‹ Où allons-nous?Chapitre 23 sur 36 · LE CHEF · texte numérisé non relu

LE CHEF

Pourquoi, au lieu du gouverneur X..., du'^militairé Y..., ou du politicien Z..., le général Lyautey fut-il désigné, au printemps de 1912, comme résident général du Protectorat chériflen? On peut bien encore se le demander aujourd'hui, puisque, pendant trente ans, aucun homme en France n'a été porté à un pouvoir quelconque à cause de son aptitude à l'occuper. n est plus que probable qu'avec tout autre que Lyautey, le Maroc serait à cette heure retombé sous le joug de quelque sultan légitime ou usurpateur, et certainement dominé par les Boches. Mais, n'anticipons pas.

Lyautey arrivait au Maroc précédé d'une réputation qui n'avait pas encore pénétré le grand public. Sorti très jeune de Saint-Gyr vers 1875, il avait accompli presque toute sa carrière aux colonies, c'està-dire dans un monde où la valeur de l'officier se développe et s'affirme plus qu'elle n'a coutume d'être récompensée. Quand la guerre actuelle aura pris fin, nous saurons alors quelle reconnaissance la France doit aux chefs militaires, actuellement au front, dont on nous tait systématiquement les noms et qui ont gagné leur esprit d'initiative et leur coup d'œil dans l'armée coloaiale.

220 eu ALLONS-NOUS?

Le général Lyautey, avec une modestie cértaînôment excessive, fuit remonter son propre mérite au plus illustre de ces chefs, à Gallienl.

C*est à Madagascar qu'il resta plusieurs années à son école. Mais j'ai souvent entendu dire que, depuis lors, l'élève avait dépassé son maître.

On se rend compte, en lisant le volume remarquable Dans te sud de Madagascar (1900-1902), où le colonel Lyautey a consigné ses travaux militaires, administratifs, économiques, dans la grande île, de la valeur du collaborateur que Gallieni avait emmené avec lui pour accomplir son œuvre.

Mais déjà, dix années auparavant, dans une société moins inatlenlive que la nôtre, un article de la Revue des Deu.c-Mondes aurait tiré hors de pair Tofûcier qui l'avait écrit. Le rôle social de Vof(icier était une révélation au sein de notre armée que les laideurs de la politique n'allaient pas tarder à compromettre.

Quand, à l'heure actuelle, on relit les enseignements qui se pressent dans cette trop courte brochure, on se dit que si elle était aux tranchées, dans les mains de tous nos officiers, notre brave armée serait, s'il est possible, meilleure encore.

Nul n'est mieux placé, dit le colonel Lyautey, que r officier pour exercer sur ses subordonnés une action efficace. En contact immédiat avec eux, il partage entièrement leurs travaux, leurs fatigues, sans en tirer aucun profit... C'est donc un merveilleux agent d'action sociale. Quel intérêt n'y a-t-il pas à ce qu'avant tout autre il soit animé de l'amour personnel des humbles, pénétré des devoirs qui s'imposent à tous les dirigeants sociaux, convaincu de son rôle d'édu»

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cateiir, résolu, sans rien modifier à la lettre des fonclions qu'il remplit^ à les vivifier par Tesprit de sa mission?

A ceux qui viennent des écoles, on a parlé sfratérfie, halistiqiîpy infeUiqence militaire, mais bien peu à leur cœur militaire. On leur a enseigné à instruire leurs hommes; leur a-t-on fait comprendre qu'il faut d'à-bord les aimer et conquérir leur affection?

Et les pages s'écoulent au travers de ces considérations élevées.

Il est saisissant de les rapprocher — et Ton me pardonnera ce rapproclicmcnt — des idées identiques qu'exprime W. Taylor quand il parle des rapports entre patrons et ouvriers.

Quelques années plus tard, en 1900, Lynuîey envisage le Ftôle colonial de Varmée. Là, nous trouvons énoncés îes principes directeurs qui feront du résident général au Maroc le plus incomparable organisateur dont la France puisse s'enorgueillir :

Quelles sont donc les qualités caractéristiques du chef militaire?

Est-ce seulement de savoir commander V exercice et de connaître la lettre des règlements? Ou bien est" ce le don naturel du commandement, la décision, Vactivité communicativey la promptitude du coup d'œil, le sang- froid dans le péril?

Et quelles soîit les qualités qui doivent distinguer entre toutes V administrateur colonial?

Est-ce seulement la connaissance méticuleuse des décrets et circulaires, le souci scrupideux de leur stricte application, est-ce le fétichisme du tchin, qui existe ailleurs qu'en Russie, Vétat d'âme « fonctionnaire y* y en un mot? Ou bien est-ce l'initiative^ la soif

des responsabilités, Vappel constant au bon sens, la passion du mieux, Vinlerprétation la plus large, la plus libérale, les règlements et la volonté d'en subordonner la lettre à Vespnt? Et dira-t-on que de telles qualités sont moins nécessaires au chef militaire qu'au chef civil?

