M. Bourassa et l’Episcopat d’Aujourd’hui
S'étant donné pour mission de régenter tout le monde à coups d'injures, le chef absolu et infaillible du nationalisme s'est bien vu obligé, à regret sans doute, de faire la leçon à nos évêques au sujet du problème national que lui seul peut comprendre et veut solutionner raisonnablement, sans trahir la patrie, Le plus souvent M. Bourassa se sert de périphrases prudentes pour désigner soit l’action des évêques, soit leurs personnes : il parle alors des ‘‘ autorités sociales ”, des ‘‘ sommités sociales ”’, de ceux ‘qui ont pour mission spéciale d'éclairer les Canadiensfrançais”, de ‘nos chefs sociaux ’’{ d’autres fois il parle plus clairement des ‘évêques ”, sans périphrase. Voyons quelques échantillons des paroles admirées du Maître.
Après avoir affirmé que les Anglais, à Londres, avaient manifesté leur satis.
faction de l'assassinat de l'archiduc Ferdinand, parce que catholique, M. Bourassa ajoutait :
‘‘ A-t-on pensé à cela, ici, quand on a lié l'intérêt de la religion au sort des armes de la France, de l'Angleterre et de la Russie ?
“N'est-ce pas une amère ironie que cet aspect de la question ne s'éclaire à nos yeux que sous la projection lumineuse des renseignements d'un écrivain de Londres, protestant mais loyal ?” (M. Brailsford). Devoir, 29 oct. 1914.
Le 31 octobre, M. Bourassa prédit une alliance, une ‘entente cordiale ” entre l'Angleterre et l'Allemagne, et il se demande ce que feront alors les journaux et les patriotes.
“ Mais nos pauvres pious-pious, enrôlés par les rhéteurs, les politiciens et les
uffistes, pour aller défendre nos ‘‘ deux
ères-patries *’? Et Ja masse des Canadiens-français, odieusement trompés par ceux qui ont pour mission spéciale de les éclairer ?
‘ Croit-on que leur ‘“’attachement à l'Angleterre qui les protège” en sera notablement accru ?
“Est-ce ainsi que l'on rétend vraiment ‘travailler à l'union des races ‘”, À la ‘ concorde nationale ” ?
‘Combien plus sages, plus clairvoyants, plis véritablement patriotes étaient les
ommes d'état qui ont fait la Confédération ! Interprétant à l’ancienne façon, qui était la bonne, le Droit naturel, l'histoire et la Constitution, ils avaient assigné au peuple canadien des obligations Correspondant à leurs droits dans l’Empes: ils avaient mesuré les responsabiités militaires de la colonie à l'œuvre de son autorité politique, ils ne lui avaient imposé d'autre devoir que celui de défendre son propre territoire.
‘ Sous l'empire de cette sage tradition, le Canada, pays d'Amérique évitait de se mêler aux conflits de l'Europe ou de l'Asie, même quand l'Angleterre y jouait sa tête, sa peau ou son commerce. Et ni clerc ni laïque ne s’en scandalisait "’,
Pour comprendre Ja portée de ces paroles, il faut se rappeler que le mandement des évêques avait été publié le mois précédent et qu'on y lisait, à propos de la guerre :
‘Nous ne saurions nous le dissimuler: ce confit, l’un des plus terribles que le monde ait encore vu, ne peut manquer d’avoir sa répercussion sur notre pays. L’Angleterre y est engagée, et qui ne voit que le sort de toutes les parties de l’Empire se trouve lié au sort de ses armes? Elle compte à bon droit > notre concours, et ce concours, nous sommes heureux de le dire, lui a été généreusement offert en hommes et en argent. ”
Ces paroles, nous le savons, avaient fortement mécontenté, irrité même, M.
Bourassa et ses partisans, qui les trouvaient impérialistes, et qui essayèrent, mais en vain, d'en affaiblir le sens et la portée.
C'est de ce mandement, embarrassant Pour sa thèse de séparation et d'abstention, que M. Bourassa écrivait (‘Le Devoir et la guerre ”, p. 26): ‘Sans contester que le mandement des évêques de la province de Québec se pose en marge de la tradition épiscopale du Canada, je me borne à faire observer que cet important manifeste ne constitue ni un ensei- &nement dogmatique ni même une mesure disciplinaire, *’ — En dehors des enseignements dogmatiques et des mesures dicciplinaires, n'y a-t-il pas des approbations et des directions épiscopales que les catholiques doivent respecter et admettre ?
