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LES IRRIGATIONS

Le problème de Tirrigation domine au Maroc toutes les autres questions, et il est d'autant plus urgent de le résoudre que les eaux courantes intarissables sont en abondance.

Trois fleuves, la Moulouya, le Sebou et l'Oum-el- Rbia, offrent chacun un débit minimum de plus de 50 mètres cubes à la seconde, et il existe en outre une multitude de cours d'eau secondaires. Toutes ces eaux devront concourir à l'irrigation de millions d'hectares. L'expérience démontre que, l'arrosage aidant, on peut faire prospérer au Maroc toutes les plantes cultivables, pendant que l'olivier et le pin sont appelés à couvrir les montagnes ou les dunes.

On ne répétera jamais assez cette vérité que les eaux courantes du Maroc doivent être réservées à féconder le sol, et que pas une goutte n'en devrait parvenir jusqu'à la mer. Toute une catégorie de gens sont disposés à le méconnaître; ce sont ceux qui ont la prétention de créer sur les cours d'eau des usines hydro-électriques. Dans cet admirable pays il n'y a aucune comparaison à établir entre les valeurs de l'eau comme génératrice d'énergie et comme créatrice de fertilité.

Voici un cours d'eau qui débite à l'étiage 100 litres à la seconde — un simple ruisseau — et tombe de

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50 mètres de hauteur. Sa puissance dynamique, captée par une turbine, produira 50 clievaux effectifs. En attribuant au cheval une valeur de 400 francs, ce qui est énorme, on aura ainsi réalisé un revenu brut de 20.000 francs. Par contre, toute la superficie de terrain située entre les niveaux supérieur et inférieur de la chute sera irrévocablement privée d'arrosage. Or, 100 litres à la seconde font 2.500.000 mètres cubes par an, c'est-à-dire un volume d'eau capable de couvrir 1.200 hectares de 2 mètres de hauteur d'eau. C'est là une irrigation copieuse, puisque la moyenne des pluies tombant sur le territoire marocain cultivable ne dépasse pas 55 centimètres par an.

D'autre part, l'irrigation artificielle augmente la productivité des terres certainement de plus de 700 francs par hectare. Notre modeste ruisseau engendrera donc une production annuelle d'au moins 860.000 francs.

Comparez ce chiffre dû à l'arrosage aux 20.000 francs que produirait l'aménagement du cours d'eau en puissance hydraulique et concluez.

Bien peu de gens ont fait ce calcul sans réplique. Un grand nombre toutefois sentent confusément que l'eau d'arrosage sera au Maroc la source de toute richesse, et que si on détourne les rivières de leur but naturel qui est de fertiliser le sol, on fera une irréparable sottise. Sans doute il faut excepter les torrents de l'Atlas, actuellement d'ailleurs inaccessibles, mais qui pourront plus tard être aménagés comme,, chez nous, ceux des Alpes et des Pyrénées.

Mais ne Jamais perdre de vue que le principal motif qui nous a fait convoiter le Maroc est précisément

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rexlslence que nous connaissions de ces fleuves, intarissables parce qu'ils ont leurs sources dans les neiges abondantes du haut Atlas, et qui sont un ^age de llntense productivité de ce pays.

Aurions-nous donc oublié déjà les raisons qui nous y ont fait débarquer! On pourrait le craindre en voyant les projets, que caressent certains services, de barrer et de capter les plus abondantes rivières marocaines dans la partie moyenne de leur cours, notamment pour électrifier des lignes de chemin de fer.

Jamais conception ne fut plus irrationnelle. Pour s'assurer une certaine économie de combustible, ses •ntreprises se priveront du trafic énorme de denrées que leur parcimonie mal placée supprimera dans les réglons qu'elles desserviront : ce que le bon La Fontaine appelait tuer la poule aux œufs d'or.

Avant d'accorder n'importe quelle concession de force hydraulique il faut absolument faire le relevé du profil en long des principaux cours d'eau, jauger leur débit moyen et à l'étiage et exécuter le nivellement des terrains des bassins fluviaux arrosés par ces rivières et leurs affluents.

Quand ce travail aura été accompli, on pourra alors déterminer les points où il sera loisible, sans porter atteinte à la production future de la colonie, de capter l'élément liquide pour en faire des kilowati.

Tout le monde a connu au Maroc les Mannesmann et plus encore Karl Ficke. Les premiers avaient dans la tête un plan général d'irrigation. Quant à Karl Ficke, qui habitait le Maroc depuis trente-sept an», il possédait sur l'hydrographie, le

régime des pluies, des vents, de la température et des récoltes comparées dans ce pays des observations qu'il adressait régulièrement à l'Institut météoroiogique de Hambourg. S»s carnets, qu'il m'a montrés en 1913, et qui ont été saisis, constituent à cette heure les documents les plus précieux qui existent sur la météorologie du Maroc et ses rapports avec la productivité. Ils démontrent notamment que pendant une période d'un quart de siècle les chiffres des récoltes furent mathématiquement proportionnels à la hauteur des pluies tombées sur le sol.

C'est à la suite de travaux analogues que les Anglais se sont résolus à exécuter le barrage d'Assouan, qui a triplé la fécondité de l'Egypte, et que les Américains ont fait de la Californie un verger qui alimente l'univers entier en conserves de fruits. Dès à présent il importe qu'un statut administratif hydraulique bien étudié soit promulgué au Maroc.

Quiconque envisage les difficultés inouïes par lesquelles nous passerons en France au lendemain de la guerre se rend compte que ce Maroc prometteur, où régnent l'abondance et les bienfaits d'une administration que tous les pays peuvent lui envier, sera le théâtre d'un véritable envahissement de la part de nos concitoyens dont les ressources ont été atteintes, les biens dévastés. Trouveront-ils facilement à acquérir des terres qu'ils puissent mettre en valeur? Question souvent posée. Nous devons reconnaître que la réponse n'y est point facile. Mais le général Lyautey est si fertile en ressources que nous n'avons point à désespérer qu'il ne trouve une solution.

Une dernière considération la montre nécessaire. Quelles que soient l'intelligence et Tactivité des indigènes, ils n'ont ni la compétence ni l'initiative voulues pour mettre en valeur le Maroc amélioré. Seuls des Européens peuvent accomplir cette tâche pour ainsi dire scientifique.

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