‹ Où allons-nous?Chapitre 19 sur 36 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Le Coup d'Épaule américain

L'épée américaine n'a jamais été dégainée que pour la défense de la liberté; elle n'a jamais été rengainée qu 'après la victoire ,

Walteb Bsrry

UAMÉRiQUE ET LA FRANCE

Tous les reproches concernant notre situation d'avant-guerre ont disparu comme par enchantement, le jour où on nous a vus à l'œuvre dans notre action militaire. On ne saurait croire le retentissement et l'effet moral produits dans le monde par la victoire de la Marne et les autres batailles soutenues victorieusement par nos armées. C'a été une révélation tant parmi les neutres que parmi les autres belligérants et je crois bien pouvoir ajouter aussi dans le sentiment de nos ennemis.

Malheureusement, la bonne renommée n'est pas tout pour un pays, il faut encore que ce pays sache se créer une .existence matérielle confortable.

LA PRODUCTION Lofsque la guerre sera terminée, FRANÇAISE. nous serons, au point de vue

économique, dans une situation évidemment peu brillante; nous aurons perdu, malheureusement, un grand nombre de nos meilleurs travailleurs; leur héroïsme aura beaucoup servi à donner de la gloire à notre pays, mais leurs bras et leurs cerveaux ne seront plus là pour nous aider à continuer la lutte économique qui se produira entre tous les peuples; nous aurons éprouvé, outre des pertes de vies d'hommes, des pertes matérielles formidables ; nous aurons à reconstituer des régions dévastées par la guerre. Ce sera là un travail herculéen; enfin, nous aurons une dette publique dont la révélation nous fait déjà frémir.

Nous ne nous rendons pas très bien compte aujourd'hui de ce que sera cette situation économique et financière, parce qu'il existe actuellement une sorte de prospérité factice qui provient de ce que nous avons en ce moment un banquier payant à bureaux ouverts, avec des emprunts, avec de la monnaie fiduciaire; de mois en mois, cette circulation fiduciaire augmente, de telle sorte que, quand cette prospérité factice aura disparu, lorsqu'on ne touchera plus d'allocations, lorsque la solde militaire de deux millions d'hommes cessera, lorsque enfin on n'aura plus pour client cet Etat qui fait de grosses commandes pour les besoins de la guerre, lorsqu'on se trouvera en face de la dette monstrueuse, nous nous heurterons à une situation qui ne ressemblera en rien à cette prospérité artificielle.

Alors se produira ceci ; nous manquerons de matières premières et de produits fabriqués, nous se-

LE COUP D'ÉPAULE AMÉRICAIN iSfe

rons bourrés de commandes pour la reconstruction de notre pays et nous n'aurons môme plus les objets nécessaires pour vivre.

Nous serons obligés d'en demander la majeure partie à l'étranger. Or, c'est une grande faute de n'avoir pas su maintenir nos productions, alors que nous voyions l'Allemagne vivre depuis quatre ans sur ses propres ressources, avec une population deux fois supérieure à la nôtre. Gela doit nous donner à réfléchir, car la France devrait pouvoir s'alimenter et se passer des autres pays.

En ce qui concerne notre sous-sol, par exemple, on peut demander à n'importe quel prospecteur, à n'importe quel géologue, il répondra qu'il n'est pas, sauf en combustibles, plus stérile que celui de l'Allemagne; cependant, notre production en toute espèce do minerais est incomparablement inférieure pour la raison que les Allemands ont des mines qu'ils exploitent, tandis que nous laissons dormir les nôtres. Et pourquoi cela? Parce que, depuis de nombreuses années, on ne nous en accorde pas l'exploitation! Lorsque les événements redeviendront normaux, nous nous trouverons en présence de ce fait singulier que nous aurons une législation minière considérée comme caduque parce qu'elle est trop ancienne, et que nous n'en avons pas établi une nouvelle qui nous permettrait d'exploiter notre sous-sol. La France, depuis quinze ans, n'a aucun régime minier. Il y a actuellement au Ministère des Travaux Publics plus de quatre cents demandes de concessions qui dorment d'un profond sommeil dans les cartons, depuis des années. Depuis le commencement de la guerre, à peu près deux cents demandes ont été présentées qui n'ont

reçu aucune espèce de réponse. Or, quand la guerre sera finie, ce dont nous aurons le plus besoin, ce sont les malicres premières.

