L'ALCOOLISME
Lorsqu'un blessé a perdu beaucoup de sang, le plus urgent est de Tempêcher de mourir d'anémie. Tout ce qu'on peut imaginer pour ranimer ses forces lui doit être prodigué. Qui penserait qu'au sortir d'une longue guerre un peuple n'a pas droit à la même sollicitude ? Et depuis l'invasion des Barbares aux premiers siècles de l'ère chrétienne le monde n'a rien vu de comparable aux bouleversements et aux massacres actuels.
A l'inverse des fléaux naturels, famines ou épidémies qui, à des époques diverses, ont décimé l'humanité par la destruction des éléments les moins résistants, la guerre élimine les plus vigoureux, faisant ainsi de la sélection à rebours. Tant que la lutte est soutenue par des armées de métier, qui ne représentent qu'une part infime de la population, l'affaiblissement reste peu sensible; mais quand une génération entière se lève pour défendre, pendant des années, son territoire et ses foyers, le dommage causé à la race peut prendre d'incalculables proportions.
Telle sera, après ces jours tragiques, la situation des peuples européens.
De plus, à la destruction par le fer et par le feu,
la guerre ajoute d'autres calamités qui, de mois en mois, deviennent plus graves. Les pacifistes naguère nous les décrivaient complaisamment.
Ils nous disaient que la guerre engendre chez l'homme civilisé une bestialité qui le fait remonter à la barbarie ; qu'engagé dans la lutte il n'obéit qu'aux instincts de la bête lâchée ; que le danger, sans cesse imminent, provoque en lui, avec l'insouciance de la mort, l'inconscience dans tous ses actes ; il gaspille ou détruit ce qui est à sa portée ; il se livre avec une témérité folle aux entraînements les plus dangereux et cherche dans l'ivresse aussi bien une excitation au courage que l'oubli de ses soufi'rances. Bref, ils ont brossé d'épouvantables tableaux des horreurs de la guerre, n'oubliant que de nous enseigner le moyen de s'y soustraire.
Un jour viendra où, après avoir dénombré les mutilés et les morts, guéri les blessés et rendu à leurs foyers les survivants échappés à la grande catastrophe, il faudra que chacun reprenne ses travaux et son existence sociale. Alors seulement on verra dans une lumière crue l'état où se trouveront l'Europe entière et la France en particulier.
Les esprits réfléchis constateront avec anxiété que la race blanche, jusqu'à présent maîtresse du monde, aura subi un profond affaiblissement, que des vides immenses s'étendront dans des territoires entiers et que partout aura sensiblement baissé le niveau physique de la population.
Ne parlons pas du désarroi moral où seront plongés les cerveaux après une telle secousse ; les institutions, chez la plupart des peuples, passeront une heure critique. Ce seront là des phénomènes passa-
gers. Maïs un problème fondamental se posera : il faudra parer au déclin, avant-coureur de la disparition de la race.
Et dans aucun pays cette question ne sera plus angoissante que dans le nôtre, parce qu'aucun n'était aussi menacé par rinsufQsance de la natalité, la méconnaissance des lois de l'hygiène et les méfaits sans frein de l'alcoolisme envahisseur.
De ces divers éléments de destruction chacun de nous apprécie suivant son tempérament le degré de nocivité. Un grand nombre mettent au premier plan l'insuffisance de la natalité. Je voudrais essayer de démontrer que si la dépopulation lente est une cause lointaine d'extinction, l'alcoolisme est le facteur inexorable de la déchéance immédiate d'une race.
Une population peut rester vigoureuse tout en se raréfiant ; et vienne une circonstance fortuite ou une législation rationnelle qui provoquent efficacement l'accroissement des naissances, le pays se repeuplera d'une race robuste et sans tare ; tandis que rien ne serait capab'e de régénérer un peuple rongé par Talcoolisme ou la débauche.
L'ethnographie en fournit de tristes et nombreux exemples.
Il y a quelque temps, Je fus appelé à faire une conférence dans une des grandes villes de Touest de la France. Au sortir de la réunion, deux médecins, un militaire et un civil, m'abordèrent pour me demander de les accompagner dans quelques bourgs et villages environnants.
