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Où allons-nous? Où nous pousse-t-on?
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Nous allions, pour notre petite part dans ces “tribunes libres." continuer à examiner le problème de notre avenir à nous Canadiens-français : nous allions fixer un peu, les unes après les autres, les perspectives qui s'ouvrent devant nous ; nous allions parler, peut-être témérairement, comme d'autres d'annexion, d'indépendance, d'impérialisme militaire et politique, du lien colonial, de la Confédération, quand nous est arrivé un petit document bin instructif, dont le signalement ne nous détournera pas de notre sujet, mais nous fait un peu modifier la voie que nous avions décidé de suivre pour le traiter.
Ce document, qui ne nous dit pas où nous allons, mais qui indique assez nettement où quelques-uns nous poussent, est la récente lettre ouverte de M. Henri Bourrassa à M. Hodent.
Cette lettre, assez longue, où l’auteur déverse assez librement la surabondance des sentiments ataviques qui l'animent envers l'Angleterre, —on devine dans quel but —ouvrira peut-être les yeux à quelques-uns de ceux qui s'obstinent encore, fascinés, à ne pas voir ; elle n'apprendra rien de neuf à ceux qui ont observé un peu attentivement, surtout depuis deux ans, ce que son auteur a énoncé, dans ses articles, ses conférences, ses brochures, touchant nos relations avec la métropole britannique, touchant surtout l'attitude de neutralité plutôt malveillante envers l'Angleterre, qu'il eût voulu nous voir observer dans la guerre actuelle.
Quelques soins qu'il mette à doser l'expression de ses sentiments, la pensée du chef nationaliste, malgré ses réticences soigneusement ménagées, et bien qu’elle soit plus négative que positive, plus appliquée à démolir qu'à construire, se laisse saisir encore assez Promptement pour un lecteur attentif et de sang-froid, que n'emportent ni les passions des partis, ni le tourbillon incessant de la presse quotidienne.
est vrai que notre véhément tribun. moins logique que passionné, moins fort pour conduire au raisonnement que pour lancer une invective, n'a peut-être pas beaucoup de lecteurs de sang-froid, qui aient le temps et l'attention nécessaires pour faire la synthèse de sa pensée.
Il doit cependant s'en trouver, par hasard, quelques-uns, si l'on en croit ses disciples, qui nous assurent que des esprits sérieux et même des théologiens authentiques se portent garants de la parfaite orthodoxie du maître nationaliste, qu'ils suivent d’ailleurs beaucoup plus qu'il ne les suit.
Donc, à tous ces nationalistes sérieux, qui ont de la science philosophique et même juridique, nous osons soumettre, non pas les sentiments anti-anglais, ni même les impressions d'histoire un peu trop fantaisiste, que renferme la lettre de M. Bourassa, Pour voir un peu exactement sur quels principes ils s'appuient, et vers quel but ils tendent :
Au moment même où l'Angleterre combat pour la liberté des Belges et des Serbes, elle continue à faire peser sur l'Irlande sa domination tyrannique
et noie dans le sang un soulèvement tout aussi légitime que la résistance Ces Alsaciens, des Polonais ou des Danois à la domination prussienne,
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Ÿ a-t-il beaucoup de juristes qui vont mettre leurs principes au service de M. Bourassa et proclamer, après lui, que la révolte sanglante de Dublin, réprouvée par le Pape, par l'épiscopat et par la grande majorité du peuple irlandais, révolte entreprise et conduite en pleine guerre, de complicité avec les ennemis de l'Empire britannique, dont l'Irlande fait partie, est un soulèvement tout aussi légitimc que la résistance des Alsaciens, qui ne sont jamais sortis des limites de la légalité et de la modération pour résister à la domination prussienne ? Que pensent-ils de cette théorie du droit de révolte, qui n'est pas enseignée ainsi pour la première fois par celui qu'ils considèrent comme le plus pur représentant du patriotisme canadien-français ?
