LE GRAND AIR
Dès les premiers mois de la guerre, tout le monde a été frappé du remarquable état de santé dans lequel se maintenaient nos héroïques poilus. Bien souvent les journaux Tout constaté avec satisfaction. La belle mine des permissionnaires revenant du front donnait confiance à ceux qui restaient calfeutrés à Tarrière. Quarante mois se sont écoulés, et cet état a persévéré.
On a voulu Tattribuer à la précision des services d'intendance. Rendons hommnge, je le veux bien, à cette administration, tout en faisant observer qu'il lui est relativement aisé, puisqu'elle dispose de milliers et de milliers de camions automobiles que ses prédécesseurs ne possédaient pas, de ravitailler des armées qui, pendant plus de trois ans, sont restées sur place.
Mais, ce témoignage rendu, disons que Theureux état sanitaire des troupes démontre encore autre chose. Il démontre, ce que prêchaient les hygiénistes — à peu près toujours dans le désert — que les hommes sont faits pour vivre en pleine campagne et non point agglomérés, en masses superposées, dans l'air vicié des grandes villes.
Même dans les tranchées, exposé au froid et aux
intempéries, même dans les plus étroites cagnats où Tair malgré tout circule, l'homme résiste à merveille, et, n'étaient d'une part les marmites et les gaz asphyxiants, d'autre part les maladies qu'engendrent les distractions téméraires, on pourrait dire que ce retour pendant de longs mois à l'existence de nos premiers ancêtres est profitable à la race. La vie dans les cavernes vaut mieux que la vie dans les casernes.
Voilà une leçon de choses concluante qui vaudrait que dorénavant on l'appliquât. Que de leçons nous aurons à appliquer quand les difficultés de la paix auront succédé aux horreurs de la guerre!
Ceux qui pensent que la race française pourra se relever de cette secousse — ce dont je doute fort à cause de l'alcool — devront engager une lutte sévère en faveur de l'hygiène.
Nous lisons chaque jour de sentimentales lamentations au sujet de la tuberculose. Des âmes généreuses offrent des dons magnifiques pour soigner et secourir les tuberculeux. Que penseraient-elles de commencer par en supprimer la cause? Savent-elles qu'il est une catégorie d'hommes qui y sont moins que toute autre exposés? Les marins et les mariniers: encore des particuliers qui vivent un peu comme nos poilus dans leurs tranchées et leurs abris.
Il serait plus utile à notre race de lui- construire des habitations saines que d'employer des millions par douzaines à soigner et à faire vivre des individus inguérissables et capables cependant d'engendrer à leur tour d'autres êtres qui ne sont que des déchets d'humanité. Ceci est antisentimental, Spartiate, je l'accorde, mais logique. Au risque de passer pour
Inhumain, je prétends que Tintérêt de la collectivité passe avant celui de l'individu.
Le pays que nous peuplons, insuffisamment d'ailleurs, est le plus salubre du monde; mais l'habitat que nous y dressons aux masses est le plus antihygiénique que l'on puisse rêver, et, loin de s'améliorer avec les enseignements de la science, il n'a fait qu'empirer jusqu'ici. Les villes s'accroissent et les espaces diminuent; le nombre des maisons augmente, le cube d'air par habitant se réduit et cet habitant se trouve de jour en jour plus éloigné des lieux où l'air est pur et où le soleil resplendit.
Les méridionaux ont parfaitement reconnu que leur mistral a du bon, puisqu'un vieux proverbe dit que la Provence serait venenosa, si elle n'était pas ventosa. De plus, ils attribuent généreusement au soleil toutes sortes de vertus sanitaires qui les dispensent de balayer leurs rues.
L'astre du jour et le vent du septentrion travaillent en leur lieu et place.
Moins heureux, les hommes des régions froides ou simplement tempérées ont besoin, pour se bien porter, de courir à la recherche de ces bienfaiteurs, au lieu de les voir entrer spontanément chez tîux. La propreté, elle aussi, leur est une nécessité.
Un de mes amis, qui a vécu très vieux, bien qu'il fût tout petit mangeur, avait coutume de dire que l'homme a surtout besoin de sommeil, de soleil et de savon : précepte utile entre tous en ces jours pénibles où le pain va nous manquer.
Les Français sont traditionnellement portés à considérer la science comme une chose qui s'apprend,
mais qui ne s'applîfjiie pas. Le professorat officiel leur en donne, d'ailleurs, Texemple; car Thygiène est enseignée dans une foule de chaires, par de^ hommes éminents qui, rarement, se soucieraient de choisir une maison répondant aux principes qu'ils émettent. Ils seraient étonnés les premiers qu'un architecte en eût cure en la construisant ; et, comme un tel immeuble serait un phénomène inédit, vraisemblablement il ne trouverait pas de locataires.
