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“La conservation de la France est utile au monde ; elle nous est particulièrement utile à nous, je l'admets : mais aussi, le triomphe écrasant de l’Angleterre et de la Russie, serait, pour le monde, un danger aussi grand que celui de l'Allemagne et, pour nous, le danger suprême. Vous trouvez avec raison que la France ne doit pas faire passer le salut des petites nationalités avant le sien propre. Nous trouvons, nous, que les impérialistes anglais n'ont pas le droit de se servir du salut des petites nationalités comme d'un prétexte commode pour nous faire sacrifier le nôtre au profit de l'impérialisme britannique.
“ Pour l'amour de Dieu et de la justice, ne parlez pas de l'Irlande ! Ce qui vient de s’y passer démontre assez ce que valent les professions de foi libertaire de l'Angleterre lorsque les circonstances extérieures ne la forcent pas à pratiquer les maximes de liberté qu'elle invoque contre les autres nations.
! Je n'entreprends pas de discuter votre thèse sur ce qui constituerait une paix du-
‘rable. A plusieurs reprises, j'ai exprimé
l'avis que l'affaiblissement des trois grands empires : Allemagne, Angleterre et Russie, le maintien de la France dans sa sftuation actuelle et la reconstitution des petites nationalités opprimées depuis un siècle, offriraient de meilleures garanties de paix durable que la victoire complète de l’une ou l'autre des coalitions actuelles. Aucun développement nouveau n'est venu ébranler mon opinion :
au contraire. Toute l'histoire enseigne que les victoires trop complètes engendrent de nouvelles guerres et que la paix du monde dépend, dans une large mesure, de l'équilibre à peu près normal des nations. Tout empire est, en soi, une anomalie, un déséquilibre, une oppression.
Si l'empire russe et l'empire anglais sont désagrégés je ne verrais aucune objection à ce que l'empire allemand et l'empire austro-hongrois subissent le même Sort ; mais si ceux-ci sont détruits et les autres fortifiés, la situation du monde sera bientôt pire qu'elle n'était au moment de la guerre, ”’
3. Extraits d'une lettre de M. Bourassa à M. E. Reboul, publiée dans le “ Devoir ” du 2 septembre 1915 :
“Quand l'histoire de l'Angleterre et les témoignages des hommes d'Etat et des publicistes anglais les plus autorisés m'apportent la preuve des ambitions anglaises, des spoliations innombrables commises par l'Angleterre aux dépens de tant de nations, du mépris affiché par ses 8ouvernants pour tant de traités et de conventions, je ne peux oublier qu'il y a un péril anglais, une ambition anglaise
un pan-anglo-saxonisme qui nous menacent, nous Canadiens, beaucoup plus directement que l’Allemagne et le pangermanisme. .
Le loisir me manque pour vous développer au long mes idées à ce sujet et vous prouver que mû par une impulsion toute naturelle, vous n'avez lu et compris qu'une partie de ma pensée. Je la résume en quelques mots. Je souhaite que la France, qui a heureusement renoncé à son ancienne ambition de dominer l'Europe et noblement expié les multiples spoliations de l'Empire napoléonien, entre dans ses frontières naturelles et sorte purifiée de la terrible épreuve par laquelle elle passe en ce moment.
Je souhaite que la Belgique, l'Alsace, la Pologne, la Lithuanie, la Finlande, les d'ichés danois, l'Irlande et toutes les peti.s nations sacrifices depuis des siècles à l'ambition insatiable des faiseurs d'empires, reprennent naissance et vigueur au milieu des ruines amoncelées par les grandes nations.
Quant aux trois grands empires, allemand, russe et anglais, je ne désire ni le triomphe ni l'agrandissement d'aucun.
Puissent-ils au contraire sortir de cette lutte assez affaiblis tous trois pour qu'’aucun n'ait la force ou la chance de dicter ses conditions au monde et pour que toutes les races, et les nationalités puissent enfin développer librement leur génie particulier sans être forcées de devenir anglaises, allemandes, ou russes.
