UNE USINE MODÈLE
Pour terminer ce chapitre, je ferai avec d'autant plu5 (le plaisir la description sommaire d'une usine modèle que cet établissement, non d'ailleurs encore achevé mais déjà en marche, est une usine française.
Je puis déclarer qu'après avoir visité les plus énormes manufactures qui soient au monde, je n'en connais guère qui la dépassent comme étendue, et je n'en vois aucune qui l'égale comme perfection.
Son propriétaire, qui possède déjfi un de nos plus importants ateliers de construction d'autos, avait résolu, depuis une demi-douzaine d'années, d'installer des ateliers plus vastes encore, du môme genre, à proximité de Lyon, assez loin cependant de l'agglomération urbaine pour pouvoir disposer d'un terrain d'une superficie pour ainsi dire illimitée.
Patiemment, en plusieurs années, il réussît h réunir des parcelles morcelées et à constituer, à 7 kilomètres de la ville, un tènement complètement plat de 350 hectares.
L'usine telle qu'il Ta conçue, et telle qu'il est en voie de l'achever, occupe un rectangle de 150 hectares. Los petits Mes sont, nord et sud, les grands côtés, est et ouest. Les agrandissements sont prévus à rouest tandis que le côté est, en dehors des 150 hec-
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tares, est destiné à des restaurants et lieux de repos pour le personnel, à des parcs à jeux, ombrages, colonies ouvrières, etc.
Sur trois des pans de Tusine régnent de larges avenues plantées d'arbres. Le petit côté de l'enclos mesure 800 mètres, le grand 2 kilomètres environ.
Voici- les principales caractéristiques de l'installation. Elle est divisée comme un damier, de l'est à l'ouest, par des rues A, B, G, D, etc.; du nord au sud, par des avenues, 1, 2, 3, etc. Chacune de ces artères est large, uniformément, de 30 mètres. Toutes sont sillonnées ainsi que les ateliers par une ou plusieurs voies de largeur normale, qui se détachent de la partie sud où existe à l'intérieur du rectangle un vaste faisceau dejriage sur lequel les trains, arrivant entiers, sont décomposés en leurs unités que des locomotives électriques conduisent aux divers compartiments de l'usine, où Ton compte déjà 75 kilomètres de voie normale, et où l'on en mesurera 120 lorsque tous les ateliers seront terminés. Il existe, en outre, un grand développement de voies de 60 centimètres, desservies, elles, par les tracteurs à moteur.
L'exploitant a réussi à dégeler le P.-L.-M. et à en obtenir deux concessions peu ordinaires : la première, que la susdite gare de triage soit classée, non comme un embranchement particulier, mais comme une gare de marchandises de la ligne; la seconde, que le matin trois trains complets amènent de trois directions les ouvriers, et que le soir les mômes trains les remmènent vers leurs domiciles respectifs. Depuis plusieurs mois ce service de va-et-vient fonctionne régulièrement.
Le régime de travail adopté pour tous est la jour-
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née anglaise. Personne ne quitte l'usine à midi. A cette heure un lunch est servi h tout le personnel dans l'immense réfectoire construit en dehors de l'usine. L'organisation y est si bien taylorisée que 2.600 ouvriers et employés y sont servis en moins d'une demî-heure.
Le bâtiment de la direction et des services de toutes sortes s'élève h droite de l'entrée principale à peu près au milieu du grand côté est de l'usine. Les directeurs, ingénieurs, préparateurs, dessinateurs et employés occupent, au premier étage, une immense salle commune, qui a aujourd'hui 80 mètres de longueur sur 25 mètres de large — elle est destinée à mesurer 150 mètres de long. — Dans cette salle et au milieu de sa longueur se dresse une grande cage vitrée adossée au mur de l'est; ce sont les bureaux des chefs qui ont ainsi sous les yeux tout leur personnel. 'Derrière le vitrage, en dehors de l'enceinte de ce bâtiment, se trouveront les pièces ou salons pour recevoir les étrangers. Chaque personne ainsi appelée n'a donc que quelques pas à faire pour se trouver en contact avec le visiteur.
