‹ Où allons-nous?Chapitre 29 sur 36 · SI J'ÉTAIS PATRON · texte numérisé non relu

SI J'ÉTAIS PATRON

Si j'étais chef d*nne indnslrîe je ne serais pas rassuré sur Pavenir qui rmierwl, car je ne pourrais me dissimuler qu'un tas de prol)lènios, tous plus inquiétants les uns que les autres, vont se trouver simultanément à résoudre.

Je coramenrerais par me demander si j'aurais des matières premières à travailler. On s'aperçoit en eiïet aujourd'hui qu'elles font défaut à peu près partout et manqueront hicn p'us encore le jour où l'I^lat, qui les importe de chez nos alliés pour les besoins de la défense, cessera d'en recevoir. A ce moment ces mêmes alliés auront intérêt à les garder ainsi que leurs navires pour réapprovisionner leurs propres industries; de plus nos ennemis accourront sur les marchés avec d'autant plus de convoitises qu'ils au- ^ ronl été privés beaucoup plus que nous depuis des années.

Tout en songeant avec inquiétude à cette situation J'examinerais de plus mon organisation, mon matériel, mes moyens de manulenlion, ma situation topographique, mes facilités de communication, et je me

poserais In question de savoir si tout cela est bien an niveau des élcujents similaires de aies concurrents.

J^iis se poserait la question des nouveaux impôts dont une très minime fraction seulement a jusqu'à |ir(^sent été répartie. (^)ue me faudrait-il faire, aïoi, faible isolé, pour qu'on ne m'en attribuât pas plus que mon com])te?

D'autre pari un point d'interrogation plus angoissant encore se poserait devant mes yeux, celui de la main-d'œuvre. Combien de travailleurs manqueront è l'a|)j»el? guel sera l'état d'esprit de ceux qui reviendront ou des nouveaux que je parviendrais à endjaucher? A quel étiage leurs prétentions? Outilles dispositions montreront-ils pour le travail après des années passées dans les camps ou à l'arrière où ils sont soumis à de pernicieuses inllueni-es?

Kn réiléchissant plus que par le passé j'entreverrais qu'il y a peut-être moyen de ramener les ouvriers, dans leur intérêt connue dans le mien, à une mentalité plus raisonnable, mais que, si ce moyen existe, je ne l'ai certainement pas mis en œuvre, puisque je n'ai jamais rien essaya dans ce sens.

Poursuivant l'analyse de mes cliances et de mes risques je ne maïupierais pas de reconnaître que je serais environné à l'avenir de concurrents plus redoutables que jamais : ceux d'abord qui auront créé pmdant la guerre des établissements à production Intensive, et d'antres aussi, moins puissants, mais qui mettront en connnun leurs efforts et leurs capacités pour fabriquer en série des spécialités, chacun la leur, dont l'assemblage final sera réalisé par Tua des participants, au l>énéflce de tous. Je me rendrais

compte que ces procédés seront tellement économiques qu'ils délieront toute concurrence.

Je m'apercevrais, non sans elïroi, que, hanilicapé par les difUcultés d'ordre intérieur et la révululion ainsi apportée dans les niélljodes de travail de mes concurrents, je serais dans la situation dangereuse du pot de terre voulant tenir tête au pot de 1er.

Dès lors, si j'étais patron, je m'inlurmerais exactement de tous les progrès, de toutes les cunditions nouvelles de mon industrie alin que rien de ce qui la concerne en tous pays ne me fût étranger; j'étudierais avec soin et j'apjiliipierais toutes les méthodes scientifiques de travail et de production. Cette étude m'apprendrait bien vile ce que c'est qu'un prix de revient, ce que je croyais savoir, bien que je l*ignorasse.

Je me convaincrais ainsi que, sur une masse d'articles que je fabriquais, un tiers me gagnait de l'argent, un tiers ne perdait ni ne gagnait et que je vendais le dernier tiers à des prix qui ne couvraient pas les prix de fabrication.

Je comprendrais la sagesse de cet aphorisme américain que je trouvais jadis absurde : « Gagner ou perdre de l'argent en industrie c'est de peu d'importance; l'essentiel est de savoir pourquoi on en perd et pourquoi on en gagne ».

