L'ALIMENT
Après la culture physique, rhabitation ; après rhabitation, la subsistance; telle est la succession logique des conditions nécessaires à l'existence et à l'énergie de l'homme. Les circonstances veulent que cette dernière condition soit en même temps de la plus saisissante actualité.
Si les Français sont trop sédentaires, s'ils se logent plutôt mal, on peut dire qu'en temps normal ils se nourrissent bien. Il n'est pas de pays au monde où, d'ordinaire, l'alimentation soit plus variée, les denrées aussi abondantes et la cuisine meilleure. En ce moment, ces propositions semblent empreintes d'une ironie cruelle et cependant nos tribulations ne font que commencer ; mais du moins nous font-elles mieux apprécier les agréments de notre situation passée.
Tout homme qui avait cent sous à manger par jour — c'était l'expression consacrée — pouvait se considérer comme à l'abri de la faim. Pour ce prix, on avait à peu près de tout ; pas de pénurie, jamais de disette ; nos marchés étaient toujours abondamment pourvus. La France était un pays de Cocagne.
Difficilement, nous nous rendons compte du sentiment d'envie qu'éprouvaient les étrangers, tous
moins favorisés que nous, en parcourant du nord au sud notre admirable territoire où toutes les cultures, toutes les productions agricoles se succèdent avec une richesse et une diversité qui sont un enchantement. C'est devant cette réalité que le rêve des pangermanistes tournait au cauchemar. Nos pacifistes ne voulaient pas voir qu'un propriétaire qui a de beaux fruits dans son jardin est toujours en danger de le voir envahi par les voleurs.
La France — on ne saurait trop le répéter — est avant tout un pays agricole, un pays qui pourrait nourrir un bon tiers de plus d'habitants qu'il n'en contient ; il est même le seul, en Europe, qui, au point de vue alimentaire, puisse se suffire à lui-môme et exporter en outre assez^de denrées pour s'enrichir.
Passons en revue tous les autres. Ce n'est ni l'Angleterre avec sa population dense, pour les trois quarts industrielle, ni la Scandinavie avec ses frimas, ni la Hollande, ni le Danemark avec leurs seuls pâturages, ni l'Italie avec sa pauvreté en céréales, ni l'Espagne et ses sécheresses, ni la Suisse aux rares surfaces cultivables, qui peuvent soutenir la comparaison avec la France plantureuse.
Seule, la Russie, si elle les mettait en exploitation, pourrait tirer de son sol des ressources plus abondantes, sinon aussi variées et aussi savoureuses.
Restent les Empires centraux, nos ennemis. L'un des deux, TAutriche-IIongrie, soutiendrait peut-être avec nous la comparaison. La Bohême et la Moravie sont fertiles et bien cultivées; la Hongrie est féconde aussi, mais sèche et très en arrière du progrès. De plus, 51 millions d'habitants vivent sur ces 600.000 kilomètres carrés.
Quant à TAlleraagne, depuis longtemps elle ne nourrissait plus sa population croissante en quantité et en appétit, et demandait chaque année à l'étranger plus d'un milliard de denrées alimentaires ou fertilisantes.
Gomment donc parvient-elle aujourd'hui à l'empêchel* de mourir de faim malgré le blocus ? Ceci demande une longue et instructive explication. Les considérations et les théories agronomiques que je vais présenter sont capitales pour expliquer les événements actuels.
« La nature a très inégalement réparti la fécondité aux terres d'Allemagne. Sans parler des vallées fertiles de ses fleuves, des riches plaines de la Germanie centrale, des dunes sablonneuses entrecoupées d'étangs, qui couvrent la Prusse Nord-Orientale, de l'immense et sombre manteau de tourbes étendu entre le Rhin et l'Elbe inférieurs, on doit constater l'admirable parti que les habitants, sous la direction des chefs de stations agronomiques, ont su tirer de ces sols privilégiés ou ingrats, et leur faire porter, à force de travaux persévérants, les récoltes qui leur sont adaptables. »
C'est là ce que j'écrivais au commencement de 1914(1).