« Vous verrez, me dirent-ils, à quel état ralçool
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peut réduire une population naguère pleine de vigueur et de santé. Du contingent annuel plus de 40 0/0 sont reconnus impropres au service militaire et ce pourcentage augmente chaque année proportionnellement à l'accroissement de l'alcool consommé. Tandis que leurs compatriotes encore sains se battent courageusement, ces misérables rebuts promènent leurs infirmités et leurs misères à travers les bourgs et les villages ; et quelques-uns s'en félicitent puisqu'elles leur sauvent la vie. Lorsque, la guerre terminée, on se comptera dans cette région, ces embusqués involontaires par dégénérescence alcoolique seront la majorité. Il n'y aurait pas de plus grande erreur que d'exciter de tels déchets à reproduire d'autres déchets humains. Mieux vaudrait qu'eux-mêmes ne fussent jamais nés ; ils ne connaissent pas la joie de vivre, ils sont impropres à la défense du sol et leur existence est une charge permanente pour la société. »
Ainsi parlèrent mes deux médecins, et je ne crois pas qu'aucune ligue pour le repeuplement puisse réfuter leurs arguments.
Puis ils ajoutèrent encore : « Avant la guerre de 1870, l'alcoolisme était inconnu dans celte région comme dans le reste de la France. Depuis lors, il est né, il a grandi, et de celte population de colosses il a fait un ramassis de valétudinaires et d'anormaux. La guerre engendre fatalement des habitudes d'intempérance que l'on garde. Sachez bien que dans les années qui vont suivre toute la France y passera. »
Je ne saurais donner une idée du pessimisme à froid qui s'étalait dans le langage de ces deux hora-
mes ; c^était le pronostic de médecins, après consultation auprès d'un malade atteint d'une affection mortelle. « Mais enfin, leur dis- je, estimez-vous qu'il y ait un moyen de guérir notre pays de cette maladie ? »
— Assurément ; il y a celui qu'ont employé les Suédois, les Norvégiens et les vingt-sept Etats de l'Union américaine qui ont proscrit la consommation des spiritueux ; il nous réussirait comme il leur a réussi, c'est-à-dire magnifiquement ; mais nous n'en connaissons aucun autre. D'ailleurs, vous le savez mieux que nous, dit l'un d'eux, puisque vous avez écrit, il y a trente ans, dans vos premiers ouvrages, ces mots qui m'ont frappé alors que j'étais encore sur les bancs de l'école d& médecine : « Il est à prévoir que la race humaine s'éteindra un jour dans les fumées de l'alcool. »
11 faudrait pourtant bien essayer d'éviter ce gouffre dont nous approchons plus rapidement que tout autre peuple. Et ce serait une vaine et oiseuse littérature que celle qui discourrait sur les énergies françaises sans déclarer à quoi elles doivent être avant tout employées. A la vérité, les hommes qui voient la grandeur du mal sont légion, mais les moyens que leur bonne volonté met en œuvre pour le combattre sont tellement inégaux à sa virulence, qu'ils peuvent être considérés comme inexistants. Quand on voit la somme énorme de temps, de peine et d'argent que des ligues aux intentions méritoires ont gaspillée à écrire et à répandre de petits papiers, à organiser des congrès, à coller des affiches, à faire graver des estampes et ouvrir des maisons de tempérance, sans autre résultat que de constater l'aggra-
vatîon incessante du fléau, force est bien de reconnaître que d'autres procédés doivent être mis en œuvre.
L'expérience de tous les pays et de toutes les époques démontre qu'aucun effort ne saurait être efficace sans le concours résolu des pouvoirs publics ; mais comme ces derniers se déclarent totalement impuissants à exécuter le grand geste sauveur, il faut savoir faire la part du feu.
Un des hommes qui ont le plus tourné et retourné la question de l'alcoolisme pour lui donner une solution pratique propose une loi qui grèverait d'une taxe formidable, suivant lui presque prohibitive, les alcools de bouche, et reverserait une partie de cette taxe conmie prime d'encouragement à l'emploi de l'alcool dénaturé aux industries chimiques et à la locomotion mécanique. Ce principe est séduisant. Néanmoins, M. Ferrouillat, quoiqu'il soit un psychologue très averti, méconnaît cet axiome que l'homme atteint d'une passion violente trouve toujours des expédients pour la satisfaire. Si cher que soit le petit verre de trois-six chez le débitant, le buveur le paiera, quitte à se sevrer et à priver les siens des objets les plus nécessaires à l'existence.