Autre point. ‘ L'Angleterre, ditesvous, étaiten droit de compter sur l’aide efficace de ses colonies... ” C'est là l'erreur fondamentale. Les Français les plus au courant des choses du Canada semblent incapables de comprendre la nature réelle du status national des pays autonomes de l'Empire britannique. ils ignorent que ces pays sont, de droit, de véritables Etats indépendants ; que leurs obligations envers l’Angleterre ont été nettement définies par des accords librement consentis de part et d’autre. De la part des colonies, ces obligations se bornent à la défense de leur propre territoire. En donnant son concours à l'injustifiable agression de l'Angleterre contre les républiques boers, le gouvernement canadien a fait précisément ce que vous dites qu'il aurait dû faire : il a offciellement prévenu le gouvernement britannique que cette participation n'entrafnait nullement une modification des accords établis La situation de droit n'était donc pas changée entre l'Angleterre et le Canada au moment de la guerre actuelle. 1l en était de même pour les autres pays autonomes de l'Empire. Du reste, vous ne trouveriez dans aucun de ces pays un seul homme d'Etat responsable,
même parmi les plus ardents impérialistes, qui oserait soutenir que ces pays prennent part à la guerre à cause d’une obligation quelconque de droit envers la Grande-Bretagne.
Vous semblez aussi oublier qu'en fait, l'Union sud-africaine et les pays australasiens peuvent, à l'occasion, compter sur un concours beaucoup plus efficace que celui que l'Angleterre peut donner au Canada. Rappelez-vous aussi que le premier soin de ces Pays, au début de la guerre, n’a pas été de voler au secours de la mère-patrie, mais de s'emparer, pour leur propre compte, des colonies allemandes qui les avoisinent. C'est même à celà que s'est borné jusqu'ici le concours de l'Union sud-africaine.
Un mot au sujet de la défense du Canada lui-même, dans la guerre actuelle. Je n'ai nullement prétendu qu'il y a impossibilité matérielle pour l'Allemagne de faire une descente en Canada, ni que les Etats-
nis seraient en mesure, à l'heure actuelle, d'empêcher les Allemands de s'emparer de notre pays. Tout ce que j'ai affrmé, c'est que le voisinage des Etats-Unis rendraît la possession du Canada plus précaire pour les Allemands que celle de tout autre pays britannique : et que les Allemands le savent. Quoi qu'il en soit, vous reconnaissez vous-même que le danger n'existe guère à l'heure actuelle. S'il a jamais existé, n'était-ce pas le devoir du Canada d'organiser Ja défense de son territoire plutôt que de se désemparer totalement pour ajouter aux armées de l'Europe un coefficient nécessairement très faible ? Deux ou trois cent mille Canadiens ajoutés aux millions de l'armée franco-anglaise, c'est fort peu de chose, Massée aux points de débarquement où auraient pu aterrir ce que les vaisseaux allemands auraient PU transporter de soldats, cette armée de défense aurait assurément compté pour quelque chose,
Quand à la possibilité d'une cession du Canada à l'Allemagne, Par un traité de
aix, permettez-moi de dire que c'est ‘un des points où les rares Français qui s'intéressent au Canada semblent méconnaître les réalités Les plus patentes. Si l'Allemagne était en mesure de dicter à l'Angleterre de telles conditions, il y a maintes autres parties de l'Empire b+itannique qu'elle aurait ji: * “ment plus d'avantages à prendre et à der, Et puis, vous oubliez que l’Angleterre ne peut pas plus céder le Canada à l’Allemagne, qu’elle ne peut lui céder la Belgique ou une partie du territoire français. Le Canada est la possession du beupie canadien.
Tout ce que l’Angleterre pourrait faire, c’est de consentir à ce que l’Allemagne s'en empare, comme elle peut consentir à ce que |’ emagne garde la Belgique
ou la partie de ia France qu’elle occupe.
Il faudrait donc qu'après le traité — moins qu'il ne fût ratifié par le parlement canadien — l'Allemagne fit la conquête du Canada. Le jour où l'Angleterre ferait mine d'accéder à un marché de cette nature, le Canada tout entier demanderait son annexion aux Etats-Unis. Il faudrait donc que l'Allemagne entreprit la conquête de l'Amérique du Nord.
Même victorieuse elle aurait, je crois, autre chose à faire.
es explications données, il ne reste guère de désaccord d'opinions entre nous.