Et cette proposition devenue fameuse à force d'avoir été appliquée par celui qui Ténonçâ :

L'occupation militaire consiste moins en opérations militaires qu'en une organisation qui marche.

Et cette autre :

Une expédition coloniale devrait toujours être dirigée par le chef désigné pour être le premier adminisirafeur du pays après la conquête, qui amène la curieuse remarque suivante que Lyautey a empruntée à un de ses prédécesseurs au Tonkîn :

Lorsque en pn^enant un repaire on pense surtout au marché qu'on y établira le lendemain, on ne le prend pas de la même façon.

C'est de cette façon qu'après avoir soumis les Beni- Hassem, grâce à une série de manœuvres dont se souviennent avec admiration les connaisseurs, puis échappé aux embûches beaucoup plus dangereuses des dénonciations politiques, chères à certains ministres, le général Lyautey, en trois ans, occupa et pacifia par enchantement le Maroc, considéré, avant lui, comme une conquête à réaliser par le canon et les mitrailleuses.

Il n'entre point dans cette étude d'en parcourir les étapes ; disons seulement que, sauf une partie des montagnes inaccessibles de l'Atlas, tout le Maroc colonisable reconnaît le Protectorat français qui couvre aujourd'hui les indigènes de toutes races et les Euro-

péens de toute provenance d'une sécurité absolue. Et la colonisation, c'est-à-dire la prospérité, y avance à pas de géants.

Quels sont les procédés de commandement et d'organisation du général Lyautey ?

De ces méthodes, certaines découlent de principes déterminés, intelligemment mis en pratique, d'autres sont le privilège et portent l'empreinte de son émînente personnalité. Elle? peuvent se résumer dans les quelques observations qui suivent :

Choix rigoureux de ses collaborateurs; étude documentée qui ne laisse dans l'ombre aucune question, vue précise et lointaine des conséquences; fermeté dans la décision, rapidité foudroyante de l'exécution toujours soigneusement surveillée.

.Te demandais un jour au général comment il avait pu rassembler autour de lui une pléiade de collaborateurs dont le zèle et la connaissance de leurs fonctions n'ont d'égal que leur dévouement.

— Je commence par m'in former, me répondit-il, de? références antérieures du candidat par rapport au service déterminé que je me propose de lui confier; puis je me le fais présenter, je cause avec lui, j'ausculte sa personnalité et, si cet examen me satisfait, je m'en fie dès lors à ma manière de commander pour me l'attacher sans réserve.

« Et cette manière de commander consiste à ne jamais punir ni tracasser. En présence d'une faute, 1^ réprimande qui excite l'amour-propre est la meilleure des sanctions. Qimni au collaborateur qui récidive et mérite des punitions, je m'en sépare : il ne vaut rien pour moi. Je vais plus loin. A partir du jour où je connais la valeur de mes chefs de service.

]e ne leur donne plus d'ordres, mais seulement des indicntîons et toujours des responsabilités. »

Est-il besoin de répéter, après tant d'antres, que le général a Pesprit ouvert à toutes les questions? Sa préoccupation constante est de se faire documenter par les liommes — quels qu'ils soient — qui les connaissent; il appelle à la consullalion, en lui faisant prendre des notes, le subordonné auquel il se propose de confier l'exécution. Dans un délai très court un rapport doit être adressé; Il l'examine, réfléchit et ordonne.

C'est alors qu'il ne fait pas bon, pour celui qui reçoit Tordre, de traîner sur la besogne. « Est-elle commencée? où en ôles-vous? n'est-ce pas encore fini? » Telles sont les interrogations qui se pressent. Et les visites à l'improviste sur les lieux d'exécution! Avec ce diable de cbef, pas un service ne dort tranquille. Je serais curieux d'apprendre si, au cours de sa carrière, Lyautcy a jamais fait une inspection Gnnoncée,

Certes, quand tout ne marche pas h son gré sa critique n'est pas précisément tendre. Les abatages de Lyautey son célèbres. Le fonctionnaire fautif est terrorisé, humilié, mécontenL Mais, tandis que le malheureux ronge sourdement son frein, voici que le patron se tourne en souriant vers lui : « Je ne vous ai pas fâché, au moins; croyez que ce n'était pas mon intention. » L'animosité s'envole et le dévouement prend sa place, ce dévouement absolu, définitif, qui s'incruste chez tous ceux qui ont s.ervi sous Lyautey. Son activité les surmène et il en est idoré.

Si le Maroc entrevoit aujourd'hui une ère de pros-

périté magique, Il le doit à ce chef incomparable; mais surtout si cette colonie est restée à la France, c'est parce que, ne l'oublions jamais, Lyautey, dans des jours tragiques, a su ne pas obéir.