Le service téléphonique mérite une mention particulière, car il a été étudié pour remédier aux retards classiques de nos téléphones publics à répondre aux appels. Il y a dans l'usine environ 250 postes téléphoniques correspondant à une cabine standart. On peut dire que chaque chef de service ou de poste, chaque contremaître a son appareil. Seulement il lui est interdit d'y recourir lui-même. La consigne est, pour quiconque veut téléphoner, d'écrire sur une fiche ce qu'il a à dire puis de sonner un Jeune boy, dont Tunique fonction est d'accourir à cet appel et
de demander la communication. Celle-ci obtenue, le boy lit au correspondant le contenu de la note. Si cette communication exige une réponse ou un colloque, alors seulement l'employé s'applique aux oreilles le récepteur et converse. Ainsi, s'il y a des retards dans les réponses- aux appels, c'est le boy, dont le temps a peu de valeur, qui le perd, tandis que l'employé, dont les minutes sont plus précieuses, poursuit sa besogne et ne s'énerve jamais devant un appareil muet.
Les ateliers sont trop étendus et trop dispersés pour que les membres de la direction centrale s'y rendent à pied; aussi trouvent-ils continuellement, devant la porte des bureaux, des automobiles à mise en marche automatique pour circuler dans toutes les parties do l'usine.
Le grand atelier d'usinage, large de 45 mètres, aura, une fois terminé, 500 mètres de longueur — actuellement seulement 250. îl est entièrement meublé de machines-outils américaines à grand rendement.
Plusieurs particularités frappent le visiteur. La construction, en béton armé, est éclairée par des toitures assez élevées en dents de scie. Les machines sont mues par moteurs électriques, soit individuellement, soit par groupes. Il règne dans tous les ateliers une profusion, inusitée en France, d'appareils de manutentions : ponts roulants, grues électriques, grues automotrices sur rails, etc. Nulle part on n'a lésiné sur la place aux appareils. Tous les ateliers sont chauffés à la vapeur par des conduites courant le long des murs.
Une équipe spéciale de manœuvres est chargée de l'enlèvement des rognures métalliques. A cet effet.
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ces manœuvres circulent constamment à travers Tatelier en poussant de petits chariots à quatre roues dans lesquels ils chargent des copeaux toujours de môme composition dans le mi^me chariot, puis emmènent îe véhicule plein à l'une des extrémités de l'atelier et le versent dans une trémie sous laquelle passe un wagon du P.-L.-M., qui se trouve ainsi automatiquement chargé. On voit là alignées plusieurs trémies, qui reçoivent chacune des déchets d'un métal diiïérent. Le pesage de ces déchets est également automatique.
Il va sans dire que le trajet que suivent les pièces à usiner dans tous les ateliers est rigoureusement méthodique.
Des dispositions aussi soigneusement étudiées régnent dans tous les b«îtiments, dont chacun possède sa destination propre, et par consécjuent se trouve spécialement construit en conséquence, tels celui du travail du bois avec ses aspirateurs et son cyclone à poussière; la fonderie où, suivant la méthode américaine, les moules à couler sont extrêmement rapprochés et dans l.iquelle on remarque de nombreux malaxeurs et meulolons pour le sable et les matériaux d'habiilnge des moules; la forge où règne une imposante rangée de marteaux-pilons, dont le plus puissant est de 30 tonnes; de tons côtés des appareils électriques de levage et de transport h grande vitesse. Les fours à réchauffer sont tous surmontés d'un générateur à vapeur, qui utilise les chaleurs perdues. Ce sont ces chaudières qui, notamment, fournissent te chauffage h tous les ateliers. La force motrice pour l'usine est apportée du dehors par un courant provenant d'une centrale génératrice d'électricité. Récem-
ment on montait le bâtiment de Vemboutîssage et on y installait à mesure toute une série de presses à emboutir rjébnrqnc^ps d'Amérique.