J'arriverais alors à cette conclusion que je devrais réduire le nombre des articles de ma produriion et que, ceux que je maintiendrais, il me faudrait les fabriquer en masse, autant que possible mécaniquement, parce que le bras d'une machine est plus docile, plus résistant et toujours plus économique que le bras d'un ouvrier.

Mais j'appliquerais avant loul mon intelligence à rétude du personnel, [luisque en dôlinitive c'est le persunnel qui est Tagenl indispeusalile entre la matière et moi el qu'il n'est pas du tout indilTérent qu'il soit quelconque. J'apprentirais donc à connaître les hommes que j'empluierais, du tiaut en bas de l'éclielle technique. Cette connaissafice nramènerait à une sélecliun rigoureuse des individus, aussi nt'ressaire, [dus nécessaire même que le choix des outils qu'ils auront à conduire.

Je tieiulrais l'examen allenlif de leurs aptitudes respectives pour l'une des [larlies les plus capitales de ma prulessinn. Puis je m'ellorcerais d'agir sur eux par des moyens logicpies p.»ur qu'ils pussent et voulussent donner le maxinnun de leur rendement.

Je serais par la tout nalurellement amené à cette constalalion (|ue l'on ne rennmere jamais troji un bon collaborateur, taiulis que l'on paie toujours trop cher un mauvais employé ou un ouvrier médiocre. (Ju'on me permette celle irrévérencieuse comparaison (pi'il en est du travailleur connue des vêtements. Lu complet toid fait à 37 fr. 50 est toujours moins avanlageux qu'un vélemenl cher mais en éloire solide, coiipé par un bon tailleur. La camelote humaine ne vaut pas mieux que la camelote industrielle.

Un principe, dont un chef ne doit jamais s'écarter, veut que l'homme qui lui donne satisfaction soit payé [iroportionnellement à sa valeur. Tel est le gage de la [uospérité des emjdoyeurs comme des employés, connue des nations. l»n ferait sourire un Américain à qui l'on dirait : « tel posie vaut 500 fr. par mois ». Il vous répondrait sans liésiter que les

émoluments ne sont pns fonction de la place occiipée, (nais du ïnérjle de riiomnie qui les rcuiplil.

Je reconnaîtrais loulefois que ces i»riucij»es comportent un lJuuie\er^e^nL'ut radical.de nus li.iljiludes, aussi aljsurdcs qu'invélc^rées, et qu'il serait l)len difficile à un industriel isolé de les apjdicpicr avec ta complète inilé{)endance que Ton voit s'épanouir aux Etals-Unis. C'est pourquoi, si j'étais patron, je n'aurais ni repos ni trêve que je n'eusse proj>agé dans les milieux à ma portée ces conceptions si nouvelles pour nous dont je me ferais résolument l'apôtre.

J'exjioserais à tous mes collègues la nécessité qui s'impose à eux de s'unir, de connaître les lionunes et d'étudier l'organisation; trois conditions de succès dont on n'a guère tenu compte jusqu'à présent.

Si quelques-uns d'entre eux me faisaient froide mine comme il est d'usage en France entre gens de la même profession, je leur montrerais le spectre de la ruine guettant tous ceux qui voudront marcher seuls; si d'autres, plus enclins aux lamentations qu'à l'effort, se perdaient en récriminations contre le mauvais esprit de leurs ouvriers, je leur ferais toucher du doigt qu'au lieu de déclarer la guerre aux propagateurs d'idées fausses dans les milieux populaires, ils n'ont jamais clicrclié qu'à acheter leur neutralité, sûr moyen d'en faire éclore de nouveaux; Je ne désespérerais pas de les convaincre qu'il faut savoir parler aux ouvriers, s'intéresser à leur sort et surtout les intéresser à leur travail, gr.ice à une rémunération généreuse de la lâche loyalement accomplie. Enfin si mes collègues repoussaient mes vues je n'hésiterais pas à leur déclarer que leur répugnance à travailier en s'eatr'aldant et leur refus d'a^-

prendre h connaître et à conduire les hommes sont une i>reiive que l'esprit d'organisation leur fait défaut et ipi'iis sont dc^placés h la tôle de leur établissèment, étant inrapabJes de le diriger.

Kt ravenir ne tarderait (las à eu faire des victimes Ce leur aveugle eutôtemenl.

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