Nous envisageons les relations entre la France et le Canada sous le même angle.
J'en suis particulièrement heureux. Puisse cette guerre abominable, qui va laisser derrière elle tant de ruines et de haines, resserrer les liens moraux et intellectuels de la France et du Canada français !
Comme vous, je souhaite de tout cœur ue la France sente la nécessité de prenre un contact plus intime et plus fructueux avec les peuples étrangers qui lui tiennent naturellement de plus près. Veuillez agréer, cher Monsieur, l’assurance de mes meilleurs sentiments, Henri Bourassa.
APPENDICE II Vers l’Indépendance
M. Bourassa a accentué plus nettement, en ces derniers temps, l'orientation de son école nationaliste vers l'indépendance du Canada comme objectif à atteindre après la guerre.
Déjà, dans sa brochure ‘ Hier, Aujourd’hui, Demain ”, il avait, l'hiver dernier, chassé le vague dont ses réclamations s'étaient jusque-là un peu voilées.
Il y disait explicitement :
— “ L'Indépendance est donc la fin la plus normale que le Canada puisse se proposer, la plus désirable en soi, la plus logique dans l'ordre de nos traditions nationales, C'est pourtant la moins probable, du moins comme solution immédiate du problème qui se pose aujourd'hui."” (Page 133).
— “La rupture du lien britannique serait un bienfait. ” (Page 126).
— “Tout ce que le Canada aurait à faire, pour affirmer son indépendance, serait de notifier à l’Angleterre et aux nations étrangères qu’il prend possession de son héritage et qu'il entend désormais traiter d’égal à él avec les autres peuples majeurs. Il ne lui resterait qu'à pe af ses plénipotentiaires et ses consuls.
— “ La déclaration d'indépendance serait donc la moins révolutionnaire des solutions. En réalité, loin d'être une
révolution, ce serait la véritable contrerévolution, le rétablissement de l'ordre établi en 1867 et renversé par l'anarchie impérialiste : ce serait le couronnement de l'œuvre des Pères de la Confédération, entrevu et béni par au moins deux des évêques de la province de Québec. (1)
— "C'est aussi la plus conforme à l'ordre des sociétés humaines, la seule que doive rechercher un peuple digne des bénédictions de Dieu et du respcct des hommes. ” (Page 124).
— “ La plus naturelle de ces solutions, la plus désirable en soi, c'est l’indépendance absolue, avec ou sans l'autorité : du roi d'Angleterre. ” (Page
— “ Je vous livre toute ma pensée ; si, à défaut de l'indépendance, je réclame la représentation impériale, c'est parce
y'elle affaiblirait l'armature de guerre de l'Angleterre, qu’elle précipiterait la dissolution de son empire, qu'elle hâterait le jour de la délivrance, pour nous et pour le monde, ” (Page 140).
Tout récemment, il écrivait dans le DEVOIR du 9 octobre :
— “ Lorsque viendra l'heure prochaine de la décision, nous commencerons par réclamer l'indépendance du Canada ; et si les arguments venaient à nous manquer, nous n’aurions pas de peine à nous ravitailler dans le vieux stock de M. Laurier et de M. Lemieux. Mais si — comme tout le fait prévoir — la majorité des Canadiens ne veut pas de la vraie liberté et se dérobe au plein exercice du devoir national, nous nous rabattrons sur l'alternative : nous réclamerons la participation réelle, efficace et complète au 8ouvernement de l’Empire dont nous portons aujourd'hui les plus lourdes charges, grâce à la touchante confraternité de M. Borden et de M. Laurier, de M. Lemieux et de Bob Rogers. ”’
— “ Naturellement, nous discutons les conditions de l'alliance. À la répartition des charges — toute spéculative, du reste — suggérée par M. C urtis, nous Opposerons les objections déjà esquissées
ans cette étude. Et surtout, nous réclamerons l'application du rincipe de l'alliance à tous les pays d'Empire suscepci d'en profiter — à l'Inde, par exemple.
— “ Convaincu que l'association impériale ne peut et ne doit être que le prélude de indépendance, je voudrais voir le plus grand nombre possible de forces disjonctives entrer dans l'association.
