aussi raison de s’indigner contre ce nationalisme, qui ne les ménage pas, et quia justement choisi, pour accentuer ses tendances séparatistes, pour afficher son égoïsme, le moment où l'Angleterre et ja France, loyalement unies, luttent ensemble héroïquement pour sauver leur existence et l'avenir de a civilisation.
En France et en Belgique, partout où l'attitude de M. Bourassa et de son groupe a été connue, elle a provoqué un étonnement douloureux, heureuse-
ment atténué par l’héroïsme de nos soldats ct par l'attitude, mieux connue en France qu'en Angleterre, de notre épiscopat, de nos hommes politiques, de nos journaux, de l'ensemble de notre peuple. Mais il reste tout de même au cœur des Français une blessure profonde et difficile à guérir, d'avoir vu dans cette guerre décisive, où le prestige et même l'existence de l'âme franaise est en jeu, des Canadiens-français séparer leur cause, par égoïsme de clan, de la grande cause française, unie encore à celle de toute l'humanité. Au moment où tous les vrais Français de là-bas donnent sans compter pour cette cause, qui est bien aussi la nôtre, leur or, leur sang, leur vie, le cœur de plusieurs d'entre eux a éprouvé et a manifesté un sentiment de tristesse mêlé de dégoût, en voyant des Canadiens, qui se prétendent encore Fran- Sais, mettre la cause de la Trance et de ses alliés sur le même pied que celle de l'Allemagne barbare, se désintéresser apparemment de l’une et de l’autre, pour détacher de l'Angleterre et de la France, sous prétexte de griefs locaux, les alliés naturels et obligés sur lesquels nos deux mères-patries devaient compter.
Et il n'y a pas qu'au Canada, qu'aux Etats-Unis, qu'en Angleterre, qu'en France et en Belgique, que ce nationalisme étroit nous ait ainsi fait hair, soupçonner, mépriser. À Rome même, où une bonne part de nos intérêts sont mis en question, les exagérations et les égoismes antianglais et antichrétiens du nationalisme, habilement exploités contre nous tous, ont nui et nuiront encore à notre cause, en fournissant de bonnes armes à nos adversaires et à nos ennemis. Que ceux qui en douteraient, parce qu'insuffisamment renseignés, réfléchissent un peu sur certaines mesures et certaines directions émanées, en ces derniers mois, de la curie romaine, au sujet des affaires canadiennes.
Partout ainsi, notre nationalisme passionné et égoïste, d'autant plus maladroit et compromettant, qu'il est plus bruyant et plus naïvement suffisant dans ses paroles et dans ses actes, nous fait voir sous un jour odieux, nous prépare des jours de peine et d'humiliation.
Et tels sont, pour le moment, les plus clairs résultats de la campagne nationaliste.
Pour apprendre aux Canadiens à défendre leurs droits, ce qui est excellent, M. Bourassa les a exposés, ce qui est injustifiable, à de nouvelles divisions, à de nouvelles haines, à de nouvelles persécutions, en les privant de leurs meilleurs alliés.
Il est donc temps et grand temps que tous les patriotes clairvoyants, capables de regarder et de comprendre ce qui se passe dans le monde, crient casse-cou à ce brillant mais inconsidéré mouvement d’aberration nationale.
Il faut reprendre la voie large et sûre de nos traditions de vrai patriotisme, que nous tâcherons d'étudier dans une prochaine et dernière communi-
cation. (La Presse, 16 septembre 1916).
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: Où allons-nous? La voie à suivre ?