Les procédés que la culture allemande a mis en œuvre pour augmenter ses surfaces et ses rendements sont de plusieurs sortes.
D'abord, les remaniements de propriétés, connus
(1) Le.'i derniers progrès de V Allemagne. L'ihrziXTi^ P.Roger et C*', Paris.
SOUS le nom de réunions territoriales, grâce auxquels les lopins de terre épars, appartenant à un même propriétaire, ont été redistribués de façon à ce que chaque possesseur du sol n'eût plus qu'un unique lot d'un seul tènement qui évite les pertes de temps et permet la culture mécanique. La sélection rigoureuse des semences et leur adaptation rationnelle au terrain qui les reçoit. La mise en culture, après des expériences innombrables, des tourbières de l'Allemagne du Nord. Un emploi tellement intensif des agents de fertilité, engrais et amendements, que l'agriculture de l'Allemagne, à elle seule, en consomme autant que tout le reste de l'Europe. Enfin, un choix judicieux de cultures qui restitue au bétail ou au sol, comme sous-produits, autant que possible ses éléments de fertilité et n'exporte sous forme de sucre, alcool, bière, fécule, que les éléments qui sont fournis aux végétaux par l'atmosphère et ainsi n'épuisent pas le terrain.
Quand un agriculteur produit des céréales et qu'il les vend sur le marché, il exporte de son domaine une quantité très appréciable d'azote, de phosphate et de potasse que ces grains y ont puisée. Il faut qu'il achète à beaux deniers ces éléments pour entretenir la fécondité de sa terre. Si, au contraire, il cultive de la betterave ou de la pomme de terre qui seront transformées en sucre ou en alcool, les susdits éléments sont rendus au sol sous forme de drêches et de pulpes, après avoir ou non traversé le tube digestif des animaux de ferme, le sucre et l'alcool ne contenant pas trace de phosphate, d'azote, ni de potasse.
Ces notions sont familières aux cultivateurs aile-
mands et servent de principes directeurs à leurs exploitations.
Tous savent que le sol est le support plus ou moins bien aménagé des récoltes, que les récoltes sont les facteurs d'extraction des éléments de fertilité contenus dans ce sol, que les grains en sont les agents d'exportation au dehors, tandis que les résidus des industries agricoles en opèrent la restitution au domaine.
C'est à la faveur de ces connaissances appliquées que les terres allemandes, comblées en outre d'engrais artificiels, croissaient d'année en année en fécondité, nourrissant, en outre, un bétail extrêmement nombreux : notamment 20 millions de bovidés et 22 millions de porcs. Dans la statique rurale, la nourriture du bétail représente un fort prélèvement sur le sol de ses éléments de fertilité, puisque la viande et les os les contiennent à l'état pour ainsi dire concentré. Toutefois les prairies de légumineuses (luzerne, trèfle, sainfoin) ont l'heureuse propriété de soutirer de l'azote à l'atmosphère ; c'est pourquoi, à la condition qu'on leur fournisse du phosphate et de la potasse, ainsi que le font très régulièrement les Allemands, leur fertilité ne diminue pas.
D'autre part, en dehors des herbes des champs, ils avaient coutume de donner à leur bétail, parallèlement aux pulpes et aux issues de minoterie et de brasserie, une forte quantité de tourteaux de graines oléagineuses qu'ils achetaient dans tous les pays et surtout à Marseille. Nous commettions une erreur énorme à les leur vendre au lieu de les convertir en viande de boucherie.
Les aniIï^^ux de ferme ont en outre l'avantage de
4A ou ALLONS-NOUS?
faire eux-mêmes la récolte et la transformation des éléments nutritifs en nourriture toute prête à être consommée. Une fraction de cette transformation a une très grande valeur sous un faible poids, c'est la peau. Les déjections organiques, le fumier, restituent également, sous une forme excellente pour la végétation, une proportion importante des éléments absorbés. Enlin, nombre de ces animaux rendent en travail une partie de ce qu'ils consomment.
De ces causes réunies résulte que le bétail est une source de grande richesse pour l'agriculture.