(1) Faussement interprétés pe M. Bourassa LS à force de suggestion, a cru ire dans les lettres
es évêques sa propre pensée qu'il cherche et met Partout.
Je l'ai déclaré à M. Hawkes : le principal motif qui me fait désirer l'association impériale, c'est qu'elle promet d'être l'agent le plus puissant de la dissolution de ce trust monstrueux qui s'appelle l’'Empire britannique. La présence des Indous dans les conseils de l'Empire aiderait prodigieusement à produire cette réaction salutaire — salutaire pour le monde et salutaire pour les pays britanniques euxmêmes. En attendant cette fin hautement désirable, le contact des représentants de l’Inde contribuerait à rendre quelque vigueur à nos eunuques politiques, à réveiller en eux le sentiment de la dignité nationale. ”
A ceux de nos lecteurs qui ne connaissent pas M. Curtis, dont M. Bourassa fait si grand état et profit, nous dirons simplement que cet écrivain impérialiste et démocrate, dans son livre récent “ The problem of the commonwealth ”, élabore un projet de Fédération impériale, fondé sur le principe du ‘self government ” compris dans son sens le plus radical, et le plus absolu. Cet impérialiste, avec lequel M. Bourassa s'entend d'ur. ‘anière scandaleuse, est tellement A 2»
crate qu'il ne veut pas que les Parlements actuels des Dominions s'occupent de l’organisation de la Fédération impériale qu'il préconise. 11 veut une convention de tous les groupes de l'Empire, pour rester plus conforme au principe du gou-" vernement par l'opinion publique. C’est aux électeurs, formant et suivant l'opinion publique, qu'il doit appartenir de donner leurs instructions à leurs représentants, pour que ceux-ci les donnent ensuite à leur gouvernement propre, afin qu'ils décident ainsi eux-mêmes de la paix et de la guerre, aussi bien que la nouvelle constitution de l'Empire.
M. Curtis a l'honnêteté de dire dans sa préface, que les vues qu'il expose dans son livre, quoique ne contenant rien de bien nouveau, n'ont jamais été adoptées par au- Cun parti ni dans les Dominions ni dans la Grande-Bretagne. Dans tous ces pays et dans tous les partis, l’auteur a des amis qui rejettent ces idées et d’autres qui les acceptent, en tout ou en partie. La principale difficulté est que les électeurs des Dominions, devant assumer avant longtemps le contrôle des affaires étrangères, auront à décider s'ils doivent cesser ou continuer d'être citoyens britanniques, si leurs pays doivent devenir des républiques indépendantes ou doivent resserrer les liens qui les unissent dans l'empire.
Comme on le voit, tout provient du principe, réputé par M. Bourassa, comme par M. Curtis, absolument nécessaire au “Self Government ”, que les électeurs
doivent assumer le contrôle des affaires étrangères, qui ne peuvent échapper plus que les autres au contrôle et aux sanctions du peuple souverain.
MM. Curtis et Bourassa, divisés sur l'impérialisme, que le premier admet comiie fin et le second comme moyen, s'unissent dans les embrassements du ‘contrôle démocratique ”, que l'un et l'autre réclament comme fondement et condition de l'ordre et de la justice, dans le monde national et international.
Ce ‘contrôle démocratique ” est-il pratiquement possible ? Ne serait-il pas impraticable ? Funeste à la patrie et au peuple qui l’adopterait, pour l'unique Et > des ennemis? Donner à tous les
électeurs le contrôle de la paix et de la’
guerre, des armements, des traités, comme le demandent les socialistes en France et l'union pour le contrôle démocratique en Angleterre, c'est faire les affaires de l'Allemagne qui se réjouit de ces deux mouvements qu'elle encourage en France et en Angleterre, pour lire dans le jeu de ses ennemis, mais il faut, paraît-il, en passer par là, si l'on veut, comme MM.
Curtis, Morel, Bourassa et autres utopistes, que le peuple soit vraiment souverain.
Quoi qu'il en soit, c'est sur cette nécescité du contrôle démocratique, du contrôle des électeurs sur tous les problèmes de la politique étrangère, que M. Bourassa fonde ses réclamations, aujourd'hui bien claires et urgentes, pour l'indépendance du Canada, pour la rupture du lien colonial.