‹ Où allons-nous?Chapitre 28 sur 36 · L'ABDICATION · texte numérisé non relu

L'ABDICATION

Je ne vonrlrnis pas conirisler outre mesure ies Bonr^'eois qui me foronl riioimeiir de rue lire; m.iis cejMMitl.-mt il> reconnailronl bien — élaiil plus inlelli^'eiils que résolus — qu'une partie au umius «les cnla>tr()plies qui nous oui assaillis suiil la (•ou»»»^qMHure (le leur altitude jiassée, je veux «lire de leur désintéressenieut iuexpliralile de toute action dans les ulîaires publiques. La plupart ont déclaré dès

longtemps qu'ils ne faisaient pas de politique; d'antres, «ans le déclarer, s'en sont abj^lenus comme les premiers. Il en est enfin, et non des moindres, qni se sont laissé entraîner à favoriser celle qu'ils savaient pertinemment mauvaise. N'ayant ainsi pas montré grandes vertus civiques les Bourgeois se sont vus accuser de manquer de courage militaire et de faire embusquer leurs fils; ce qui est odieusement fau\. Mais comme ils ont renoncé, non seulement à toute influence, mais encore à tout moyen, à tout organe capable de faire parvenir leurs pensées ou leurs protestations au public, ils se trouvent aussi désarmés contre cette calomnie qu'ils le sont devant le Pouvoir, pour faire prévaloir les plus légitimes de leurs revendications. Vouloir considérer l'individualisme et l'isolement comme une attitude seyante les a réduits h être aujourd'hui sans force et sans autorité. On les qualifiait jadis de classe dirigeante : ce terme est devenu si paradoxal qu'il est difflcile de n'en paj sourire.

Ecoutez plutôt ce qu'en pense un homme du peunte qui, lui cependant, n'est pas hostile aux Bourgeois.

Bécemment se tenait à Lyon un Congrès agricole où étaient venus de nombreux ruraux de la région, des vieux surtout, car les jeunes et les adultes sont loin de leurs villages, occupés à défendre la France.

L'un d'eux, vieux cultivateur armé de cet imperturbable bon sens que l'on trouvait souvent, autrefois plus qu'aujourd'hui, dans nos campagnes, se mit h causer avec quelques bourgeois, gros propriétaires de son canton, ses contemporains. Il leur dlfait :

« Les bourgeois sont à l'origine des malheurs qui sont arrivés. Quand j'étais jeune, c'étaient eux qui dirigeaient le pays et ça ne marchait pas trop mal. Puis, peu à peu, ils ont laissé glisser le manche entre leurs mains. Pourquoi? Pour n'avoir pas su le retenir quand on a voulu le leur arracher. Us n'ont pas songé h s'enlendre et ils n'ont rien voulu dépenser pour conserver l'influence; dès lors elle est tombée aux mains des avenluriers et des charlatans aux paroles trompeuses. La presse également a échappé aux bourgeois; elle aussi a fait souvent chorus avec les farceurs dont elle a été le portemensonge.

« Le t)ourgeo!s, lui, s'est retiré dans sa maison, dans son comjifoir ou dans son clhàteau et s'est mis à bouder sans jamais rien tenter pour reconquérir ni l'inniience ni la popularité.

« Les travailleurs se sont ainsi trouvés abandonnés, sans secours, aux suggestions des politiciens qui ont fait d'eux tout ce qu'ils ont vouiu. Kl les bourgeois sont devenus si faibles, si impuissants, que ceux d'entre eux qui voulaif^nt être quelque chose n'avaient pas d'autre alternative que de hurler avec les loups.

« De tout cela il ne pouvait rien sortir de bon. On nous a perpétuellement trompés, et ce n'est pas nous, qui étions courbés sur nos charrues, ou isolés dans nos pauvres patelins, qui pouvions deviner les vérités que les bourgeois ne prenaient plus même la peine de nous faire connaître. Ainsi les journaux les plus répandus nous racontaient que la paix allait devenir éternelle et que très prochainement nous n'aurions plus besoin d'armée; et voilà que, tandis

qiio nous non? réjouissions d'iine si douce perspeclivH. <SI;iI;m! In iriH'in* l.i [»lus rnonslnicuse que l'oa enl j.im.iis vue. Kl il :i fnllii que lonst nos cullivjileiirs p.irli<'iiMil à l.'i fois pour défeiiilre le p;iys. Nos ciirnp.ignes se s(tnl vidôiîs, el nos llls, nos Trères, nos aniis sonl inotis ou lf»ll«'un*rU mutilés qu'ils ne pourront plus rullivHr leurs lerres.

« Soyi'z surs (|:ie reux qui sont restés au pnys et ceux qui y reviendrrml s.iins et saufs en conserveront eonlie vous uti hîsseuliuieut profond, parce que si U'< lM»uri;enis pfvvoynii*nt la catastrophe ils auraient dû nous ♦'fi prévenir par tous les moyens el s'ils ne la soupçonnaient pas, alors ils étaient aussi ignorants qup r«'u\ (pie nous avions pris Thabilude d'écouler. Vmijs vmvm/, dune que nous n'avons pas tort de les iucriîuiuer. »

Ainsi p.i riait mon vieux paysan et maintenant que j'ai irauscrit sa pliilippi(pie je demanderai au ieeleur ce rpi'il y aurait répondu.