On n'a certainement jamais vu en France un fonctionnaire supérieur s'enquérir de la salubrité des locaux alTcctés à son personnel. Pourvu que les tables, les sièges et surtout les cartons y puissent trouver place, les employés devront s'en contenter sans mot dire. Je défie qu'on trouve dans Paris un seul bureau public qui ait le cube d'air — les fameux 15 mètres cubes — réglementaire, dès qu'il y a seulement dix personnes étrangères, au service. Pendant les longs quarts d'heure d'attente nécessités par l'exiguïté de ces bureaux et l'insuffisance du nombre des employés, on peut se livrer à toutes sortes de réflexions et de calculs en attendant son tour. J'ai très souvent évalué à 100 personnes <à la fois Taffluence des gens qui se relayaient durant toute une après-midi dans un bureau de poste de 200 mètres cubes.
Et dire que les malheureux plumitif?, qui s'asphyxient lentement là dedans, ont passé des concours, postulé pendant des années et sollicité des tas de parlementaires pour oblenir l'avantage de venir s'atrophier dans cette atmosphère méphitique!
Philanthropes qui vous proposez de combattre la phtisie et le rachitisme, ne manquez pas d'aller de
temps en temps dans les administrations publiques repérer les candidats à vos largesses!
Alors que l'Etat ou la ville dojanent l'exemple de rinsouciance la plus absolue envers leurs serviteurs, il serait plutôt surprenant que les propriétaires d'immeubles ne les suivissent pas. En réalité, les classes pauvres dans nos grandes villes ne disposent guère pour logements que de taudis. Disons tout d'abord qu'elles y sont tellement accoutumées, que moralement elles n'en souffrent pas; mais je montrerai plus loin que leur économie physiologique ne s'en accommode pas du tout. Sauf un tout petit nombre de cités ouvrières, les familles populaires ne trouvent à Paris que des maisons sordides ou de^ immeubles d'un loyer trop élevé.
Le moraliste ou le sociologue qui parcourent le quartier de Saint-Séverin et les alentours de la rue Saint-Martin en reviennent désespérés^ après avoir constaté que toutes les maisons y sont un défi à l'hygiène. Et le malheur est que plus elles sont malsaines, plus nombreux y sont les locataires : le quart au moins y deviennent tuberculeux.
Dans d'autres quartiers il en est de moins anciennes, mais tout aussi défectueuses : au faubourg Saint-Antoine, à Ménilmontant, à Montmartre.
Et combien d'immeubles ont été construits depuis trente ans contrairement à toutes les règles du bon sens et de la salubrité!
Paris est peut-être la ville du monde où Ton s'est le moins préoccupé, en bâtissant, du budget que les futurs habitants peuvent affecter à leur logement. On peut y voir des rangées de soi-disant immeubles économiques où les loyers varient de 1.200 à 1.800 francs.
Sans doute, avec certains salaires actuels, ces prix pourraient être abordés par tels ou tels ouvriers, si, dans les mêmes rues, toutes les trois ou quatre maisons, ils ne se trouvaient pas, matin et soir, face à face avec le plus redoutable des percepteurs de contributions; j'ai nommé le bistrot, infranchissable obstacle à tout relèvement de notre pays.
Quelques parlementaires, qui appartiennent ou à la catégorie des naïfs ou à celle des mystificateurs, font en ce moment miroiter, devant le public qui commence à s'émouvoir sérieusement, un certain projet de loi qui combattrait l'alcoolisme tout en le ménageant. Ils nous font part de leur intention de frapper les spiritueux de droits tellement élevés que chaque petit verre coûterait au minimum 40 centimes. Ces honorables ménageurs de chèvre et de chou ignorent ou feignent d'ignorer que l'homme le plus miséreux trouve toujours de l'argent pour satisfaire sa passion favorite : 40 centimes? il les donnera pour chaque petit verre et se rédimera pour tout le reste. Le premier des sacrifices sera celui du confort de l'habitation. On dépensera s'il le faut 100 francs par mois chez le marchand de vins, et toute la famille grouillera dans une turne à 80 francs par trimestre.
Un cercle vicieux dont il ne peut s'évader enferme l'ouvrier : ses dépenses au cabaret l'empêchent de se loger convenablement et, comme le taudis qui lui sert de gîte le dégoûte, il passera toutes ses heures de repos au cabaret.
Si l'humidité, la crasse, la promiscuité dans le logis sont une cause de déchéance physique et morale, son exiguïté et son manque d'aération en sont une plus grave encore. L'hiver on ferme tout, et la famille
s'asphyxîe lentement; Tété on ouvre la fenêtre sur quelque cour nauséabonde et la même famille s'empoisonne.
Tous les hygiénistes ont associé la question de Talcoolisme et celle de l'habitation, et dans les pays où l'on a réalisé les améliorations nécessaires au lieu d'en parler perpétuellement sans les appliquer, on s'est efforcé de construire pour la masse peu fortunée des habitations saines. De là ces milliers et milliers de colonies ouvrières qui font plaisir à voir dans la banlieue des cités industrielles de Suisse, d'Allemagne et des Etats-Unis. Je ne parle pas de l'Angleterre qui la première a donné l'exemple du home confortable.
