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LES ÉTATS UNIS, LA SUISSE ET ^ALLEMAGNE

J^avaîs été appelé en Suisse, par un ofQcîer interné, afin d'y porter une parole française à nos « poilus » internés depuis un an, quelquefois depuis deux ans et demi, dans ce pays si hospitalier qui nous avoisine. Je tiens à nommer ici le lieulenant Féron, parce qu'il a accompli une œuvre extrêmement remarquable auprès des internés souffrants, malades, qui se trouvent en grand nombre à Leysin. Ils étaient là de 900 à 1.000.

Le lieutenant Féron est blessé sur toutes les parties du corps; je ne sais comment il est revenu de la bataille; Il traîne la jambe, a un bras ankylosé, il est à chaque instant obligé de se mettre au lit pour soigner des blessures qui se rouvrent, et malgré cela il s'est efforcé d'instruire, de moraliser et de distraire les 900 pauvres Français qui sont autour de lui. Cette œuvre, il Ta entreprise en cherchant, parmi ces internés, des collaborateurs capables d'instruire leurs camarades. Depuis deux ans déjà, il a commencé ce travail; il a d'abord rencontré quelque résistance, ou plutôt de l'inertie; puis il a eu la aonsolation de réussir. Chaque jour amenait de nouyeaux adhérents à ses réunions quotidiennes, dont

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il variait le programme, faisant un jour un cours sur un objet technique, un autre jour sur un objet économique; bref, il cherche, non pas à faire oublier la patrie à ces pauvres gens, mais à leur faire oublier leurs ennuis, leurs souffrances. La plus grande souffrance qu'ils éprouvent est en effet Tennui, cet ennui qui provient de la demi-captivité dans laquelle ils se trouvent, et, pour ceux qui sont à Leysin, de Pétat de santé dans lequel ils sont tombés.

Au bout de ces deux années, aidé par un Français de cœur comme lui, M. Galliot, M. Féron est arrivé à changer la mentalité de ces hommes, que Toisiveté, Tennui avaient rendue assez inquiétante : leurs têtes se montaient, leur esprit travaillant dans le vide; et, comme toutes les fois que Tesprit d*un certain nombre de gens réunis travaille dans le vide, il se tourne plutôt vers le mal. Le lieutenant Féron est parvenu à les en arracher grâce à des efforts soutenus, dans lesquels il a été aidé par des collaborateurs qui se sont associés d'une façon absolument dévouée à son œuvre. M. Féron, ingénieur dans un département du Nord de la France, a réussi non seulement à instruire ces hommes d'une façon didactique, mais encore à leur faire construire des ateliers et produirie des objets qui leur assurent un certain pécule.

Il m'a demandé d'aller parler à ces prisonniers. Je m'y suis donc rendu en me demandant un peu ce que j'allais leur dire, avec l'idée de m'inspirer des circonstances, des causeries que je pourrais avoir avec ces bons patriotes, pendant les quelques heures qui précéderaient la conférence.

Je me suis aperçu que, parlant à ces hommes, il était Inutile de leur « bourrer le crâne », pour «d-

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ployer l'expression consacrée, de leur faire de la littérature sentimentale; cela n'aurait pas pris du tout. Ils étaient, dans ce moment-là, presque intoxiqués par Tactive propagande faite en Suisse autour d'eux par les Allemands. Cette propagande consistait particulièrement à nier le principal danger qu'ils courent aujourd'hui, c'est-à-dire le danger de l'intervention américaine. Ils disent que les Américains ne se sont mis en guerre que pour empêcher les Alliés d'être écrasés et, par là, pouvoir récupérer les dettes que les Français, les Anglais, les Italiens ont contractées envers eux. Ce serait donc une guerre intéressée.

Puis ils ajoutaient que, grâce aux sous-marins, il ne vient presque point d'Américains en Europe, que d'ailleurs ils ne pourraient arriver que dans un an ou deux, alors qu'eux, les Allemands, auront détruit les troupes alliées.

Il s'agissait de lutter contre cette propagande-là. J'ai donc résolu de parler des Américains, de dire combien ils sont gens travailleurs, quelles sont leurs méthodes de travail, leur activité, la façon expéditîve dont ils exécutent les choses. Je les al montrés acharnés d'abord à nous fabriquer des Instruments de combat et des munitions, et maintenant se rendant en foule dans les casernes, mettant les bouchées doubles pour ainsi dire, assurant la construction de navires Innombrables, ayant la perspective de lancer assez de bateaux armés pour se défendre contre les sous-marlns et même pour devenir un danger permanent et décisif contre eux, débarquant avec des divisions et un matériel formidable, capable de pilonner tout c« que J«s Allemandg pourraient nous

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opposer. Taî montré tout cela h ces « poîlns » întern(^s en Suisse, et je me suis npercii qu'an fnr et à mesure que je leur développaîs ces îdées, leurs figures se rnssf^rf^nnîent, î]s devenaient d'antres hommes. On sentait que l'espoîr cmbellîssaît leur âme. Je parlais à des Français qui, quelques instants auparavant, avalent « le cafard ». et j'en faisais des hommes tout h fait transfigurés : Ils reprenaient l'espérance, ceffe chose qui nous tient an cœur et quî souvent remplace la réalité, l'espérance que les Allemands, par leur propagande Intensive, avaient arrachée pour ainsi dire de leur cœur.