C'est pourquoi j'ai imaginé de compléter l'idée par une autre tout à fait inédite. La pénurie des subsistances va nous avoir habitués au rationnement en toutes choses. La guerre ne s'achèvera pas avant que nous n'ayons connu les cartes de sucre, de charbon, de pain, et bien d'autres encore. Eh bien, je propose hardiment que l'on établisse la carte d'alcool de consonmiation et que l'Etat la maintienne
définitive (1). La Régie serait la seule dispensatrice de ces cartes, comme elle serait Tunique vendeuse de l'alcool fabriqué par l'industrie ou. les bouilleurs, tous soumis à l'exercice. Par là même elle pourra en limiter étroitement la consommation.
Actuellement cette consommation oscille autour de 1.700.000 hectolitres par année. On supprimerait sans aucun doute l'alcoolisme en réduisant la vente au tiers de ce chiffre.
Donc la Régie répartirait à un prix très élevé ces 600.000 hectolitres à l'armée nationale des débitants, jusqu'à concurrence de 50.000 hectolitres par mois ; puis, en admettant que chaque litre contienne cinquante petits verres (contenance à vérifier, car je ne suis pas bistro), elle distribuerait gratuitement à chaque électeur ou à chaque habitant âgé de plus de dix-sept ans, par exemple, une quantité de cartes d'alcool égale par mois à ce nombre de personnes divisé par la somme des petits verres contenus dans les 50.000 hectos ; les liqueurs de marque entreraient dans ce total et seraient vendues plus cher par la Régie. Exception serait faite pour les produits de l'exportation, qui resterait libre.
D'ailleurs les débitants vendraient leurs petits verres au client le prix qu'ils voudraient, mais ils ne pourraient le faire que contre la remise d'une carte. Ces cartes, analogues en quelque sorte aux timbresposte, ne seraient pas nécessairement personnelles. J'entends d'ici l'objection : il se fera sur ces cartes un commerce, un agiotage, peut-être même des acca-
(1) Je tais touty 15 mai 1917.
parements invraisemblables, les uns ne voulant pas en user, les autres voulant en avoir plus que leur dû.
Or c'est précisément là le but que je poursuis. Les ivrognes invétérés trouveront dans ce trafic le moyen de satisfaire leur incurable passion ; ivrognes ils étaient, alcooliques ils deviendront. Ce sera le tribut du Minotaure ; mais ils seront d'autant moins nombreux qu'ils absorberont plus de petits verres, et leur vice empêchera les autres d'y succomber. Nous les appellerons, si l'on veut, les rédempteurs de la tempérance nationale; ce seront par là des citoyens utiles. Les Spartiates, pour rester sobres, avaient besoin de la vue des ilotes ivres.
Il est hors de doute que sans les mesures restrictives auxquelles la disette actuelle, qui va s'aggraver de jour en jour, est appelée à nous contraindre, cette législation nouvelle semblerait d'une application très compliquée. Mais après la carte de pain, à laquelle nous n'échapperons pas (1), la carte d'alcool apparaîtra d'une simplicité enfantine.
D'ailleurs elle n'est point absolument une nouveauté. J'ai fabriqué pendant vingt années du phosphore, pour la vente duquel, à l'intérieur, l'Etat nous imposait des restrictions analogues, afin de se défendre contre la concurrence des allumettes de contrebande. Bien des fonctionnaires estimeront peutêtre qu'il est plus utile à l'Etat de protéger ainsi son monopole d'allumettes que de veiller sur la santé publique et l'avenir de la race; mais tous les Français n'ont pas nécessairement une mentalité de bu-
(1) Ceci était écrit une année avant rétablissement de la carte de pain.
reaucrate; c'est ce qui me fait espérer que ma proposition sera regardée de près.
D'ailleurs je caresse l'illusion qu'elle est de nature à satisfaire tout le monde, le Trésor, les distillateurs, les spéculateurs, les débitants, et même les ivrognes de profession.
Mais il me semble qu'elle réjouirait surtout une catégorie de gens très intéressants, je veux parler des viticulteurs, car elle poussera vigoureusement à la consommation du vin et aussi du cidre et de la bière» ce à quoi on ne doit voir aucun inconvénient. Le principal, presque le seul argument des défenseurs intéressés des boissons spiritueuses, est que leur suppression ferait perdre à l'Etat 400 millions de revenus par an.
Mais s'il est dén^ontré qu'un système équitable et pratique peut simultanément doubler les 400 millions perçus par le fisc et développer la consommation du vin qui est notre véritable production et notre saine boisson nationale, plus aucun rideau ne restera pour dissimuler à la vue la cupidité des vendeurs d'alcool.