DEVANT LE CONGRÈS DU GÉNIE CIVIL
Personne ne saurait nier que l'orientation de l'industrie se dessinera de plus en plus vers les grandes unités et une spécialisation plus étroite que par le passé. Quelles que soient les opinions professées pour ou contre le système, la réalité est qu'il deviendra dominant. Et cependant la France a été jusqu'ici le type par excellence d'un pays à petites et moyennes industries.
L'avenir de cette immense quantité d'ateliers de production de toutes sortes n'apparaît pas rassurant.
Généralement pourvues d'un outillage qu'on a trop longtemps négligé de moderniser, surchargées par une avalanche d'impôts nouveaux, aux prises avec une main-d'œuvre que la raréfaction, la vie chère, les conseils d'un syndicalisme plus puissant que raisonnable rendront fatalement très exigeante, talonnées par une concurrence étrangère qui s'enrichit en ce moment pendant que nous nous appauvrissons, et, pour comble de défaveur, desservies par les tendances avouées de l'Etat de se charger de l'exploitation des ressources naturelles, ce qui fatalement renchérira lourdement les matières premières, nous ne pouvons nous le dissimuler, les industries de mo-
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deste envergure seront dans une situation dangereusement précaire.
Peu importe que ce tableau semble poussé au noir, s'il est la représentation fidèle de la réalité de demain. Le Congrès du Génie civil n'est pas réuni pour tresser des couronnes à la production nationale, mais pour lui donner de salutaires conseils.
Une des causes de faiblesse qui frappent le plus, non seulement les hommes du métier, mais môme le grand public si peu versé cependant dans les questions économiques, est l'état d'isolement, d'émiettement individuel où en France restent confinés les membres de chaque profession. Rarement ils s'entendent entre eux; le plus souvent ils se jalousent et fréquemment ils se combattent avec une intransigeante âpreté.
Qu'une grande maison, qu'une firme toute puissante se maintienne dans un isolement hautain, c'est une mentalité à la rigueur explicable; mais plus une production est répartie, morcelée en un grand nombre de mains, comme c'est notre cas, plus ces mains ont intérêt à se joindre au lieu de se repousser. Elles ne l'ont point fait jusqu'à présent; or, l'expérience prouve qu'elles en ont pâti. La réussite extraordinaire de nos ennemis dans toutes les branches de l'activité économique démontre que leur invariable principe de s'unir contre le concurrent étranger était le bon.
Et nous savons tous aujourd'hui que leur offensive industrielle future, s'appuyant résolument sur l'union plus étroite encore de tous les membres d'une profession et sur la fédération entre elles de toutes les professions, se flatte de triompher même de la
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répulsion que leurs actes sans nom inspirent à tous ceux qui se sont liressus cuntre leurs cuavuiUses.
Eli esl-il un parmi nus innuiuljraljies et modestes manuIacLuriers qui ail la pieLenUun de luUer à lui seul conire une aussi ionnidable coaliLiun, dont les cartels légaux et le dumpnig sunl le^ aimes les plus dangereuses?
Juaqua ce jour, il faut bien le dire, l'individualisme tianvais eut-il consenti à s'amender, que la legiàiaLiun ue notre pays eut été la pour l'en empèciier. Le trop lameux aiiiile 419 du Lode pénal paralysait toute riposte a l'attaque de nos ennemis.
A supposer que nous voulions répondre au dumping allemand par un dumping français, il ne pourrait s'organiser que par une entente commerciale entre tous les producteurs d'un môme article; mais cette entreprise, au lieu de mener ses auteurs à la conquête des marcliés étrangers, les conduirait en police correctionnelle.
C'est avec de telles restrictions que fonctionnent les syndicats professionnels nés de la loi de 1884. Tout acte commercial leur est strictement interdit. Ce qui ne veut pas dire que l'industrie et le commerce français n'en eussent pu tirer plus d'avantages qu'ils ne l'ont fait.
Tels qu'ils ont été créés avec l'appoint de la loi de 1901 sur l'association, les syndicats auraient dû constituer des groupements d'une constante utilité à la fois pour ramelioration de la teclinlque et la défense économique et politique des intérêts communs de leurs adlierents.