C'est par le Iravail qu'on peut obtenir la reconstitution du capital détruit. 0"^^'^ que soit la conception qu'oji ait sur Téconornie politique, il n'y a que deu\ mnyons pour un peuple de s'enrichir : ou bien travailIfM' de façon productive, ou bien piller son voisin. Par conséquent, l'important pour nous, après la guerre, sera d'avoir, en même temps que les matières premières, des instruments de travail. Tout ce qu'on pourra nous dire, tous les encouragements qu'on pourra nous donner, si nous sommes dans l'impossibilité d'exploiter nos richesses nationales, de par une législation absente, seront lettre morte, attendu qu'on ne peut pas dire à un homme de travailler si on ne lui met rien dans la main.

Si nous passons de la France aux pays alliés, nous y voyons deux grands pays : l'Angleterre et les Etats-Unis. L'Angleterre présente une situation toute parti/^ulière parce qu'elle se compose d'une île et de colonies d'ime richesse incalculable, et qu'elle possède une marine, la première de toutes. Les Anglais se tireront d'afTaire avec leur marine et leurs colonies, ainsi qu'avec leurs énormes manufactures qui n'auront pas subi les atteintes des actuelles dévastations.

AUX Passons aux Etats-Unis : les Etats-

ÉT ATS- UNIS. Unis forment un continent dont la richesse productive est incalculable; on peut dire que dans ce pays on a absolument de tout; on y manque si peu de quoi que ce soit, qu'en ce moment, si nous vivons, si nous mangeons, c'est grâce à eux. Le pre-

mier remerciement que nous avons à leur faire est de bien vouloir se restreindre alin qu<3 nous puissions vivre.

Les Etals-Unis ont aussi un avantage sur beaucoup d'autres pays ; ils ont une ailiiiiiahle Cuiislilution; je n'enlends pas dire ici qu'ils ont une admirable constitution physique cuuune nous pouvons nous en rendre compte en vuyant les soldats qu'ils nous envoient, mais une admirable Constitution politique.

Cent trente années d'un développement ininterrompu ont lortillé les Américains dans Taniuor de ^ leur Constitution politique, la plus pai laite que des €tf^ hommes libres se soient jamais donnée.

Quand un homme trouve chez nous l'existence mesquine, quand il en a assez de la misère, parfois de la tyrannie, quand il aspire à des horizons plus étendus, quand il a soif d'un avenir que ses devanciers lui ont fait entrevoir gros de séduisantes promesses, il s'emoarque pour l'Ainérique. Là un champ merveilleux s'ouvre à ses aptitudes diverses, a son activité.

Le sol des Etats-Unis possède, sur son immense étendue, tout ce qu'un pays peut souhaiter de ressources naturelles et en (juanlités |)Our ainsi dire illimitées. S*agil-il de productions agricoles? iJe nouvelles terres, sous tous les climats, s'ollreiit sans cesse à de nouveaux exploitants : coton, céréales, bois, maïs, sucres, pâturages, fruits et légumes de Californie, tabac de Virginie; le monde entier est leur tributaire.

S'agit-il de richesses minérales? Leur sous-sol en recèle de toutes sortes : houille, anthracite, pétrole,

188 QV ALLONS-NOUS?

gaz naturels, minerais, cuivre, gîtes ferrugineux, soufre natif, pliosphates fossiles et ces métaux rares que i'industrie moderne appelle de plus en plus à une utilisation rationnelle grâce à la houille blanche plus abondante aux Etats-Unis qu'en toute autre contrée.

