V.—L'EXPLICATION D’UNE CERTAINE INFLUENCE
M. Bourassa, qui est beaucoup moins franc que brutal dans ses revendications nationalistes, n'a guère révélé toute sa pensée et toutes ses passions anti-anglaises que depuis moins d'un an, depuis l'hiver dernier. Beaucoup de gens, des jeunes Surtout, et peut-être même quelques prêtres, ont continué de le suivre jusque là, un peu de Confiance : quelques-uns même ont pu le suivre depuis, de ceux qui le lisent à la hâte, Pour s'amuser de ses virulences et de ses Sarcasmes, sans prendre le temps de soumettre à une saine et sûre critique ses affirmations et ses déclarations de Principes révolutionnaires.
Ne procédant jamais didactiquement, ne Synthétisant jamais ses notions de droit et de philosophie, et pour cause, mais procédant oratoirement, par accumulation de figures de rhétorique, d'invectives et d'attaques personnelles, à coup de citations prestement détachées de leur contexte et coupées parfois trop court, M. Bourassa déroute facilement le travail d'analyse et de synthèse de ceux qui le lisent rapidement en Causant, qui sont pris par les mots à effet, sans prendre le temps ni même se donner le trouble de se former un Concept d'ensemble de ses théories.
Car il ne faut pas dénier au chef nationaliste d'être un sophiste agile, retors, dissimulé autant qu'aucun ; d'être un séducteur d'âme populaire, d'être un ennemi redoutable devant une foule, foule d'auditeurs et même de lecteurs, qui n'a Pas et ne peut avoir le soin de contrôler ses dires avec une logique un peu serrée et attentive, de surveiller tous les détours et toutes les échappées de sa sophistique depuis longtemps exercée.
Il se peut donc qu'avec ses ressources, M. Bourassa garde encore une influence faite de passions plus que d'idées, une influence décroissante mais réelle, sur certains braves Canadiens, encore fascinés par lui, qui acceptent de sa bouche ou de ses articles, sans Y bien regarder et sans réfléchir aux conséquences, les faussetés avec les vérités, les réclamations révolutionnaires avec les justes revendications, les combats constants mais
dissimulés pour la cause de l'Allemagne avec la lutte pour les Canadiens de l'Ontario.
Hélas ! ce n'est pas le premier exemple où l'ont ait vu, même chez les braves gens, les passions prendre la place de la raison, les aspirations nationales, émancipées des Principes du droit, couvrir les ambitions et les mouvements révolutionnaires, Ja confiance aveugle en un tribun agitateur se substituer à la science des principes et même aux directions de l'Eglise. On l'a vu chez tous les peuples, à tous les âges. Pas besoin d'en donner d'autres exemples.
Partout et toujours, Çç'a été chose facile autant que dangereuse d'exciter et de flatter les passions populaires, d'envenimer les rivalités de races, de critiquer et de Contrecarrer l'action de l'autorité, de prêcher les droits du peuple, de blâmer tout effort pénible et tout sacrifice onéreux, de réclamer une liberté sans frein, de dire aux hommes qu'ils ont tous les droits et pas d'autre devoir que celui de secouer tout fardeau, pas d'autres obligations que celles qu'ils s'imposent à eux-mêmes. Il a toujours été bien plus facile de pousser les peuples à la révolte. pour leur malheur, que de Îes maintenir, pour leur bien, dans l'obéissance et le devoir.
Or, depuis deux ans Surtout, l'œuvre de M. Bourassa et de ses disciples a été de spéculer assez habilement et souvent très malhonnêtement, sur tou-
tes les fautes, en partie réelles et en partie imaginées de l'Angleterre, d'exploiter, en les augmentant constamment, toutes les rancœurs qui peuvent rester dans l'âme d'un peuple fier et sensible, qui a dû subir le sort d'une défaite et les froissements d'une domination qui fut blessante à certaines heures, encore qu'équitable dans son ensemble.
De toutes ces passions troublantes et facilement aveugles, comme des quelques faiblesses aujourd'hui en grande partie réparées, de la politique anglaise des débuts de la guerre, notre démagogue tribun, s’aidant d’un Braiïslford, d'un Morell ou d'un Curtis quelconques, se fait un tremplin pour se lancer, avec ses haïines déclamatoires, à la réalisation de ses rêves et de ses ambitions, qu'il veut confondre absolument, peut-être inconsciemment, avec les aspirations de sa race.