On ne peut assurément que s'étonner et surtout déplorer que, seule, la masse ouvrière ait compris
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rimmeTise nvanta^e qu'elle en poiiTaît tirer. Tl serait loin de notre pensf^e de Ini en adresser le moindre reproche, si elle n'avait pris Thahîfnde, passf^e à rétat d'institution, d'en faire, sous la conduite de chefs sans scrupule, nn instrument dp combat contre rîndu«trie elle-m^me, dont la prospérité est la seule garantie d'existence du monde ouvrier.
A rien ne sort s'îndierner de ces résultats : la seule attitude h prendre est de s'efforcer de les réfnrmor. Et, h cet égard, qu'on nous permette une déclaration.
On répMe de toutes parts que la lutte de classes va prendre une aciîîté grrandissante. Qm oserait le démentir? Cette lutte ne cessera pas spontanément; elle ne cessera que. le Jour où les ouvriers, affranchis de la tutelle cjm les désoriente, pourront se convaincre que leurs întérr^ts sont solidaires de ceux de leiirs patrons, pt qu'aux industries pro<5n^rPs correspondent des salaires élpvés. De là. nécessité inéluctable d'intéresser l'ouvrier, non aux bénéficps. ce qui est un non-sens. puisqiTe la plupart des éléments du bénéfice sont indéopudants de snu action, mais à l'intpn^îité de la prodTiPtion. Ouantîté de formules de salaires à prime se présentent. A les étudier, il y a une rude et utile bPsoc:ne pour les syndicats qui ne l'ont pas encore entreprise.
Nous ne croyons s^uére qu'ils aient abordé davantage les améliorations techniques de la profession, si fréquemment en retard sur le progrès. Tl semble bien cependant que, dans nos compartiments industriels, divisés en étroites cellules, l'étude en commun des choses de la profession devrait être un constant objectif.
14S ou ALLONS-NOUS?
Les syndicats patronaux ont-ils du moins brillamment défendu les intérôts de leurs adhérents auprès des Pouvoirs publics si enclins d'ordinaire à les négliger? Laissons à l'industrie et au commerce français tout entiers le soin de répondre.
Ici encore doit se placer une réflexion. Nous avons perçu de tous les coins de la France cette perpétuelle déclaration : « Dans notre groupement nous faisons des affaires et pas de politique. » S'il en est à qui ce langage continue à plaire, posons-leur sans ambages la question suivante :
« Lorsque vous vous trouverez en présence d'un parti politique installé au pouvoir, qui refuse de concéder l'exploitation d'aucune source de ces matières premières dont l'industrie ne saurait se passer, par quels moyens, vous, industriels français, parviendrez-vous à l'empêcher de nuire au pays? »
De même que la guerre actuelle ne peut se poursuivre sans l'industrie, de même l'industrie ne pourra prospérer demain sans s'immiscer dans le maniement de la chose publique. Que penseriez-vous d'un homme qui vous déclarerait : « Ceci est du domaine des affaires, ceci est du domaine de la politique »? J'entends d'ici les voix qui lui crieraient : « Qu'est-ce qui les sépare? »
Or, vous ne savez que trop, par expérience, que vos voix isolées ne sont pas écoutées, que vos conseils individuels ne sont pas suivis et que vous n'exercez par vous-même aucune action sur la marche des affaires publiques.
Vos guides, vos avocats, vos agents de défense économique doivent être vos syndicats, si vous leur doRBôK une ampleur et une généralisation qui leur
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conféreront une autorité avec laquelle on devra compter.
Parallèlement, ce sont eux qui détermineront dans leurs professions respectives les possibilités de réformes, de progrès et d'expansion au dehors.
Ainsi la vie que vous devez entrevoir pour les groupements syndicaux ne devra pas se borner à des réunions paisibles et à des délibérations sans effet, mais elle donnera le spectacle de luttes incessantes pour le bien de vos exploitations trop longtemps méconnu.