Exaltées par la vue de tant de richesses à cueillir, l'activité, la confiance, l'audace de ce peuple ne connaissent plus de limites. Il s'est fait des ressources de son pays une conception qui touche à l'idolâtrie.

Ne dites jamais à un Américain qu'une matière première, découverte ailleurs, manque aux Etats- Unis : il ne vous croirait pas.

Ainsi, ce développement prestigieux de l'Union américaine s'explique par trois causes : l'admirable système de gouvernement qui la régit, la sélection des individus qui l'ont peuplée, les incalculables richesses que le sol offre à exploiter (1).

La mentalité fondamentale de l'Américain est l'amour de son pays; c'est par là qu'il a formé un grand peuple.

L'INDUSTRIE L'exameu de l'Allemagne nous mon- ALLEMANDE. [j-q une Origine bien différente. Les Allemands ont commencé par être très pauvres, très modestes; puis, comme ils se trouvaient être les voisins d'une nation de proie qui s'appelait la Prusse, ils se sont laissés envahir par celte nation qui a du reste le talent, depuis deux siècles et demi, de toujours vivre par la guerre au détriment de ses voisins; et, grâce à ce voisinage, grâce à cette accom-

(1) Etals-Unis — France^ par Victor Cambon.

modatîon qu'ils ont faîte de leur propre nature à la Prusse, ils sont arrivés à ôtre victorieux dans des guerres successives, depuis le premier Empire. Et ce sont ces victoires qui ont fait d'eux un peuple absolument impérialiste. Mais, simultanément, c'était un peuple laborieux, et c'est ce point de vue que j'envisage, parce que c'est le seul qui nous intéressera dans l'avenir. Pour le moment, la guerre effroyable qui ensanglante le monde développe en eux la barbarie que vous savez, mais lorsque la guerre aura pris fin, ils retrouveront les qualités qui avaient fait d'eux un peuple éminemment commercial et industriel en même temps que d'une productivité agricole extraordinaire.

Ils ont fait régner la science d'une façoa régulière, suivie, dans toutes les affaires industrielles et agronomiques; ils n'ont rien abandonné au hasard ou à la routine. Au point de vue commercial, ayant organisé leur industrie de telle façon qu'ils eussent les meilleures conditions pour exporter les produits avec lesquels ils s'enrichissaient, ils ont étudié, avec la réflexion qui est le propre de leur tempérament, les meilleures conditions d'associations entre producteurs et vendeurs et les meilleures conditions de vente qui pussent être imaginées. La caractéristique des Allemands est, après avoir beaucoup réfléchi, de se conformer toujours aux déductions et d'aller jusqu'au bout avec toutes les conséquences qui s'ensuivent. Ils sont arrivés à déterminer que la meilleure usine pour faire un produit quelconque était la grande usine; que la meilleure organisation industrielle était la fusion des intérêts les uns avec les autres et pas du tout la liberté que nos éconamistes

classiques français ont tant vantée; l'association y est pour aînsî dire obligatoire entre les producteurs d'un m^me pompnrtîmont de production.

Ils ont, en nru^me temps, déterminé les meilleurs mnvens pnnr vendre un produit non pas par une habileté personnelle pins srrande que d'autres, ni par le cbnrme qu'ils n'ont Jamais possédé, mais par une véritable srienre de la vente. Et comme ils ont toujours suivi les conséquences de la doctrine et des expériences qui avaient réns«î. ils les ont appliquées invariablement dans le monde entier.

Ces cboses ont besoin d'être dites pour démontrer la nécessité qui sMmpose aux Français de toutes professions de réfléchir, de calculer, de prévoir et de travniller en commun, sans quoi un grand nombre de nos sociétés industrielles ne seront plus viables et sont dés à présent condamnées à une fin prochnine. Que chacun s'efforce de n'être point de celles-là.