La théologie démocratique de M. Bourassa l'ignore, comme elle ignore bien d'autres choses, d'ailleurs ; ce qui ne l'empêche pas, bien au contraire, de se Prononcer sur tout et avec d'autant plus d'assurance qu'il ne soupçonne pas l'étendue et la complexité des problèmes qu'il tranche.
Mais écoutons encore les objurgations de notre ‘ Cassandre ”, ainsi qu'il se nomme parfois lui-même, toujours modestement :
-." Chez nous, alors que nous sommes en plein simoun, que nos privilèges les plus chèrement acquis par l'effort d'un siècle menacent de disparaître dans la tourmente de l'impérialisme et de l'anglicisation, la plupart de nos sommités sociales, la tête plus ensablée que jamais, s'obstinent à ne rien voir, à ne rien entendre. Elles s'efforcent de nous persuader que nous devons rester bien tranquilles sur place, au risque d'être suffoqués. Les plus ‘“ éclairées” vont jusqu'à nous recommander de nous étendre à plat ventre: c'est sans contredit la meilleure posture pour se faire enterrer.."’ (Devoir, 31 mars 1916).
“Que la solution de demain soit l'indépendance ou l'association impériale, le Canada a l'impérieux devoir de préparer, dès aujourd’hui, la base de ses relations étrangères. Ce devoir, nos chefs d'Etat et de parti l'ont totalement négligé dans le passé ; les sommités sociales ne lui ont accordé aucune attention ; le peuple, naturellement, n'y a pas pensé. ” (Devoir, 7 avril 1916).
“ Cette double récompense morale et matérielle (M. Bourassa vient d’esquisser les bienfaits qu’il attend de sa politique pacifiste), nous ne l'avons guère méritée.
Puissent les nombreuses victimes de .l'aveuglement de nos chefs sociaux et des infâmes calculs de nos politiciens et de nos démagogues mériter quand même
cette récompense aux générations futures !"”’) (Devoir, 7 avril 1916).
A propos des ‘sommités sociales de que M. urassa traite si lestement, un correspondant (L, M., de Willow Bunch, Sask., Devoir, 27 mai 1916), faisait écho comme suit au directeur du Devoir :
‘ Ces problèmes intéressent, sans doute, les ‘‘ sommités sociales ” qui ont devant Dieu et devant les hommes une redoutable responsabilité : mais ils intéressent aussi les électeurs, le peuple, qui trop souvent se laisse séduire, tromper et asser.
vir.
“Voilà des conseils que pourraient utilement méditer ceux = en catholiques du Canada, cleres ou laïques, qui se sont constitués sergents recruteurs et ontentrepris d’enrôler Dieu lui-même dans les cadres de l’armée britannique.” (Devoir, 12 août 1916).
“Nous faisons parade, en Canada d'un extraordinaire loyalisme et d'une religion très supérieure à celle des peues “ corrompus’ de l'Europe et de
"Amérique, Ne serait-il pas temps d'en prouver la sincérité ? Le vrai loyalisme ne consisterait-il pas à prêter main-forte aux interprètes de la meilleure pensée arclaise et à démontrer qu’en toute terre britannique, une opinion croissante veut sincèrement une paix honorable et durale? La vraie religion ne nous commande-t-elle pas de tout faire pour hâter la paix ? ne nous invite-t-elle as à obéir au pape plutôt qu'aux pontifes du jingoïsme ? Prier pour la paix et travailler pour la guerre, c’est pure hypocrisie ou puérile inconséquence.
‘* Comment se fait-il que pas une voix autorisée ne s’est encore élevée en Canada pour répondre aux appels touchants du Souverain Pontife, pcur préconiser sa politique, à la fois si chrétienne et si humaine, si juste et si sage ? Serait-ce qu'à “l'ombre du drapeau qui protège nos libertés ”, il est plus dangereux qu’en Allemagne de parler comme le Pies et d'agir avec le Pape?’ (Devoir, 12 août 1916).
‘Nous avons absorbé, depuis vingt ans, une dose incroyable d’abjection coloniale. Nos deux ‘‘ grands partis’ ont rivalisé de servilisme. Nos ‘“ autorités sociales ”” les ont puissamment secondés.
Mais les autorités britanniques savaient qu'elles n'ont pas affaire qu'aux bons canadiens, ces modèles des Dandins coloniaux. Il leur faut compter avec les Âustraliens, les Néo-Zélandais, les Sud-
fricains, les Indous surtout. Pour ma part, je compte beaucoup sur l'exemple des Indous pour rétablir chez nous a pratique du devoir national, les notions