‹ Où allons-nous?Chapitre 15 sur 36 · L'USINE APPELLE LE BATEAU · texte numérisé non relu

L'USINE APPELLE LE BATEAU

Il semble superflu d'émettre l'affirmation qu'après le bouleversement universel des peuples civilisés, le seul moyen pour chacun d'eux de reconstituer son patrimoine sera de porter au maximum les productions dont il est capable.

Cependant nos ennemis envisagent avec une attention plus soutenue que nous le problème fondamental. On pouvait lire sur ce sujet, dans le Berliner Tageblatt du 4 janvier dernier, un article de premier ordre dû docteur Rathenau, le directeur général de l'A. E. G.

« Personne ne peut dire quelle sera l'étendue de la révolution mondiale qui succédera à la guerre mondiale, mais on peut assurer que le problème de la production primera tous les autres et que l'existence ou la fin sociale et politique des peuples dépendra avant tout de leur productivité. »

Or, toute production exige trois facteurs : la tête, les mains, l'outil. Que l'un de ces trois facteurs soit inférieur à sa tâche, et voilà la production fâcheusement enrayée.

l'usine 151

Laissant de côté, pour aujourd'hui, les deux premiers, je ne veux examiner que le troisième, l'outillage.

Cet outillage lui-môme se divise en deux parties distinctes : l'outillage privé, qui ne dépend que de l'intelligence et des ressources du producteur lui-même, et l'outillage public qui lui est fourni par l'Etat ou par des entreprises généralement puissantes sur lesquels il est à peu près sans action.

L'outillage public se compose, non pas uniquement, mais principalement des moyens de transports. Ce sont eux qui donnent aux produits quels qu'ils soient la possibilité de parvenir jusqu'au consommateur.

Hommes des temps actuels, nous n'exploitons encore que la mince écorce de la machine ronde et nous nous donnons un mal énorme pour découvrir et exploiter çà et là des gisements sporadiqiies, des métaux impurs qu'il nous faut afûner à l'aide d'un labeur plus pénible encore, alors que si nous pouvions nous approfondir de quelques kilomètres nous trouverions les mêmes métaux, purs ou en alliages, en masses aussi abondantes que les flots de l'Océan. Que nous manque-t-il pour nous approprier les trésors du noyau central en fusion? Tout simplement des procédés de pénétration, c'est-à-dire de transport.

Un pays ne peut être vraiment riche que s'il en est richement pourvu; et j'ajoute immédiatement que la France, par sa situation géographique et l'abondance variée de ses ressources naturelles, serait le pays le plus opulent du globe, si son outillage était

aussi complet, aussi perfectionné que la science appliquée le puimeL aujuuid'iiui.

Malheuieusemeul, il n'en est pas ainsi. Notre outillage public est clélectueux dans la métropole, plus encore dans notre domaine colonial.

Les fonctionnaires qui président à nos services publics n'ont jamais eu connaissance du précepte qui circule dans toutes les entreprises américaines : « ne faites jamais faire par un liomme ce qui peut être exécuté par une machine ».

Les Allemands qui, tout en faisant la guerre, avec la cruaulé, mais aussi avec la méthode que l'on sait, se préoccupent bien plus que nous encore des moyens d'en réparer les donnnages, les Allemands, dis-je, attachent aux questions d'approvisionnements et de débouchés avantageux de leurs marchandises une importance capitale.

Depuis longtemps nos ennemis ont proclamé cet axiome, qu'une cité industrielle doit être dotée d'une voie d'eau navigable. Ils estimaient notamment que la seconde place industrielle de rEmpire, Leipzig, se trouvait handicapée parce qu'elle n'en possédait pas. Aussi avaient-ils projeté de la réunir à l'Elbe, à Torgau, par un puissant canal de navigation de 58 kilomètres, et je crois savoir que cette entreprise fait partie des 250 millions de travaux de canalisation qu'ils font exécuter en pleine guerre par les prisonniers.

Les Américains, de leur côté, ouvrent chez eux de toutes parts en ce moment des artères fluviales sur une échelle encore plus étendue.

La conception allemande de la circulation des mar'-'vm dises par rivières et canaux est tellement

supérieure à ce que nous avons fait jusqu'ici que nous serons condamnes à ne pouvoir iuuer conire eux, pour la production et l'exportation, si nous ne les imitons pas.

Dans le monde industriel allemand, on estime que tout établissement de production à gros tonna^^e doit nécessairement posséder un accès sur une voie navigable.

En France, cette conviction ne s'est pas encore généralisée; cependant bon nombre de sociétés qui savent calculer de près le prix de revient se sont décidées a purLer leurs établissements sur les bords de la mer, puisqu'elles ne trouvent pas dans Tbinterland des conditions adéquates. Un peut constater que toutes les grandes usines qui se sont créées depuis 20 ans se sont établies aux environs de Marseille ou ile Cette, à liayonne, à la Palice ou à l'emboucbure de la Loire et de la Seine.

En dehors de ces places une seule grande ville française a réellement prospéré, c'est LyoTi; non pas qu'elle trouve dans le Ubone un serviteur actii de la batellerie : la Saône seule et les canaux qui la prolongent remplissent ce rôle. L'industrie y a grandi grâce à l'énergie de ses habitants et à la sollicitude de l'administration locale.

Mais il y a mieux à faire pour desservir commercialement la seconde ville de France. L'utilisation rationnelle de son beau fleuve au triple point de vus (le la navigation, de l'énergie hydraulique et de l'irrigation est un problème très diihciie sans doute, mais qui mérite que nos ingénieurs les plus éminents s'y acharnent passionnément, car sa solution, coinpre- •"lût Ip prolongement de la navigabilité jusqu'au lac

Léman, ferait de Lyon un entrepôt du commerce mondial et du bassin du Rhône un des coins de terre les plus féconds du vieux continent.

Et, grâce à la houille qu'on vient d'y découvrir, ce serait une place idéale- pour les grandes industries.

Malheureusement nous y voyons deux obstacles : les Politiciens et les Ponts et Chaussées.

Page 1