‹ Où allons-nous?Chapitre 11 sur 36 · VISION INDUSTRIELLE · texte numérisé non relu

VISION INDUSTRIELLE

C'est une étrange usine que celle où j'ai été dernièrement appelé. Cependant sa description sera plus profitable aux industriels que bien des préceptes. On me l'indiqua à l'extrémité d'un faubourg encombré où de pauvres masures s'entassent sans ordre et sans hygiène. Un chemin y conduit, étroit et parsemé de fondrières, d'une viabilité déplorable, le seul cependant qui desserve la fabrique éloignée de 3 kilomètres du chemin de fer. Il longe un vieux bâtiment lézardé dont les vitres sont, les unes brisées, les autres si malpropres, que le jour a peine à les traverser. C'est l'usine cherchée.^

D'un peu partout giclent des fuites de vapeur dont la condensation ronge les murs, indice certain d'un entretien défectueux. Un peu plus loin se montre un portail en bois où l'on accède par un mauvais tournant; aussi l'une des bouteroues est arrachée. A côté, une petite porte de service. Un vieux bonhomme en haillons l'ouvre lentement et voici une cour peu spacieuse au fond de laquelle, à droite, est un tas de houille adossé au mur. Un ouvrier y charge du combustible dans une brouette et le transporte à travers la cour jusqu'à une porte basse sous laquelle l'homme et la brouette disparaissent.

Ce perpétuel va-et-vient garnit le sol d'une large traînée de poussière noire qui se disperse peu à peu

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à travers toute la cour; on marche ainsi sur un lit de charbon gaspillé.

Je me dirige vers un modeste bâtiment sur lequel est écrit Bureaux. Un employé se dérange pour savoir ce qui m'amène, me tend une chaise très fatiguée et me laisse dans un couloir étroit aux murs noircis par de la très ancienne poussière; pas d'autre lieu d'attente pour les visiteurs. Des membres du personnel vont et viennent sans cesse et me dérangent. De longues minutes d'attente me donnent le temps d'inspecter à travers un vitrage les 10 ou 12 employés qui travaillent dans le bureau. Certains sont assis à des tables encrassées et écrivent, d'autres debout devant de hauts pupitres écrivent aussi, avec des plumes. Pas de machines à écrire. Ces employés sont diversement éclairés, les uns à contre-jour, les autres gênés par le soleil. Sur un meuble, dans une encoignure, j'aperçois une presse à copier, un appareil téléphonique, beaucoup de papiers épars et un Bottin suranné. Cette pièce est trop exiguë pour le personnel qu'elle contient; le plafond est bas, et comme il n'y a aucune ventilation, il y règne une odeur désagréable.

Enfin je suis introduit auprès du directeur; son bureau est plus petit encore, aussi mal éclairé, non moins malpropre. J'observe que sur le secrétaire devant lequel ce. chef est assis il n'y a ni lettres, ni dossier ouvert, mais seulement un journal déplié. J'ai donc attendu uniquement parce que M. le Directeur en achevait la lecture. On ignore ici la formule : « Vos instants sont aussi précieux que les nôtres. » Ce secrétaire est un capharnaiim dont la description serait longue. Il y a là, dispersés, des fioles inégale-

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ment remplies de liquides divers, des paperasses manuscrites entremêlées de prospectus imprimés, des échantillons dans des boîtes, un buvard sillonné de coups de canif, des agendas de toutes grandeurs, un dictionnaire, un vieux manuel technique. Le meubie est surmonté d'une quadruple pile de cartons verts. Sur le mur une carte de France hors d'âge.

A peine ai-je commencé à parler qu'un jeune homme frappe, entre et annonce à son chef qu'on l'appelle au téléphone; celui-ci se lève et sort. Combien de minutes perdues pour ces deux hommes à chaque coup de téléphone? Pourquoi ce directeur n'at-il pas un appareil sur son bureau?

Si j'étais espion, que d'investigations ne pourraisje pas faire, à travers ses papiers, pendant qu'il converse au téléphone?

Détail à noter : du bureau directorial on n'a pas la moindre vue sur les ateliers de fabrication.

De retour, M. le Directeur m'explique que rétablissement date de 1857, que le fondateur s'était à cette époque installé dans des bâtiments construits pour un tout autre usage, qu'on y avait, depuis lors, ajouté de multiples annexes, mais qu'à cette heure, tout le terrain disponible étant occupé, aucune addition nouvelle n'est plus possible; nonobstant, on y construit pour plus de 1.500.000 francs d'appareils chaque année. Les I^rançais ont tendance à se vanter de l'ancienneté de leur maison, les Américains et les Allemands au contraire de sa jeunesse.

L'objet de ma visite m'appelait à circuler dans 'ies ateliers. Chemin faisant, nous nous rencontrons avec une lourde pièce fabriquée que l'on transporte ne l'atelier à la cour, pour la charger sur un camion.

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L'espace est Juste suffisant à son passage; un chef de poste et 7 hommes s'exténuent avec des pinces, des crics, des longrines et des rouleaux à la faire progresser sur le sol.

« Pourquoi n'avez-vous pas un pont roulant? » demandai-je au directeur. « L'emplacement ne s'y prête pas », me répondit-il, et nous croisons avec peine ce monument en marche, qui pèse, me dit-on, 2.600 kilogrammes.

