LA CONCENTRATION DES INDUSTRIES
Le bouleversement économique qui suivra la guerre n'apparaît encore à Tesprit que de fort peu d'hommes parmi nous. La grande masse s'imagine que la signature d'une paix quelconque ramènera chez tous les peuples, ou tout au moins chez les peuples vainqueurs, une existence analogue à celle que chacun menait avant les hostilités. Erreur profonde! La vie de chaque citoyen dans chaque pays sera fatalement modifiée.
Tout d'abord, il y aura des troubles politiques et sociaux plus ou moins graves; ceci, la plupart des hommes attentifs le prédisent; parce que les passions longtemps comprimées, les mécontentements, les haines, les convoitises, nées de l'imprévoyance avérée, des hécatombes effrayantes, des fautes lourdes, des trahisons individuelles, et surtout de V'mrgalité des privations aussi bien que des fortunes dans tous les pays, prendront la place de l'héroïsme et de l'abnégation de ces longues années de luttes et de souffrances. Il faudrait n'avoir jamais lu une page d'histoire pour le mettre en doute. Les optimistes espèrent que cette crise sera courte, mais bien osé qui prétendrait en percevoir l'échéance. La durée de ces mouvements tumultueux sera variable suivant le caractère propre de chaque nation. En
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Mnîs une n«'*ppssîf(^ pro^^-irite se rlres^ern devnnt tous les peuples : In dirncnlté de subsister. Pour subsister, il fniidra produire, c:]? les frrrriiers et les mnensin' seront h sec, sauf ceux qni renferment encore des instruments de combat, pour longtemps au moins devenus inutiles. Mais Ton ne vit pas d'obus et de munitions. Et comme la mort aura faucbé, que les blessurps et les privations auront rendu impropres à toute productivité un nombre incalculable de travailleurs, des changements radicaux s'imposeront dans les conditions de la production. Combien peu nos îndu«!triels se rendent compte que, cbargf^s de commandes, ils n'auront pour les satisfaire ni outillage, nî main-d'œuvre, ni matières premières!
I^es Allemands, avec leur prévoyance accoutumée, sont les premiers à l'avoir envi<5no:èe. et ils préparent leurs plans pour parer aux difficultés. Ce n'est pas d'aujourd'hui que nous les voyons sacriPier la liberté à la discipline. T.eur gouvernement se dispose à rendre ce sacrifice plus complet encore et dènnitif.
Bien longtemps avant la guerre ils avaient re( nnnu que l'industrie n'acquiert son maximum de rendement et de puissance que par un groupement étroit des membres d'une même profession. De là ces cartels qui unissaient les fabricants des mômes articles, ces recherches à frais communs, ces dumpings si dangereux pour leurs concurrents étrangers. Tls estiment que cette doctrine est la bonne et, sous la
coprrition des événements, ils la pratiquent intégralement et la poussent jusqu'à ses dernières conséquences.
Nous pouvons annoncer ainsi, d'après des documents officiels, dont il nous est utile au premier chef d'être informés, qu'ils ont pris à l'égard de leur? diverses industries des mesures d'une énergie que l'on peut qualifier de sauvage.
Ce sont d'abord les syndicats obligatoires imposés à chacune d'elles. Déjà le Pouvoir fédéral (on voit qu'il s'agit de lois d'Empire et non pas de mesures locales) a contraint les charbonnages, les usines de ciment, les fabriques de chaussures, les briqueteries, les constructeurs de matériel de tramways, etc., à se constituer en syndicats obligatoires — un syndicat unique par profession. — Les fabriques de denrées alimentaires ne tarderont pas à suivre.
Sans doute cette réglementation draconienne ne va pas sans protestation; mais on obéit.
Il est à remarquer que, tout en renversant ainsi les principes de la liberté industrielle, le gouvernement allemand ne marche cependant pas, sauf en quelques cas isolés,, vers la conception de l'Etat producteur, chère aux théoriciens collectivistes. Tl se rend parfaitement compte que, seule, l'initiative privée, sous l'aiguillon de l'intérêt, est capable de réaliser la production abondante et à bon marché. L'Etal impose une organisation d'ensemble, mais il n'exploite pas. Chaque membre de la collectivité industrielle conserve sa personnalité et son autonomie de fnçonnirr,
A certaines conditions toutefois; car les syndicats ainsi constitués ont le droit (j'ignore s'ils en ont
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l'obligation) de supprimer, moyennant une indemnité, ceux des établissements de la profession qui sont notoirement mal situés, trop faibles, ou médiocrement outillés, et de concentrer l'industrie dans les seules usines assez vastes et bien placées pour réaliser le minimum de frais de fabrication.