L'INDUSTRIE L'industrie américaine a une tout AMÉRICAINE, autre allure. Elle a commencé à être alimentée par des matières premières d'une abondance et d'une facilité d'extraction remarquables; elle n'a donc pas eu besoin de les économiser; par contre, elle s'est fout de suite trouvée aux prises avec la rareté de mnin-d'œiivre. malgré une immigration d'hommes qui allait toujours croissant; mais comme, d'autre part, la productivité croissait encore plus vite, FAmérique a toujours été à court de maind'œuvre. Possédant des matières premières en surabondance et de la main-d'œuvre en déficit, elle a gaspillé ses matières premières et économisé sa

main-d'œuvre. L'économie de main-d'œuvre a toujours été la préoccupation des Américains, tandis que c'est seulement depuis quelque* années qu'ils ont commencé à rationner les matières premières, tout en en augmentant le rendement par rapport au capital employé et à la main-d'œuvre disponible. La caractéristique de l'industrie américaine est que chaque chef d'industrie, comme chaque ouvrier, cherche, par tous les moyens possibles, à accroître le rendement de son travail. Naturellement, le machinisme a été l'instrument de cette augmentation; c'est pourquoi nous voyons que la mécanique a pris aux Etats-Unis une importance et a atteint surtout une perfection qui fait notre stupéfaction.

Cette question a préoccupé la plupart des grands hommes d'affaires américains et a fait l'objet d'études prolongées et attentives, surtout de la part d'un homme dont le nom est sur toutes les lèvres, FTédérîc Taylor.

LE Frédéric Taylor a voulu mettre sous

TAYLORISME, une forme doctrinale, dans une sorte de code, à la suite d'expériences nombreuses et prolongées, le moyen de faire rendre au bras humain et à la machine le maximum de ce qu'ils peuvent rendre dans des conditions données; à la machine, sans >'inquîéter de sa fatigue, et à l'homme, au contraire, en s'înquiétant scrupuleusement de sa fatigue; il s'agit de ne jamais faire faire à un homme un mouvement inutile au but proposé et d'imposer à la machine le maximum de ce qu'elle peut produire.

Quand on visite ces usines aménagées rationnellement aux Etats-Unis, et elles sont innombrables, on

192 ou AI.LONS-NOUS?

est frappé des soins minutieux avec lesquels sont répartis au personnel l'éclairage, la propreté, la ventilation, le chauffage et m(^me. en été, le refroidissement des locaux. L'influence de ces éléments sur la •^anté des travailleurs et sur la valeur en quantité et en qualité de leur travail a été reconnue considérable.

Ainsi, non seulement les ateliers sont alimentés constamment d'air filtré et chauffé en hiver, mais, pendant les chaleurs de l'été, ce même air est ramené artificiellement à une température de 15 à 18 degrés par des canalisations réfrigérées. La promenade la plus agréable que l'on puisse faire à New- York ou Philadelphie par une Journée de grosse chaleur est la visite d'une manufacture.

Aucun des adversaires de Taylor n'a signalé cette attention humanitaire qui procède au premier chef de l'application de sa méthode.

Celui qui, avant la guerre, alors que nous connaissions mal nos ennemis, aurait prétendu que cette hostilité est une suggestion allemande eût été trai*é de visionnaire. Aujourd'hui que tout le monde a pu apprécier leurs procédés, leurs préparatifs cauteleux en temps de paix, leurs efforts tenaces à substituer Içs productions allemandes aux nôtres, on se refusera sans doute moins à tenir cette opinion pour exacte. On sait quelle influence exerçait la sozialdéraokratie germanique sur nos organisations ouvrières. Or, quand on voit les résultats prodigieux qu'assure à toute entreprise une taylorisation bien conçue et judicieusement exécutée, on comprend que l'intérêt manifeste des Allemands était de nous empêcher d'adopter des méthodes qui nous auraient permis de concurrencer leurs industries.