Et ce.n'est pas tout ; car, même avant la guerre, les Allemands triaient et recueillaient dans certaines villes tous les résidus d'origine animale, os, débris de viande, de légumes, de fruits, rejetés de la cuisine humaine, pour en alimenter particulièrement les porcs. Cet art d'utiliser les restes a été généralisé pendant la guerre et certainement nos ennemis y ont trouvé un appoint précieux pour leur alimentation. Non seulement le gaspillage leur est à cette heure inconnu ; mais ils continueront, à là paix, comme génératrice de production normale, une opération qu'ils ont développée sous l'empire de la nécessité. Le public, étant habitué à cette discipline domestique, n'y renoncera plus puisqu'elle est avantageuse.
Mais revenons aux produits des industries agricoles.
La fabrication du sucre atteignait 3 millions de tonnes (contre 850.000 en France, 1.900.000 en Autriche-Hongrie).
Ce sont Qes constatations qui m'ont autorisé à publier, dès le mois d'octobre 1914, que la première denrée alimentaire dont la France manquerait avec
une guerre longue serait le sucre. L'événement m'a donné raison.
Car il était évident que l'Allomagne bloquée remplacerait incontinent ses cultures de betteraves par des céréales; son sol aynnt en réserve assez de fertilité acquise pour soutenir pendant plusieurs années des récoltes môme épuisantes, comme le blé, le seigle et le maïs.
Et vu la machinerie agricole considérable qu'elle possède et le grand nombre de prisonniers de guerre et de déportés qu'elle fait travailler, elle a pu jusqu'ici, malgré la mobilisation, empêcher le peuple de mourir de faim. Seulement, du même coup, l'alimentation du bétail, privé en outre de l'importation des tourteaux, s'est trouvée considérablement réduite. C'est ce qui explique ces hécatombes de porcs et de bovidés dont nous avons eu le? échos, et la pénurie de viande qui a nécessité un rationnement sévère imposé à la population.
La direction très scientifique et très attentive de l'administration allemande a paré à cette pénurie par ce rationnement méthodique appliqué à temps et par des indications docilement suivies sur les éléments nutritifs nécessaires à riioram e et aux animaux pour subsister.
Des expériences patiemment poursuivies, longtemps avant la guerre, sur la valeur intrinsèque de chaque denrée, ont^ donné des résultats très utiles en tout temps pour l'alimentation économique du bétail, assurément moins nécessaires en temps de paix pour l'alimentation des hommes, mais d'une importance capitale en face du blocus pour les uns et les autres. Le professeur Kellner, de la station agronomique de
Mœckern-Leîpzîg, pour les animaux, et les services sanitaires de Tarmée, pour les corps de troupes, ont été les initiateurs de ces recherches et les propagateurs de leurs résultats. On sait parfaitement en Allemagne ce qu'il faut d'éléments plastiques, calorifiques et graisseux pour nourrir un homme ou un hœuf, et comme on a déterminé, d'autre part, les proportions de ces éléments que contient chaque suhstance alimentaire, on peut, en ce moment, préciser scientifiquement les rations d'entretien indispensables à la subsistance des individus suivant les espèces d'aliments dont on dispose.
11 faut sans doute à la population une discipline absolue pour s'y conformer ; mais c'est précisément cette discipline qui fait la force de nos ennemis.
Rien de semblable n'a été fait en France, parce que personne ne supposait que la guerre serait d'aussi longue durée et que ni le public, ni encore moins l'Administration, ne sont organisés pour la prévision des événements insolites.
La production, au lieu d'être transformée, et probablement augmentée comme en Allemagne, n'a cessé de décroître faute de brns, de bêtes de somme et d'engrais. Au lieu de provoquer les moyens de la relever, on s'est contenté de multiplier les achats à l'étranger des denrées qui nous manquaient. Puis, quand on a redouté la disette, on s'est avisé, naïvement, de les taxer, et il est arrivé le contraire de ce qu'on attendait. C'est en vain qu'à la lecture de la première taxation de denrées, au printemps de 1916, je me suis empressé de répéter dans la presse : « Prenez garde ! La taxation d'une denrée qui se
raréfie est le plus sûr moyen de faire évanouir le peu qui en reste ; il n'y a qu'un moyen de parer à la disette, c'est le rationnement, et un seul procédé pour la faire cesser, les encouragements à la production. »
D'autres idées prévalurent et nous en payons aujourd'hui les conséquences.