On conçoit sans peine quelle révolution de telles mesures produisent dans certaines localités qui, se trouvant dépossédées des établissements qui les faisaient prospérer, vont perdre une partie de leur population et de leurs ressources.
Rien ne saurait mieux caractériser la conception sociale et politique de TEmpire allemand moderne, qui se traduit par le mépris des droits individuels en faveur de Tintérêt de la masse. Quelque opinion qu'on puisse avoir sur de telles méthodes de gouvernement, on ne saurait nâéconnaitre qu'elles assurent des conditions de production meilleures que celles des peuples concurrents qui ne les emploient pas.
Seulement c'est au détriment de la liberté individuelle des citoyens. Vous flgurez-vous les Allemands vainqueurs nous imposant non seulement ces conditions, mais plus dures encore? Ils l'ont écrit : « Nous sommes le peuple maître auquel les autres doivent obéir, pour lequel ils doivent travailler. »
Tout a été écrit sur les avantages des grandes unités industrielles par rapport aux petites. L'avenir leur appartient, parce que chacun de leurs services y est placé dans les mains d'une compétence spécialisée, parce qu'elles peuvent se livrer aux essais coûteux, aux expériences prolongées, à l'étude, à l'achat et à la mise au point des inventions laborieuses,
parce qu'enfin le rendement rtu raatérîeî et du personnel y est incomparablement supérieur.
Ce. sont là des motifs qui, d'après les formules allemandes, justifient le sacrifice de Tindépendance individuelle.
Le danger de ces concentrations industrielles est pour nous d'autant plus formidable que notre mentalité nationale a des tendances absolument contraires. Mais 11 y a plus encore. Bien que nous en soyons réduits, sur la plupart des points, aux conjectures, nous n'ignorons pas que la nécessité a provoqué cbez nos ennemis une foule de recherches, de perfectionnements et de nouveautés industrielles et agricoles. Quelle figure feront dans le monde ces innovations quand elles apparaîtront sur les marchés? Il est à craindre qu'elles ne concurrencent victorieusement des produits sur lesquels d'autres peuples fondent des espérances, et que là encore il y ait des bouleversements dont nous ne pouvons pas apprécier la gravité.
Les Allemands ont soigneusement mis à l'abri les personnalités de tout genre qui ont une supériorité reconnue dans les arts, les sciences, l'industrie, le commerce. Tout ce monde-là travaille avec acharnement suivant ses aptitudes depuis le début de la guerre, tout ce monde-là se retrouvera sain et sauf au retour de la paix, pour faire bénéficier son pays de ses qualités professionnelles.
Simultanément, ils ont employé les bras de leurs prisonniers de guerre et des déportés civils arrachés, contre toutes les lois de la guerre, à leurs foyers. L'exploitation des mines, le creusement de nouveaux canaux, la construction d'usines géantes ont trouvé
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là une main-d'œuvre abondante. Ils ont rétabli à leur proflt Teclavage antique, bannissant de leurs préoccupations tout ce que l'on nomme humanité.
Quand les privations et les mauvais traitements ont débilité leurs victimes au point de les rendre incapables de tout travail, ils se contentent de nous les renvoyer par l'intermédiaire de la Confédération helvétique. Rien n'est plus douloureux que la vue d'un convoi de réfugiés.
Leurs bourreaux se complaisent, pour justifier leur cruauté, dans cet aphorisme qu'ils répètent à satiété : « Un peuple ne grandit pas par la vertu mais par l'elfort. »
Toutes ces choses ont besoin d'être dites pour démontrer la nécessité qui s'impose aux Français de toutes professions de réfléchir, de calculer, de prévoir et de travailler en commun.
Un grand nombre de nos firmes industrielles n'étant plus viables sont dès à présent condamnées à une fin prochaine. Que deviendront les travailleurs qu'elles font vivre? C4ertitude fâcheuse mais inéluctable. Que chacune s'efforce de n'être point de celles-là.
Estimez toujours que c'est un bienfait si cette pensée vous obsède.