Tout porte h rroîre qu'ils s'y sont emplovf^s et In sn£rîrp>tîon survit à In niplure rîps rolntions. Tl fnnl rernnnnîfre on mi^mo tpmp> (fiiVIle o>t enirplonne ^vnce h des erreurs commises ici et là par quelques pn Irons.

Pnrmî ceux qui ont essayé le ?y?t6me Taylor, certnins ont érhoué fnnîe rlMnlellîaenre et de ténnrité, soit de leur pnrt, soit de leurs sous-ordres: d'nulres, au confrnire. ont réus«;î et même trop bien. Il est alors arrivé que l^s salaires du personnel faylorîsé se sont trouvés tellemont arcru? par les primes à la produpfinn que les patrons ont été épouvantés de rénnrmîté de res rémunérations et qu'ils ont nrbîtrairement diminué le^ prix de base et les prîmes. Quirnnque a opéré ainsi a détruit de ses propres main? le merveilleux instrument de prospérité qu'est le système Taylor, par-re qu'il a égoî^tement faussé In ponreption de son créateur, la pensée maîtresse de Taylor étant que le surcroît de production profite aussi équitablement h l'employé qu'à l'employeur.

A cause de l'efTroyable destruction de vies bumaînes qui s'arromplit. une plus erande produrtivîté individuelle s'imposera. Le moment sera venu d'appliquer la formule américiiine :

« Ne faîtes jamais faire à un homme un travail qui peut être exécuté par une machine. »

Qui se complète de celle-ci :

« Organisez vos services âe telle sorte fjue personne ne se fatigxie à des mouvements inutiles, but de Vexploitation, »

Et une telle organisation peut s^appîiquer à tout.

Un intéressant exemple de taylorîsntîon pratique est celui qu'a donné le capitaine d'artillerie retraité Hallat, qui avait utilisé ses loisirs, avant la guerre, à étudier le taylorisme pour en faire Tapplication dans ses champs ou ateliers. Rappelé au service, il a été mis à la tôte des jardins militaires de Saint-Germainen-Laye. On lui a donné un certain nombre d'hommes estropiés à la guerre, de valétudinaires, de convalescents, et une assez grande quantité de terrain à cultiver; les gens qu'il avait sous ses ordres appartenaient, les uns à des professions sédentaires, d'autres à des métiers manuels; parmi eux on comptait aussi des maraîchers et des jardiniers.

A un moment donné, il s'agissait de planter des choux. II a alors divisé le terrain comme il faut le faire pour planter des choux, puis a réparti ses hommes et a dit à ceux qui n'y connaissaient rien ; « Vous allez venir avec moi et vous allez planter des choux sous mes ordres. » Ceux qui connaissaient la culture ont dit : « Nous savons comment nous y prendre. »

— Vous savez, c'est très bien : alors vous allez les planter à votre guise, moi je vais les faire planter suivant mes idées.

II a alors distribué les gens qui ne savaient pas planter des choux de la façon suivante : un homme marchait devant le long d'un cordeau, donnait un coup de pioche à des endroits déterminés; derrière lui en venait un autre avec un plantoir qu'il enfonçait dans le sol ameubli par le précédent; derrière ces deux hommes un troisième qui, portant un panier rempli de plants de choux, en mettait un dans chaque trou; derrière lui venait un autre travailleur

LE (SOUP D'ÉPAULE AMéRICAIN 195

qui, arec un instrument, fermait le trou, puis, derrière encore, un porteur d'arrosoir pour donner un peu d'eau à chaque plant; enfin, un dernier travailleur muni d'un râteau aplanissait le terrain. Celui qui tenait le panier avait à sa disposition un aide qui, chaque fois que le panier était vide, le remplaçait par un panier plein sans le déranger de la ligne de travailleurs; de même pour celui qui était chargé d'arroser : on avait un tonneau monté sur une brouette et à mesure que l'arrosoir se vidait, l'aide le remplaçait. Plusieurs équipes travaillaient de îa même façon.