La propa,2:ande allemande se manifestait encore d'autre facnn, notamment par des Insinuations en faveur de la fjonférenre de Stockholm. La Conférenre de Stockholm n'était prise au sérieux par personne en Suisse, où tout le monde la considérait comme une mrnée allemande. Cette Idée était sî hîen ancrée, tant chez les Suisses du Nord que chez ceux du Midi, que. lorsqu'on a vu le parti socialiste français dis<*uter la fjuf'^tion et voter la participation de ce parti h cette Conférence, ce fut une véritable stupeur chez nos amis.

Le lendemain, les journaux allemands fje me trouvais alors h Zurirh) avalent entonné la trompette; Ils chantaient des Mnqmfîcnf, des Te Deiim, des Nunc dim\tîh, avec des titres en vedette, de toutes le^ grandeurs, exactement comme s'ils étaient entrés à Paris. Celui qui se fatsait remarquer par la joie la plus intempestive était précisément un journal que je connais bien, les Leipziqer Nfirhrirhfen; car au moment où j'habitais Leipzig, j'avais mes entrées dans ce journal, le plus pangerraanîste de toute l'Ai-

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iPTnagrne, pn rtîrii]i(*'rempnt rorgnne des grands juges de la cour siipr^^me de Loipzip:. tribunal qui est le foyer de Timpérlalisme le pins militant.

Ainsi, voilà un organe essentif^llement pangcrmanîste, qui jette des cris de triomphe, qui met comme titre en manrliette : Lpf^ Snriaîisfp^ frnnçnh iront à Storhholm. Or, en principe, pourquoi faisons-nous la guerre? Pour abolir le militarisme prussien. C'est la grande pensf^e exprimf^e avec juste raison par tous les pays de PAlliance : 11 semblerait donc que le parti socialiste dut avec tons les autres se mettre à la t/^te de cette îdf^e-là. Il semblerait que dans cette réunion de Stocl<bnlm on dût prononcer 1res vrnisemblnblement la décb<^ance du militarisme prussien, et cependant, cVst dans les organes du militarisme prussien que je trouve une joie débordante exprîm'^e à ce sujet! Significative comf^dîe.

Les Allemands exercent leur propagande à Taîde d'un c-rand nombre de leurs nationaux. Chaque jour arrîvpnt des pcrsonnncres allemands en Suisse; ils font des m<^tiers qu'on ne distingue pas ]>ien: tout ce monde-là intrisrue auprès des uns et des autres et tire des ficelle? dans tons les sens. Tl est assez difficile, en quelques jours, de bien d(^tcrminer leurs plans. Mais leur action est incessante.

Leurs efforts ne sont pas moindres au point de vue économique. J'ai m'^me appris le jour de mon départ, par une note insérée dans les journaux suisses, que les Allemands ont fait, h Berne, l'achat d'un vaste terrain derrière le Musée national, pour y organiser une foire annuelle allemande. Ils se sont dit, non sans raison, que la Suisse étant le séjour estival du monde touristique, ils feraient- dt

ces touristes les visiteurs de la foire, qui serait une foire ermtz de celle de Leipzig.

Les Allemands ne négligent donc rien de ce qui peut préparer pour eux une renaissance économique après la guerre et nous devrions bien en faire autant. Ils se servent absolument de tous les moyens et je crois qu'au point de vue économique ils auront bien des chances de renaître, si nous n'employons pas les mêmes armes qu'eux.

D'autre part, les Allemands cherchent, visiblement, à brouiller la Suisse avec l'Amérique. Les Américains ne ménagent pas les neutres, non pas qu'ils veuillent les faire renoncer à leur neutralité, mais parce que, avec le sens pratique qui caractérise les Yankees, ils se refusent à laisser pourvoir, par les neutres, nos ennemis des substances dont ils ont besoin.

Ainsi, la question s'est posée naguère des mesures nettes t prendre h l'égard des neutres. Les Américains ont fait valoir cet argument vis-à-vis des Argentins notamment; ils leur ont dit : « Vous ne voulez pas exporter de denrées alimentaires chez nos alliés; eh bien, nous allons voir chez vous si vous n'en avez pas dc> reste, et si vous ne voulez pas les expédier à nos amis d'Europe, nous ne vous expédierons pas de rharbnn. >> Le même procédé a été employé vis-àvis de la Suisse. A cet égard, il y a eu un échange de dépêches assez caractéristiques. Il y est dit que là Suisse ne comprend pas le point de vue adopté par le gouvernement américain.