Au lieu de procéder, au hasard, à des expériences empiriques, il fallait étudier attentivement les méthodes scientifiques mises en œuvre par nos adversaires, puisqu'ils ont été aux prises longtemps avant nous, et plus cruellement que nous heureusement, avec les difficultés alimentaires. Ces moyens, ils les ont consignés dans une foule de revues et de journaux, dont îa traduction et la lecture nous eussent été de précieux enseignements, si l'on n'en avait pas rigoureusement interdit l'entrée en France. Cette connaissance nous serait aujourd'hui plus utile que jamais.
Quand on a commencé à soupçonner chez nous que l'alimentation publique allait devenir malaisée, on a prodigué les circulaires ; mais ces papiers administratifs n'ont pas la vertu de faire pousser le blé et les pommes de terre.
En réalité, M. le ministre Herriot fut le premier à se rendre compte, par une enquête approfondie, du véritable état de nos ressources et de nos besoins. C'est par lui que nous sûmes que la situation était sérieuse, parce que le déficit de la production mondiale est certain. Malheureusement, jusqu'ici ses avertissements ont rencontré plus d'insouciance que d'attention. Tant que le public voit du pain chez le boulanger, il n'imagine pas que le jour puisse venir
OÙ îl n'en trouvera plus. L'imprévoyance n'est pas le moindre de nos défauts.
Beaucoup de terres chez nous sont restées en friche. On a appelé trop tardivement des travailleurs improvisés, des Chinois, des nègres, des prisonniers allemands ; on a pensé aussi à la jeunesse de nos lycées. Cette idée ne serait pas la plus mauvaise si elle était appliquée avec méthode. Il est certain que faire connaître à nos jeunes citadins la terre et la culture, non seulement serait d'une grande utilité pratique, mais aurait une portée sociale considérable. Beaucoup d'entre eux ne demandent qu'à prendre ce rôle au sérieux.
Dès que l'avis fut donné que les élèves des lycées pourraient être envoyés comme travailleurs aux champs pendant les trois semaines de vacances de Pâques, l'un d'eux, fils d'Alsacien, m'écrivit les lignes suivantes :
« Chaque lycée devrait former des groupes de cinq ou six jeunes gens qui seraient mis sous la direction d'un de leurs camarades capable de les diriger et déjà familier avec les travaux agricoles. Ces groupes iraient en province, où ils loeeraîent chez le fermier à la disposition duquel îl seraient mis.
« D'autre part, il faut songer aux fermiers qui occupent des prisonniers allemands et qui ont souvent de la peine à les diriger et à se faire comprendre d'eux. Il faudrait donc envoyer des jeunes gens sachant parler couramment l'allemand à ces agriculteurs, pour faciliter la direction des travaux exécutés par les prisonniers. Il y a, dans les lycées de Paris, de nombreux Alsaciens connaissant parfaite-
ment la langue allemande et capables de s'entremettra entre les fermiers et les prisonniers.
« I) est nécessaire d'intéresser dès maintenant nos écoliers à cette question, en leur montrant les avantages précieux qu'ils pourront tirer de ces deux mois de travaux dans les champs. En effet, pourrait-on leur trouver un meilleur moyen de se constituer une belle santé robuste et à toute épreuve ? Cependant, il ne faut pas voir uniquement l'avantage que présentent ces travaux agricoles, pour la culture physique. Nos jeunes apprendront à connaître notre laborieuse population des campagnes qui représente la plus belle force de la France. En même temps, ils connaîtront l'agriculture, et c'est là le point essentiel. C'est, en effet, l'agriculture qui fait la richesse de notre pays. »
Voilà un jeune homme qui a précisé, avec un sens pratique que nos fonctionnaires ne connaissent guère, le programme, la réalisation et le but d'une mobilisation qui se ferait avec autant d'empressement patriotique que celle de nos poilus le 2 août 1914.