En Allemagne, ces habitations sont généralement construites par les firmes elles-mêmes pour leurs collaborateurs. Chacun sait que le rendement d'un ouvrier bien portant est supérieur à celui d'un homme anémié. De plus, afin d'écarter les tentations que lui offre le cabaret, on ne manque pas de doter chaque logement d'un jardinet et d'un petit abri pour une basse-cour, de sorte que l'homme prenne plus de goût à son intérieur qu'aux délices de l'assonmioir.
En Amérique, au contraire, les industriels ne s'occupent guère des installations de leur personnel; mais partout se trouvent des entrepreneurs qui veillent. A peine une usine est-elle en construction qu'ils s'empressent d'élever de leur côté de petites villas pour loger les futurs ouvriers. Là-bas ces modestes habitations sont en bois; on les achète toutes faites à des industriels qui les vendent déîr>o,Rtées, exactement comme ils yoaç Ti''/reraiept ^ne machine à va-
peur 011 lin mf^tîer à tisser. Alignées le long de Tastes avenues planlées d'arbres, elles sont d'un aspect tout à fnil aflrayant.
On sMmngine difficilement chez nous combien ce confort à !a mnison rend TAmt^riqne séduisante aux innombrables ^migrants qui. après avoir fui la misère el les masures malsaines des vieilles villes européennes, se trouvent tout d'un coup transportés dans des habitations où ils trouvent, suivant la formule, le jour, l'air, l'eau, le gaz, l'électricité et même le chauffage, car la plupart sont reliées à la conduite publique de vapeur provenant d'une chaudière centrale. Aussi la métamorphosa physique et morale de ces hommes est-elle stupéfiante. Ne leur parlez plus de retourner aux taudis qui les ont vus naître. Si deg regrets chargeaient leiirs cœurs le jour où ils quittèrent leur patrie, plus rien ne leur dit d'aller retrouver l'existence misérable qu'ils y ont laissée.
11 faut passer l'océan pour constater l'infiuence du milieîi sur la psychologie humaine. Tels raffinements qui leur auraient semblé un superfiu inaccessible deviennent en un clin d'œil indispensables h ces déracinés ; el le résullat aufomalique du changement est que la famille fait souche de ces enfants robustes qui constituent la belle race américaine.
On ne peut qu'être frnppé du manque général de ces notions dont en France le public donne universellement la preuve. Chez nous on s'occupe de tout, excepté de donner aux citoyens le plus précieux des biens, la santé. ♦La réfiexion et la logique ne sont point nos vert uft. One les appartements, cafés, chambres f rbô ter, "^ salles de spectacle, wagons de cbemins de fer soient malpropreè €f îRSufûsamment aérés,
bien peu de gens y prennent garde ; le commun des mortels se préoccupant surtout d'éviter les couranls d'air. Toute l'éducation de la nation est à faire à ce sujet. Aux petits enfants de l'école primaire, aussi bien qu'aux messieurs de l'école polytecti nique, il faudrait enseigner que l'iiomme et les animaux, par la rcs{)iration pulmonaire et par la respiration cutanée, engendrent des toxines qui se propagent dans l'atmosphère confinée et la rendent asphyxiante, si elle n'est pas éliminée et remplacée constamment par de l'air pur.
La ventila tion des lieux habités est une précaution qu'un architecte dans les p;iys civilisés ne néglige jamais. Elle a surtout pris une importance capitale depuis qu'on substitue au chauffage par cheminée le chaufTage par radiateur. Une gaine de cheminée est un agent de perpétuel renouvellement d'air; supprimez-la et fermez portes et fenêtres, et voilà les occupants soumis au régime de l'air vicié, où l'homme lie peut pas séjourner impunément.
Je voudrais appuyer cette assertion d'une expérience sans réplique.
Alors que nous suivions, il y a quelque quarante ans, un cours de physiologie, notre professeur avait imaginé l'expérience suivante :
Dans douze petites cages alignées, hermétiquement closes, il enfermait douze lapins d'âge et de vigueur identiques; chaque cage communiquait avec ses deux voisines par un pelit tube qui servait à l'aération, de telle sorte que l'air qui se répandait dans la première, sous l'influence d'un très faible tirage, tra- Tersait successivement les onze autres.
Une Titre permettait de regarder ce qui se passait dans l'intérieur des cages, et une écluse servait à distribuer à chaque prisonnier sa nourriture quotidienne, sans rentrée d'air extérieur.
Au bout de peu de jours, le douzième lapin, celui qui recevait l'air vicié par la respiration des onze autres, donnait des signes manifestes et de plus en plus graves de dépression et d'abattement; le onzième ne valait guère mieux, le dixième et les autres étaient de moins en moins affectés suivant leur rang dans la série. Puis, tandis que le premier lapin restait gaillard et dispos, le douzième, le pauvre ! ne tardait pas à succomber, suivi de près par le onzième, et ainsi de suite jusqu'à celles des cages où Tair se maintenait encore suffisamment respirable. Ainsi était démontrée l'influence fatale de l'entassement et du manque d'air pur sur les êtres animés.
Administrateurs de la cité, qui tracez des rues ; architectes qui construisez des immeubles ; locataires qui choisissez des appartements, avant d'arrêter votre décision, pensez toujours au douzième lapin!