‹ Où allons-nous?Chapitre 22 sur 36 · LA GUERRE VUE DU MAROC · texte numérisé non relu

LA GUERRE VUE DU MAROC

Pendant Vautomne de 1914 on espérait au Maroc — comme en France, d'ailleurs — que la guerre serait courte.

Interrogé sur ce point par la rédaction de la Vigie marocaine, de Casablanca, où je me trouvais alors, je la priai d'insérer comme réponse cet article qui y parut le 20 octobre 1914.

Sous le prétexte que j'ai résidé souvent et longtemps en Allemagne, nombre de personnes me demandent si je pense que la guerre sera longue.

De tous les Français qui se lamenlent de la guerre je serais le plus surpris si elle était de courte durée.

Les quelques aperçus de l'armée allemande que que j'avais pu jadis surprendre m'avaient bien convaincu qpe la guerre serait d'une autre forme que nous ne le prévoyions.

La guerre, de nos jours, ne se fait plus, hélas ! avec des sabres en bataille, des drapeaux qui claquent au vent et des braves qui se précipitent dans la mêlée. Un arrosage méthodique de cent mille kilos d'éclats de fer par vingt-quatre heures, comme à Anvers, éteint les courages les plus héroïques.

La guerre, de nos jours, se fait avec du travail préalable et de la science appliquée.

A cet égard, un corps d'armée allemand ressemble fort à la légion romaine où se comptaient simultanément des maçons, des terrassiers, des forgerons, des charpentiers et autres artisans d'état, de sorte qu'à l'occasion une armée de combattants se transformait en une nuée de travailleurs.

Les états- majors allemands apportent un soin minutieux a repérer la profession de chaque soldat, afin de l'incorporer dans l'arme ou dans la spécialité où son rendement sera maximum pour le bien du service.

Comme ils admettent ce principe qu'une armée est une usine qui avance, on ne saurait s'imaginer la perfection qu'ils exigent de l'outillage et leur sollicitude à mettre à sa place chaque unité combattante.

Tous lei progrès de l'induitiie y sont appliqués et

i£S BONI^S MÉTHODES til

11 Importe que Touvrier soit adéquat à routll. Ils ne feront pas gâcher du ciment par un électricien, et aucun favoritisme ne leur eujuindra d'admettre un danseur dans la télégraphie Marconi.

Ils ont le culte de la compétence et le don de Torganisation.

Les chefs sont instruits par des cours dans ces spécialités et immédiateraeut rais au courant de tous leurs perfeclionnements. Les expériences, les essais, les démonstrations, les exercices dans les camp? d'instruction sont continuels; mais malheur au passant trop curieux qui approche de l'enceinte réservée à Tarméeî Un ordre bref, plus souvent une main brutale, l'en écarte, à moins qu'elle ne l'entraîne dans quelque réduit désagréable où il faut prouver que Ton n'a pas de louches intentions. Combien souvent fus-je menacé d'une telle mésaventure!

Aussi bien la perfection de leur technique rendait leur industrie prépondérante, de même la préparation industrielle de la guerre fait leurs armées si redoutables.

Telles sont quelques-unes des idées que je répète, Cassandre obstiné, depuis un quart de siècle. Quelques-uns les ont lues, d'aucuns m'ont félicité, la plupart les ont écartées comme gênantes.

Le ,2 septembre 1013, j'assistais à Berlin à la grande revue d'automne. Entre mille observations, une particulièrement m'obséda : la qualité extraordinaire Je matériel roulant que cette troupe de 40.000 à 50.000 hommes traînait après elle; il couvrait presque autant de place que les troupes elles-mêmes. J'en adressai le compte rendu avec cette remarque à di-

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vers journaux français, dont aucun d'ailleurs ne Tinséra. Le premier répondit : « Je suis pacifiste » ; le second dit : « Je ne ferai jamais de réclame à l'armée allemande » ; un troisième m'écrivit : « Les questions militaires n'intéressent pas mes lecteurs. »

Qu'en pensent aujourd'hui ces lecteurs?

En guise d'amende honorable, ces journaux crient maintenant que les Teutons sont des sauvages, des barbares, des Huns, comme dit Camille Pelletan, qui aurait pu s'en douter plus tôt.

Là-dessus nous sommes tous d'accord.

Mais, il ne suffit pas de cracher aux naseaux du tigre pour faire lâcher prise à ses griffes.

Voilà pourquoi je crois que la guerre sera longue.

Cependant le succès final semble assuré, car la coalition mondiale, que les Allemands ont provoquée, leur imposait des victoires foudroyantes, à la Napoléon, et ils n'ont encore gagné que des batailles à la Pyrrhus.

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