Des dépêches annonçaient l'envoi m Amérique d'une mission suisse, qui fera appel aux sentiments de justice des Etats-Unis. « Or, il n'y a pas, répond le gouvernement américain, dans l'attitude des Etats-

Unis, de mauvaise humeur : il y a quelque chose de bien plus sérieux, il y a la logique implacable. » H semble difficile que cette mission puisse convaincre les calculateurs américains que 2 et 2 font 3. Que demande la Suisse? Elle demande la faculté d'exporter le bétail suisse en Allemagne et d'importer du blé américain en Suisse. Si la commission spéciale peut arriver à démontrer aux Américains que le bétail suisse ne constituera pas une aide aux ennemis de l'Amérique, alors la mission aura des chances d'être écoutée. Pour être tout à fait entendue, la mission devra garantir aux Américains que les navires transportant du blé pour la Suisse seront débarrassés du danger de torpillage; car le sentiment de justice qui anime les Etats-Unis les empêche précisément de comprendre pourquoi la Suisse livre du bétail à l'Allemagne sans courir aucun danger, et pourquoi les Américains devront courir des périls quand ils enverront des marchandises à la Suisse.

Les Américains estiment que dès l'instant où ils entrent en lutte, c'est pour que la victoire soit absolument décisive. Ils sont résolus à y sacrifier, je ne dirai pas l'esprit de leur Constitution, mais certaines parties de leur Constitution, puisqu'il^ ont adopté la conscription, ce qui est un phénomène inouï pour qui connaît l'Amérique. Il paraît, en effet, bien extraordinaire que des gens qui habitent les Montagnes-Rocheuses ou qui cultivent leurs terres dans le Far- West, avec des charrues électriques, se trouvent tout à coup obligés à venir se battre dans la Champagne, ou dans les Flandres françaises, alors qu'ils n'avaient jamais rien eu de commun

avec les litiges européens et que l'Europe leur paraissait aussi éloignée que s'ils se trouvaient dans la lune. Mais les Américains ayant la conviction qu'ils sont le premier peuple du monde, il ne leur plaît pas que les Allemands prétendent leur enlever ce rôle prépondérant; et cette rivalité se traduira par la défaite de nos ennemis.

S'il nous paraît extraordinaire que les Américains arrivent si rapidement en France, c'est que nous ne sommes pas habitués, malheureusement, à leur prestigieuse célérité, nous qui sommes enlisés dans des méthodes un peu vieillottes, ert quoi nous recevons l'exemple de nos administrations et surtout de nos administrations publiques.

Un exemple, pour finir, qui fera bien voir quelles sont nos méthodes, et ce que les Américains en pensent.

Il y a quelques mois, sur la côte ouest de France, près de l'île d'OIéron, un navire américain chargé de farine sombra. Il est inutile de dire que c'était sous les coups d'un sous-marin. Le navire ayant été frappé par le milieu, une partie de sa cargaison s'échappa du bateau; or, les sacs de farine, dans la mer, surnagent pendant quelque temps, parce qu'il se forme tout autour du sac une espèce de croûte qui protège l'intérieur; non seulement le sac surnage, mais il reste étanche pendant quelques Jours, à la condition qu'on vienne à son secours dans ce délai-là. Donc, cette cargaison, étant venue flotter h la surface de l'eau, fut poussée jusqu'aux abords de l'île d'OIéron. Les habitants de l'île se précipitèrent sur ces sacs, se félicitant d'une aussi belle aubaine. Hélas, ils avaient compté sans les douaniers, qui leur

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dirent : « N'y touchez pas, cela ne vous appartient pas. » Mais comme ces fonctionnaires étaient assez ^^ surpris d'un pliénomène d'importation aussi insolite, s ils écrivirent par la voie liiérarchique et, de proche en proche, cela arriva jusqu'à Paris; ils demandaient : « Que faut-il faire, en présence de cet amas de sacs qui sont dans l'eau et qui arrivent tout seuls d'Amérique? » C'était à peu près la répétition du pendu qui peut-être bien n'était pas mort. La réponse se Ût attendre quinze jours ou trois semaines; les sacs étaient toujours dans l'eau! Et quand enfin elle arriva les sacs avaient sombré.

Et cette histoire authentique faisait dire à un Américain de mes amis : « Pendant qu'en France vos administrations font les papiers, nous, nous faisons les choses! »

Je terminerai donc en souhaitant que, dorénavant, nos bureaux fassent un peu moins de papiers et un peu plus de choses.

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