‹ Où allons-nous? [microforme]Chapitre 7 sur 32 · TRIBUNE LIBRE · texte numérisé non relu

TRIBUNE LIBRE

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Sans vouloir scruter trop témérairement les desseins de la Providence, qui ne nous livre pas ses secrets ; Sans prétendre connaître les pensées et les prévisions des sages, qui ne répondent pas encore À la question inquiétante que nous venons de poser, il est bien permis à un humble citoyen, canadien par plusieurs générations de ses ancêtres, de se la poser à lui-même et aussi aux lecteurs sages et consciencieux, qui voudront lui donner un moment d'attention, pour l'amour du sujet, qui nous tient À tous profondément au cœur.

Où-allons-nous, aujourd’hui, Canadiens-Français ?

Aux époques les plus décisives de notre histoire, nos pères ont toujours trouvé une réponse assez heureuse à cette grave question. Aux heures d'angoisse qui suivirent la capitulation de Montréal, comme en bien d'autres heures pénibles, qui marquèrent les étapes de notre vie nationale, la Providence nous a toujours fait entendre, par la voix de nos chefs religieux et nationaux, la réponse qui nous marquait la route sûre à travers tous les écueils.

Espérons que la même voix indiquera encore la route du salut à notre peuple, qui a bien besoin de la connaître, et qui nous paraît, peut-être plus que jamais, exposé à s'égarer, au milieu des dangers menaçants où il se trouve actuellement engagé.

Si nous regardons, en effet, devant nous, et même à côté de nous, il y a un premier danger inquiétant dans l'attitude, à la fois tenace et agressive, d'une partie considérable de nos compatriotes anglophones, qui redoutent, comme menaçant leur prédominance en ce pays, l'expansion pacifique, mais vigoureuse de notre race, toujours attachée à sa langue française et à son église catholique. Il y a ainsi bon nombre de Canadiens de langue anglaise qui ne se résignent pas à nous admettre à leurs côtés, sur un pied d'égalité, parce que nous parlons une autre langue et professons une autre religion qu'eux.

Cependant, cette opposition à notre expansion, qui ne recule pas devart les mesures persécutrices, est une difficulté que nous avons déjà su éviter Où Surmonter, quand nous étions moins nombreux, mais plus unis et mieux disciplinés.

Ces persécutions, qui nous ont profité dans le passé, en nous attachant à notre nationalité, à notre langue et à notre foi, pourraient nous profiter encore, si nous étions aussi unis et aussi disciplinés qu’autrefois. Mais le grand malheur et aussi le grand danger est que nous ne le sommes plus.

Ce qui fait l’union d’un peuple, c’est l'unité de pensées et de sentiments dans la poursuite d’un même idéal, sous la direction de chefs obéis et uris entre eux.

Or, si le même idéal nous unit encore assez, nous différons déjà trop de pensées et de sentiments dans la poursuite de cet idéal, et où sont aujourd’hui les chefs, unis entre eux, qui pourraient nous réunir pour une action d'ensemble bien concertée et bien exécutée ?

Depuis plus de cinquante ans, un vent d'émancipation souffle sur notre peuple, trop fier de ses libertés, pour l'usage qu'il en fait, et diminue le prestige de l'autorité religieuse comme celui de l'autorité civile. Nous nous croyons arrivés à l'âge adulte et de force à prendre nous-mêmes en main la direction de nos destinées, sans obéir à d'autres guides qu'aux chefs élus par nous, auxquels nous voulons dicter la conduite qu'ils doivent tenir. Et c'est ainsi que nous faisons beaucoup de politique, puisque c'est surtout de la politique que nous attendons maintenant notre salut national.

Or, il y a ceci de particulier : plus nous faisons de politique, moins notre politique a de consistance, moins nos chefs ont de prestige et d'autorité, moins ils ont de suite dans la conception de leurs projets et de constance dans leur exécution.

Plusieurs de ces chefs, obéissant à des doctrines et à des passions d'origine étrangère, avaient cru gagner un regain d'autorité en se libérant de toute déférence à l'égard de nos -'S religieux. Ils n'y ont gagné, pour euxmêmes, que d'être plus discu:‘ :t moins écoutés; pour notre peuple, que de le voir moins respecté dans ses droits, moins redouté dans ses résistances, plus attaqué, mieux spolié.

Un vent de mépris, qui emporte tout ce qu'emporte le vent, souffle aujourd'hui la défiance et l'injure à jets continus sur nos chefs politiques des deux partis et en particulier, tout naturellement, sur les chefs qui ont part à l'exercice de l'autorité. Ce mouvement démolisseur a profité, tour à tour, à chacun des partis organisés, mais il a surtout avili, dans l'esprit d’un peuple facilement impressionnable, !e prestige de l'autorité et des chefs.

Il paraît que c'est un mal nécessaire et que tous nos chefs étaient en voie d'abandonner notre cause et même de la vendre, mais c'est un mal tout de même, car il est plus facile d'enlever au peuple la confiance en ses chefs que de lui donner des chefs dignes de confiance.

On signale, il est vrai, comme une aube d'espérance, un réveil de l'esprit national ou, plus exactement, un regain de nationalisme, qui promet de nous sauver, en nous poussant dans la voie, abandonnée depuis plusieurs années, de nos immortelles destinées.

C'est un mouvement à examiner, dont la première conséquence politique serait, dit-on, un ralliement de tous les Canadiens-français sous la bannière du vieux chef, Sir Wilfrid Laurier, jugé seul capable de profiter d'un pareil mouvement.

Où va nous pousser le souffle nationaliste, devenu nettement anti-anglais, en enflant la voile du vieux nautonier très britannique, toujours si habile à louvoyer et à pousser sa barque adroitement vers le port du pouvoir ?

L'avenir nous le dira.

Comment le salut doit être le résultat d'une pareille manœuvre ? nous souhaitons qu'on nous le fasse un peu voir, si c'est possible, avant de risquer l'aventure.

Et c'est pour implorer une réponse de ceux qui ont en abondance lumière et sagesse, que nous demanderons à tous, en examinant les solutions qu'on nous propose : Canadiens-français, où allons-nous ? (La Presse, 17 juin 1916.)

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