Pendant ce temps, les jardiniers ae profession plantaient aussi leurs choux. Or il arriva, dès le premier jour, lorsqu'on compara le travail, homme par homme, de ceux qui savaient planter des choux et de ceux qui n'en avaient jamais planté, que ces derniers avaient fait trois fois plus de besogne que les premiers.

Voilà en quoi consiste le taylorisme, même appliqué au plantage des rhoux!

L'AIDE Les Américains nous auront rendu un MILITAIRE, grand service s'ils arrivent à propager cette méthode parmi nous, parce qu'elle nous permettra de sortir de nos vieilles habitudes en prenant les leurs. Mais avant de nous donner leurs habitudes de travail, ils vont nous aider à )eter hors de nos frontières l'ennemi qui nous étreint. Sur ce point, je voudrais bien inspirer au cœur de chacun la reconnaissance profonde que nous leur devons pour cette aide militaire qu'ils vont nous apporter.

P«ndant das années, Ids Américains ont été pour

nous des neutres bienveillants, nous prodiguant leur travail pour nous procurer des instruments de combat. Puis un jour est venu où ils sont devenus non seulement des auxiliaires, mais des alliés puissants et généreux. Quelle ne doit pas être notre reconnaissance vis-à-vis de ces hommes, lorsque nous réfléchissons à Tacte que des millions d'Américains ont accompli! Imaginons par la pensée ces hommes d'affaires de Chicago ou bien ces fermiers du Far- West dont la profession pacifique est de faire pousser du blé et de gagner des dollars, ces hommes qui pensaient couler toute leur vie dans la sécurité la plus complète, ayant Thahitude du confortable dont nous n'avons aucune idée, ni dans nos villes, ni dans nos campagnes, pensant que rien, dans leur vie, ne serait troublé par des événements extérieurs; imaginons ces hommes transportés tout d'un coup dans cette conception nouvelle de la guerre européenne. L'Europe, pour eux, qu'est-ce que c'était? Un continent vieilli dans lequel grouillait un tas de peuples qu'ils ne connaissaient pas, une espèce de manteau d'Arlequin de gouvernements de toutes sortes avec des habitudes désuètes, des outils surannés et dont ils ne s'inquiétaient guère de recevoir des nouvelles ou de vagues produits. Tout d'un coup, à l'appel du Président (out-puissant de leur république, ils se sont décidés à partir pour l'Europe, à traverser l'Atlantique, à prendre les armes pour défendre un pays ou un certain nombre de pays menacés par la tyrannie, par l'impérialisme d'un autre peuple.

Voilà ces hommes qui se lèvent, prennent les armes et qui, habitués à l'indépendance, se plient à uno discipline militaire qu'ils n'ont janasis connue. Il» dé-

LE GOUP D'ÉPâULB AMÉRIGMN 107

barquent chez nous. Pour combien de temps? Ils ne savent : deux ans, trois ans, plus peut-être. Pendant tout ce temps, ils ne reverront ni leur pays, ni leurs enfants, ni leurs femmes; pendant ce temps, ce sera peut-être pour eux la ruine. Croyez- vous qu'il y ait quelque chose au monde de plus extraordinaire?

Ainsi nous nous trouvons en présence de ces hommes qui ont réfléchi, qui ont admis comme une chose naturelle de défendre un peuple contre un autre peuple qui voudrait Tasservir. N'oublions pas qu'au point de vue politique les Américains, malgré toute leur audace, sont les gens les plus réfléchis; ce n'est pas parce qu'on leur ordonne une chose qu'ils la font, ils la font d'eux-mêmes, ils se condamnent volontairement à la discipline qu'ils ont résolu d'accepter. Et ce sentiment du devoir a gagné leur peuple tout entier.

Page 1