Kn dehors de sa désertion devant les luttes pollllfpiH* on fait au bourgeois encore d'autres griefs, (^hj.iiid ils reprorlierd aux Industriels el aux commerçaiils fniucais d'avoir été moins actifs, moins entrepriMi.inls el moins avertis que leurs conunerçants étraui:«M<. les enueuus de la bourgeoisie — ou du capilali<me, romm** ils disent — ne manquent pas de f.iii»' (di^rrvf'r <|iie l'indu'itrie et le commerce étaient dirigés p.ir elle et qu'il n'appartenait pas au peuple, igiioraid el simpliste, de les conduire dans la voie du [(Tnurf's.

Ou«* si la bourgeoisie incrimine les tracasseries de l'adunnist ration et l'inertie des bureaucrates

LES TIEUX ERREaiENTS 273

comme In prînrîpnle cause de celle stagnation de U frodiictivîtô et dos échanges, \h encore le peuple a beau jen de répondre que les fonctionnaires sont aussi des bouriroois, à qui jamais les roprésenlants de la tiourgcoisie restés dans les Assemblées parlemenfairos n'ont manifesté leur désapprohafion pour une atlilndo assurément funeste aux inléréis du pays.

D'aiUcîfrs il existe lion nombre de compartiments de In production sur lesquels Taction ilu Pouvoir n'agît en aucune manière et qui, cependant, ne donnent pas plus qiie les autres rnatlôre à un éloge quelconque de la classe rirbe.

Prenons, par exemple, Pagriculture dans laquelle on trniivp de grands et de modestes propriétaires. Les premiers, qui devraîenl être instruits, ont-ils montré une supériorité quelconque sur les seconds? Sans doute il y a d'bonorables, de remarquab'es exceptions, mnis en général on ne voit pas que les rendements de leurs terres soient plus élevés, et les rendements de la culture française sont les plus faibles de toute IMCurope civilisée.

Et quoi donc empêchait les propriétaires aisés de s'occuper activement de leurs terres et de s'initier aux prov:rés de l'agronomie, sinon leur indolence et surtout leur empressement à s'en éloigner pour aller mener l'existence de la grande ville, alors qu'en restant dans leurs demeures rurales ils auraient pu, non seulement faire prospérer leurs biens, mnis encore instruire par la parole et par l'exemple leurs Toisins îuoin? fortunés? Au lieu de cela ils les abandonnaient h leur ignorance et à leur routine, p'^rdaient toiit contact avec eux et fatalement toute influence sur leur mentalité.

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II est classique que les bourgeois se vantent de leur esprit (i'écunoniie. reste atavique des haliitiides de la classe paysanne dont la plupart sont iss!i**; mais ils confon<lent volontiers la mesure dans l^s dépenses avec la parcimonie, pour ne pas employer un autre terme. Diminuer partout les frais leur semble le critérium de ta bonne administration. Rien de plus aisé pourtant que de leur montrer que leur étroite parcimonie jointe à une pitoyable ignorance vont souvent à rencontre de leurs vrais intérêts. Que de fois pour économiser une livre on perd un écu! La faiblesse de la natalité, le marupie de bon outillage, la pauvreté (\e^ rendements, les difficultés sociales dérivent de celte formide éminemment bourgeoise. Avec ces belles économies ce n'est pas un écu que Ton a perdu c'est la Krance qu'on a ruinée.

Faut-il montrer à la fois l'ignorance de certains propriétaires et leur incapacité, faute de quelcfues outils, à tirer parti même de ce que la nature leur olfre généreusement? Voici une anecdote typique.

Il y a une dizaine d'années quelques invités se trouvaient réunis, vers la fin de l'aulonme, dans une maison anne. C'était, dans la fertile vallée de 'a Saône, une villa entourée d'un parc on, derrière de hantes futaies, s'étend un de ces vergers plantureux dont les frinfs sont si abondants cpi'à peine prend-on soin de cueillir les plus beaux tandis que le reste se dessècbe ou pourrit sur les arbres.

Au cours du repas, on vint à parler des P]tats-Unis. Un des convives, bourgeois local, oisif au verbe avantageux, prompt à discourir de ce qu'il savait et plus encore de ce qu'il ne savait pas, car son ignorance était fort étendue, un des convives, dis-je,

parlait a?sez dédaî.îçneiispmpnt des Américains, les traitant dp parvenus, de lihifTeurs, de gens surfaits, de gaspilleurs surtout de leurs ressources naturelles, et son verbiage ne laissait pas que de rencontrer de rérho.

On servît au dessert une compote de pêches superbes, dorf^es. succulentes. Le m^me convive crut de bon ton de complimenter la maîtresse de maison sur les adorables produits de ses arbres fruitiers et de lui demander à Taide de quelle précieuse recelte elle les conservait ainsi jusqu'à l'arrière-saison.

« Ehî Monsieur, retenez vos éloges, répondît la dame ; ni mes verirers. ni moi n'y sommes pour rien; ces pécbes viennent d'un magasin de comestifiles: ce sont des r^onserves de Californie. »

Est-il rien de plus piquant que cette petite scène? Ce bourgeois qui dénigre les Américains tout en savourant, sans s'en douter, leurs produits et ce propriétaire français qui, ayant laissé gâter ses fruits, est obligé, quand il en veut servir en automne, de les faire venir des antipodes, admirablement conservés grâce à un procédé découvert par un autre Français qui se nommait Pasteur.

Ces quelques notes ont montré le bourgeois statique: il faut aussi le présenter en mouvement, car il serait injuste de ne pas reconnaître que la plupart ^es bourgeois travaillent.

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