‹ Où allons-nous?Chapitre 17 sur 36 · SI J'ÉTAIS OUVRIER · texte numérisé non relu

SI J'ÉTAIS OUVRIER

Sî, au lieu d'être un vieil ingénieur retiré qui rie Fusine ne se rappelle plus que les trente-cinq ans qu'il y a travaillé et regarde aujourd'hui avec une pliilosopbie désintéressée l'avenir incertain que notre sagesse ou nos sottises nous réservent^ si, dis-je, j'étais un ouvrier encore jeune et résolu à me faire de ma profession le meilleur sort possible, je souliaiterais d'abord d'avoir reçu une bonne instruction primaire, puis un apprentissage complet de mon métier, car la société me devrait ces deux choses, et je devrais à la société de m'y être formé consciencieusement à ma profession.

Muni de ce bagage, je me ferais embaucher dans quelque atelier que j'aurais soigneusement choisi, non pas dans un de ces ateliers mal tenus et étriqués où le matériel est si vieux et si démodé qu'on se rend bien compte que la maison ne saurait être prospère et le personnel bien rémunéré; je me souviendrais de ce dicton américain qu'il n'y a que les industries bien outillées qui puissent payer de gros salaires; mais j'entrerais dans une grande usine bien construite, propre, aérée et munie des perfectionnements les plus récents de l'industrie moderne. Là. du moins, je me maintiendrais en bonne santé,

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et J'aurais plaisir à travailler avec des machines à grand rendement et d'un maniement facile.

Je n'aurais aucune crainte qu'on ne m'y acceptât pas, si je connais bien mon métier, car les artisans qui connaissent bien leur métier sont rares. Et parce que je serais de ceux-là, je demanderais à ôtre payé d'après le travail que je ferais sortir, estimant qu'il est de toute justice que l'homme qui produit beaucoup soit mieux rémunéré que celui qui produit peu. Et si le patron ne voulait pas consentir à me traiter ainsi, je le quitterais sans hésiter, parce qu'un chef, qui ne comprendrait pas que son intérêt est de donner à chacun selon ses œuvres, n'est pas digne de me commander. Et si, d'autre part, je me trouvais au milieu de camarades hostiles à la diversité des salaires ou qui prétendent qu'il ne faut pas enrichir leur patron par un travail trop assidu, je n'aurais aucune peine à leur démontrer qu'ils sont, les premiers, victimes de cette variété de malthusianisme.

« Supposons, leur diraîs-je, que tous les ouvriers Industriels et agricoles d'un pays adoptent cette théorie, il en résulterait deux alternatives : ou bien les patrons, ne produisant qu'à un prix très élevé, seraient vaincus par la concurrence étrangère et fermeraient successivement boutique, et alors les ouvriers seraient jetés sur le pavé, ou bien, tous les patrons, produisant à un prix de revient très élevé, les produits ou denrées monteraient à un taux si exorbitant que môme les salaires les plus forts ne seraient qu'un leurre. La réllexion la plus simpliste montre que l'argent n'a pa^ par lui-môme une valeur

absolue : il n'est qu'un instrument de mesure entre les prix des ol)jels. Un salaire de 4 francs peut être avantageux dans un pays ou les objets nécessaires à la vie sont bon marché. Mais si ces ol^ets sonl trois fois plus chers, un salaire de 10 francs sera un salaire de famine. Dans un pays ou peisunne ne produirait rien, tout le monde mourrait de laim.

« Le seul moyen pour que la vie ne soit pas trop chère est que chacun dans sa sphère produise autant qu'il peut. iNe le voyons-nous pas en ce moment? Les campagnards sont au front, donc la culture est négligée et les récoltes sont déiicitaires; les usines travaillent pour la guerre au lieu de fabriquer des objets de consommation; dès lors, tout a munté à des prix fantastiques. Cette situation s'aggravera de plus en plus tant qu'il en sera ainsi et elle se maintiendra après la guerre si la production n'est pas rendue intensive, parce que toutes les fabrications seront grevées d'impôts dont nous n'avons encore qu'une très faible partie. »

Mais si j'étais ouvrier, je n'admettrais pas que le patron bénéficiât seul de la haute productivité de mon travail, et je refuserais délibérément mes services à celui qui n'en tiendrait pas compte. Ainsi, je m'insurgerais aussi bien contre l'employeur trop rapace que contre les camarades qui voudraient que les laborieux ne fussent pas plus payés que les fainéants.

Je me renseignerais soigneusement sur la manière dont les choses se passent dans les pays étrangers, tout aussi bien dans ceux où l'industrie est prospère que dans ceux où elle est languissante, et je consta-

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teraîs ce fait notoire et logique que la situation des travailleurs est d'autant meilleure que les exploitants sont plus riches. N'est-il pas de toute évidence que si le pafron est aussi gueux que ses ouvriers, il ne peut pas leur compter des journées avantageuses. Les grandes cités américaines, d'une part, et la ville portugaise de Sétubal, de l'autre, forment les deux termes opposés de cette* proposition.

Nul n'est plus ardent au gain que l'ouvrier des Etats-Unis, et ne comprend avec plus d'intelligence ses véritables intérêts. S'il ne dort pas sur la besogne, il entend qu'elle lui soit payée cher, moyennant quoi il admet, il souhaite même que son patron s'enrichisse largement; car il sait que plus il y aura d'industriels opulents et plus il se créera d'usines nouvelles : conséquemment, ses bras feront prime.

Par contre, rien n'est plus pitoyable que ce qui se passe à Sétubal; c'est un exemple h citer souvent.

Ce port est renommé pour la prodigieuse quantité de sardines que l'on y pèche à quelques milles du rivage. Toute la population y vit de la sardine et l'on ne compte pas moins de soixante fabricants de conserves. Malheureusement, ils sont perpétuellement en conflit avec leurs ouvriers et avec les pêcheurs. La pêche est. de sa nature, capricieuse. Estelle médiocre : les fabricants paient cher la sardine, ni eux, ni les pêcheurs, ni les ouvriers ne font leurs affaires. Le poisson abonde-t-il : aussitôt les ouvriers se mettent en grève par jalousie de ce que pourra gagner le patron. Dès lors, les pêcheurs ne trouvent pas l'écoulement de leurs sardines, puisque les usines sont sans main-d'œuvre; le poisson pourrît et tout le monde y perd. Et voilà pourquoi, à Sétubal,

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aucun pêcheur n'est à son aise, fort peu de fabricant» de conserves s'enrichissenî, aucun ouvrier ne gagne en moyenne plus de 75 francs par mois. Ainsi en advient-ii quand on écoute Tenvie, pernicieuse conseillère.

Si j'étais ouvrier, je réfléchirais chaque Jour à toutes ces questions, puis j'agirais conformément à mes réflexions, et je crois que je m'en trouverais bien.

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