Dans le hall aux vitres cassées, c'est un entassement de machines-outils, de fours de séchage, de forges portatives, d'appareils en construction ou en montage: tout cela sans plan défini, au hasard de la place libre. Je me demande comment on peut làdedans faire circuler les pièces à usiner; je découvre bientôt le procédé : chaque objet qu'on y apporte ou qu'on en évacue force quelques ouvriers à quitter, puis à reprendre leur travail. Vers la cabine des contremaîtres, située à l'une des extrémités, plusieurs hommes font queue pour demander des explications; leurs outil? chôment pendant ce temps, et eux aussi. L-e long du mur, recoupé de poteaux de bois passablement vermoulus, courent deux transmissions d'une longueur interminable. Je serais curieux de vérifier le parallélisme des paliers. Ces transmissions sont surchargées de poulies et d'autant de courroies. Que de poulies! Que de courroies! dont la moitié au moins n'entraînent que des poulies folles; c'est une débauche de force perdue.

Pourquoi ne pas électrifier tout cet outillage? On me répond qu'il n'y a pas de place à côté de la machine pour loger une génératrice!

Dans le milieu de l'atelier sont les séchoirs h ya-

peur; les purgeurs automatiques fonctionnent mal et la vapeur s'échappe en brouillard, tandis que l'eau de condensation est stagnante sur le sol en terre battue; on patauge dans de la boue.

On me conduit aux chaudières et aux machines; 70 mètres séparent les générateurs des séchoirs à vapeur; les tuyaux ont été jadis isolés par un enduit calorifuge,' en partie disparu aujourd'hui.

Beaucoup de fuites à ces tuyaux; autour de chacune se montre une concrétion calcaire, preuve qu'il y a des entraînements d'eau dans les tubes.

Le générateur — unique — est une vénérable chaudière à foyer intérieur sans bouilleur, ni économiseur, qui occupe à peu près complètement un bâtiment isolé, sans fenêtre, uniquement éclairé par la porte. Je me demande comment on en peut ramoner les carneaux. Le directeur m'avoue qu'elle est trop faible pour la vapeur qu'on lui demande; aussi le malheureux chauffeur ringarde et charge-t-il presque constamment sa grille sur laquelle s'élève une masse inégale de combustible d'au moins 40 centimètres de hauteur; pendant que le gueulard est ainsi ouvert, aucun registre ne modère le tirage; l'air extérieur entre violemment et refroidit le corps cylindrique; on croirait que c'est à dessein.

La hauteur de l'eau dans la chaudière atteint le sommet du niveau, le dôme de vapeur est très bas; l'entraînement d'eau doit être énorme.

Rien de tout cela n'émeut le directeur. Il ne dit rien; tout lui semble donc normal, sauf la qualité de l'eau qu'il déclare détestable.

« L'avez-vous fait analyser? lui demandai-je.

— Non; mais j'ai essayé sans succès toutes sortes

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de tartrifuges; ces drogues ne valent rien », me répondit-il, sans se douter que la composition d'un tartrifuge doit être fonction de la nature des sels dissous dans l'eau. Dieu seul sait ce tiu'il doit y en avoir au fond de son générateur! Dieu seul sait encore à qudle température partent dans la cheminée les gaz de la combustion.

En nous retournant dans la demi-obscurité, nous manquons renverser l'homme à la brouette de charbon, qui va et vient du matin au soir du tas de la cour à la chaudière, 200 mètres de chemin au bas mot par voyage.

Enfin nous voici dans la salle de la machine; machine d'un modèle imposant et cliquetant de toutes parts; vieille d'une cinquantaine d'années, monocylindrique, munie d'un énorme volant, à longue course, elle abat ses 70 tours à la minute, bruyamment, car il y "a du jeu partout.

En présence de cette lenteur et du peu d'espace qui règne autour de l'engin, on comprend pourquoi on n'a pu installer là une dynamo.

Tout à côté une trappe recouvre un trou noir comme une oubliette; c'est là au fond que gît le condenseur; comment le visite-t-on? Mystère.

La vue d'une telle machine fait penser à Fulton.

En revenant dans la cour nous retrouvons les sept hommes occupés à manutentionner l'appareil de 2.600 kilogrammes; il sera bientôt arrimé sur le camion; il y a près de deux heures qu'ils ont commencé ce travail, de plus, ils ont cassé une longrine et faussé un cric. Yoilà un chargement qui coûte au moins 40 francs. Avec un pont roulant, deux hommes l'eussent effectué en cinq minutes.

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Je frémis et j'hésite à calculer ce qui se gaspille d'efforts musculaires, de combustible et de temps dans une telle usine.

On m'a demandé souvent en quoi consiste le système Taylor, je viens de montrer en ces quelques lignes quel en est l'opposé!

Et le directeur, avec une admirable inconscience, me fournit la morale de cette visite.

« Avant la guerre, me dit-il, la concurrence allemande me talonnait fort malgré les droits de douane; je songeais à réformer quelques parties de mon matériel; mais maintenant que les produits boches vont être prohibés, je serai heureusement tranquille et je n'entrevois plus la nécessité d'y rien changer. »

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