Je le vois encore, arrivant de Rabat à Casablanca, le 8 août 1914, et me disant avec une profonde émotion : « Je viens de passer la semaine la plus angoissante de ma vie. J'avais reçu Tordre d'évacuer tout le Maroc, excepté les villes de la côte, et d'envoyer en France les trois quarts du corps expéditionnaire. C'était la colonie entière perdue pour notre pays! J'envoie les troupes qu'on me demande; mais j'ai refusé d'évacuer un seul des points que j'occupe. »

Sa désobéissance héroïque sauva le Maroc.

Nos ennemis ont multiplié les intrigues et fomenté des troubles au nord et au sud du Maroc français; non seulement ils ont échoué, mais la pacification et la sécurité se sont étendues, sans secousses, comme une immense tache d'huile, bien au delà des limites de 1914.

Le prestige de Lyautey sur les indigènes tourne au fétichisme; ils le considèrent comme investi de la baraka (la grâce divine de nos théologies occidentales). Au début, la soudaineté et la fréquence de ses déplacements avaient fait croire à quelques-uns qu'il possédait le don d'ubiquité.

On a beaucoup écrit, on écrira beaucoup encore sur l'œuvre de Lyautey au Maroc. Mais déjà l'on a remarqué que les seuls adversaires insurmontables qu'il ait rencontrés dans sa carrière sont l'Administration et la Politique. L^admlnistration, parce que les procédés de Lyautey sont le renversement de toutes ses routines ; la politique, parce que notre sys-

tème de gouvernement ne supporte pas les hommes supérieurs et ne laisse accéder au pouvoir que les médiocres.

L'œuvre colonisatrice de Lyautey est à la hauteur de tout ce qu'aucun homme a encore accompli. Dans les moments terribles que nous vivons, où la guerre est partout et où, seul, parmi les chefs des armées belligérantes, il lutte avec une poignée de braves, dispersés sur un front immense, dans un pays inconnu, et souvent impraticable, à travers des montagnes infranchissables, sa situation rappelle Dupleix dans les Indes, et Bonaparte sur le plateau de Rivoli, quand il était entouré d'ennemis quatre fois plus nombreux que ses soldats.

Le charme a été rompu le Jour où il fut appelé au ministère. Venu pour commander. l'Administration et la Politique lui firent comprendre qu'un ministre ne commande pas. Je ne sais laquelle des deux lui fut le plus hostile : si la seconde se montra plus agressive, la première était plus insidieuse. Le général, dans la franchise et la droiture de son caractère, ne croyait pas, et sans doute ne croit-il pas encore, aux noirceurs de l'âme des bureaucrates. Parce qu'il a choisi et formé autour de lui, à son école, une élite de fonctionnaires dévoués, il ne pouvait admettre que, dans le danger pressant de la patrie, ceux qu'il trouvait installés à Paris dans les grands postes songeassent à le tromper. Le moment -l'est pas venu d'en apporter les preuves, pas plus que de raconter l'immensité et l'utilité de la tâche accomplie en trois mois malgré ces embûches...

La démission du général Lyautey, au lieu de consterner le pays commô un malheur national, ne causa

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guère plus d'énioî qu'une des innombrables chutes de ministres interchan<2:eables.

Cette indifférence appelle de troublantes rAflexJoni. Elle montre non seulement que l'esprit public a perdu la notion de rimportanre capitale d'avoir aux affaires des homme» supérieurs, mais encore qu'il ne sait plus h quel critérium la supériorité se reconnaît.

Tel, pour avoir prononcé un discours sonore, tel autre, parce qu'il est un habile manœuvrier parlementaire, sont sacrés hommes d'Etat.

Quel rapport cependant e\i?le-t-il entre ces facultés secondaires et celles que doit mettre en action le chef digne de commander?

Etre actif sans être a^ité; savoir choisir ses lieutenants, diriger les foules, à tous inspirer confiance; montrer par son passé qu'on a réussi des œuvres difficiles; posséder à la fois la puissance de travail et l'esprit d'organisation; exceller à répartir à chacun sa besogne suivant ses capacités; considérer les règlements comme des guides et non comme des tyrans. Voilà les signes auxquels se révèlent les vrais conducteurs d'hommes. Puisque nous nous acharnons à le méconnaître, ne nous indignons plus que la victoire soit longue à venir!

Bien qu'il y eût exigé, en la personne de Gouraud, un successeur digne de lui, le retour de Lyautey au Maroc fut triomphal. Il semblait que tous, colons et indigènes, eussent, comme un équipage abandonné, retrouvé leur pilote. Dès à présent, il apparaît que le Maroc ne saurait se passer de son grand chef. Luimême, en en reprenant possession, a déclaré qu'il ne se souvenait plus de son passage au ministère que fomrae d'un cauchemar dans un sommeil agité*

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