Ils diront probablement qu'il ne faut pas exiger tant de justesse de principes et tant de doctrine sûre d'un chef populaire qui n'a pas eu assez de temps pour se donner à l'étude de la philosophie et du droit. Cette réponse serait en partie acceptable, si ce chef populaire ne tranchait pas si doctoralement des questions qu'il n'a pas approfondies. Elle a ceci de vrai que ces défauts notables de principes, en une matière aussi importante et aussi dangereuse, sont beaucoup plus excusables chez un tribun journaliste que chez plusieurs de ceux qui le suivent trop docilement.
Que faut-il penser aussi, au point de vue de l'histoire et du droit, de la thé-
orie d'indépendance formulée dans les termes suivants de la même lettre à M. Hodent ?
Les Français les plus au courant c'e: choses du Canada semblent incapables de comprendre la nature réelle du ‘tus national des pays a ,
mpire britannique. Ils ignorent que ces pays sont, de droit, de véritables Etats indépendants : que leurs obligations envers l’Angleterre ont été nettement définies par des accords librement consentis de part et d'autre. De la part des colonies, ces obligations se bornent à la défense de leur propre
toire.
S! les Français, même les plus avertis, sont ‘capables de comprendre les assertions étranges contenues dans ces lignes, n est-ce pas simplement parce que leur esprit, renseigné sur l’histoire et le droit, répugne à admettre ce qui est contraire, à l’une et à ce qui répugne à l’autre ? Comment pourraient-ils, en effet, concevoir qu'üne colonie, même largement autonome dans son régime intérieur, soit par là même, de droit, un Etat indépendant en tout ce qui touche son status politique, ses relations avec la métropole et avec les pays étrangers ? Comment pourraient-ils comprendre, par exemple, que les obligations et les droits nés du traité de Paris, ne dépendent que d'un accord librement consenti entre le Canada et la Grande- Bretagne ?
Il n'y a pas que les Français, à qui M. Bourassa fait si aimablement la leçon dans cette lettre, qui ne peuvent pas admettre ces faussetés historiques et ces absurdités juridiques : beaucoup de Canadiens, aussi renseignés et plus instruits que l'orateur nationaliste, ne le peuvent pas non plus comprendre.
Comprendront-ils davantage sur quelles données historiques ou juridiques se base le chef nationaliste pour nier équivalemment l'existence de la
souveraineté britannique sur le Canada dans les phrases qui suivent, également contenues dans sa lettre à M. Hodent :
Vous oubliez que l'Angleterre ne peut pas plus céder le Canada à l’Allemagne, qu’elle ne peut lui céder la Belgique ou une partie du territoire français. Tout ce que l'Angleterre s'en empare, comme elle ou la partie de la France
Le Canada est ja possession du peuple canadien. pourrait faire, c'est de consentir À ce que l'Allemagne peut consentir à ce que l'Allemagne garde la Belgique qu'elle occupe.
pésmdinéanestisénss cogne es
On ne peut guère raisonner plus sophistiquement, en confondant la simple occupation temporaire, née d'une invasion contraire à tout droit, invasion déjà partiellement repoussée et qui le sera totalement, avec la possession légitimement établie et acceptée, qui ne peut être résiliée sans le consentement du possesseur juridique. Encore un peu et l'auteur de cette lettre si étrange et si fausse, comme quelques-uns de ses amis d'ailleurs, mettrait sur un même pied de légitimité, ou d'illégitimité, les fières et justes revendications du cardinal Mercier, en face des envahisseurs de son pays, criminels de droit et de fait, et la révolte des Sinn Fein d'Irlande.
Il serait pourtant si simple et si rationnel, aussi, de comprendre et d'admettre que les droits très réels du peuple canadien dans son pays et sur son pays n'excluent pas plus les droits non moins réels et légitimes de la souveraincté britannique, que ceux-ci n'excluent ceux-là.
Encore une fois, que pensent les esprits sérieux et pondérés de chez nous de ces singuliers principes et de cette inquiétante attitude ? Où allons-nous, au.Canada, pays aux trois-cinquième anglo-saxon, si, en pleine guerre, nous nous laissons pousser dans la direction trop clairement indiquée par ces étranges paroles de la même lettre : “Pour nous, l'ennemi, l'ennemi constant, c'est l'anglo-saxonisme” ? (1) (La Presse, 24 Juin 1916.)