Dans chaque bâtiment se trouve un laboratoire d'essai des matériaux traités dans ce secteur. De plus un laboratoire central, situé dans le grand hall de la direction, contrôle les travaux de ces laboratoires particuliers.
A l'extrémité sud de rusîne. prés du faisceau des voies de triage, se dresse un pylône, en béton armé, de 25 métrés de haut, qui supporte un réservoir d'eau, circulaire, de 500 mètres cubes.
La disposition, l'accès et les moyens de manutention dans les magasins de matières premières et de produits mi-tlnis ou achevés mériteraient une étude attentive. Car il y a là de très intéressants' principes à recueillir.
D'ailleurs l'organisation de toute Tusine se réclame complètement de la méthode Taylor la plus orthodoxe. Pour s'en rendre absolument maître, M. Berliet a envoyé successivement aux Etats-Unis ses principaux chefs de services spéciaux étudier ce qui s'y fait de mieux dans chacune des branches de son industrie, et c'est à la suite de ces visites que les plans d'ensemble d'abord et de chaque ateiier ensuite ont été élaborés et si possible perfectionnés.
Actuellement l'usine nouvelle, comme celle qui préexiste dans la ville, travaille à peu près exclusivement pour la défense nationale; mais le projet de la direction est de ne fabriquer qu'une seule voiture et probablement un seul camion, toutes les pièces étant standardisées et interchangeables.
Le montage des véhicules se fera sur tapis roulant,
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comme chez Ford; mais cet atelier n'est pas encore monté. Il est à remarquer, dès à présent, que cet établissement français occupe une surface d'un tiers plus vaste que les usines Ford. Tous, ceux qui ont visité les célèbres ateliers de Détroit savent que Ford est aujourd'hui gêné par le manque de place et obligé de construire en hauteur faute de pouvoir s'étendre en superficie.
Quel homme est le chef de cette gigantesque installation? Bien que Français pur sang, il est de type et de mentalité complètement américain. C'était, il y a vingt-cinq ans, un petit fabricant de chapeaux en province, qui s'est élevé progressivement, grâce à son intelligence, mais surtout à un esprit d'organisation et une fermeté extraordinaires au plus haut échelon de notre industrie nationale. Quand sa nouvelle usine sera terminée — quoiqu'on puisse affirmer qu'elle ne le sera jamais, parce que sa capacité d'extension est pratiquement indéfinie — on ne pourra rien trouver en France qui puisse lui être comparé. Gomme tous les hommes à grande réussite, ce chef est le niaître absolu de son entreprise dans laquelle est investi un capital de 75 millions, actions et obligations.
Et ses collaborateurs? La plupart ont été formés chez lui; il a du reste dans l'usine même une école d'apprentissage à plusieurs degrés très remarquable. De plus la maison, qui a son imprimerie, et une riche bibliothèque technique française et étrangère, publiiB chaque quinzaine im bulletin scientifique, technique et économique, rédigé par son haut personnel.
Comme" je demandais au maître s'il avait pour ingénieurs des élèves de nos grandes écoles il m'a
répondu : « Rarement; car j'aime mieux les former à ma manière, suivant les méîliudes amc^ricaines, qui y répontloîil mieux. 1! me (uni avant tout pour chaque compartiment des spécialistes et, à la tôle, des organisateurs.
« Nos écoles secondaires françaises n'habituent pas leurs élèves à mettre volontiers la main à la pale. Quant à nos grandes écoles, il leur mnn(|ue des cours d'organisation scientifique des usines et d'administration des atîaires. »
En serait-il donc du taylorisme comme naguère de l'électricité industrielle? On attendit pour l'enseigner en France que les meilleures places fussent prises par des ingénieurs électriciens suisses... ou allemands.