‹ Où allons-nous?Chapitre 6 sur 36 · DURES VÉRITÉS · texte numérisé non relu

DURES VÉRITÉS

Il résulte de conversations avec de nombreux Américains qu'un grand élonnement de leurs soldats en se répandant à travers la France a été de constater Tabsence complète, aussi bien dans les villes que dans les campagnes, d'hygiène, de propreté et de culture physique. De là ces travaux énormes d'assainissement des locaux, des voiries, des réduits à immondices, ces analyses et ces recherches d'eau potable, etc., etc., auxquels ils se sont livrés.

De tels préliminaires d'une longue campagne rappellent assez fidèlement ce que les mômes Américains, sous la rigoureuse .direction du colonel Gœthals, ont exécuté sur les chantiers de Panama quand ils nous eurent remplacés.

Gœthals s'aperçut du premier coup d'œil qu'un obstacle insurmontable s'opposait à l'exécution de l'œuvre gigantesque : la fièvre jaune. Les hommes de tous les pays y mouraient comme des mouches. Notamment, la liste des ingénieurs et entrepreneurs français décédés à Panama était terrifiante. Il comprit aussitôt qu'avant de s'attaquer aux travaux il fallait vaincre l'inexorable malaria.

Dès lors, il congédia la plupart des travailleurs et fit venir une nombreuse cohorte de chimistes, méde-

cins et ingénieurs sanitaires, pour assainir la zone des travaux. Il avait sous les yeux l'exemple de la réussite intégrale à Rio-de-Janelro du D' Oswald. Pendant une année entière on ne fit pas autre chose.

En vain, il était assailli par les récriminations des financiers et des autorités de New-York qui ne s'expliquaient pas cette inaction ; en vain les sarcasmes pleuvaient sur son inaptitude à diriger Tentreprise. En France notamment on commençait à écrire que les Américains seraient incapables de la mener à bien ; tout échoua contre son inflexible fermeté. Ce ne fut que quand la fièvre jaune eut disparu qu'il rappela le personnel technique et ouvrier qui ne devait plus ressentir désormais aucune atteinte du fiéau.

Chez nous, ce que les Américains redoutent, ce n'est, Dieu merci, pas notre beau climat, mais principalement la tuberculose. Ils savent combien cette maladie est aisément transmissible et quels ravages effrayants elle cause parmi nous.

Mettons en présence simplement deux chiffres. En France, avant la guerre, 145.000 personnes mouraient annuellement de tuberculose sur 39 millions d'habitants ; en Allemagne, 90.000 seulement sur 69 millions. Autrement dit, la terrible maladie tuait deux fois et demi plus de Français que d'Allemands. Les principaux coupables de tant de meurtres étant l'alcoolisme, qui engendre la maladie, et le défaut d'hygiène, qui détermine la mortalité.

La guerre a considérablement accru la fréquence du fléau ; à tel point que M. le sénateur Louis Martin a jeté dernièrement un cri d'alarme devant ses collègues :

« Plus de 150.000 soldats ont été évacués des tranchées pour tuberculose, a-t-il dit, et le nombre des cas de « phtisie de guerre »" en France est évalué à 400.000. La science règne dans les laboratoires, les écoles, les hôpitaux ; elle ne s'est jamais popularisée, »

A ces paroles angoissantes on a répondu par Texposé de ce qu'il faudrait faire — mais qu'on ne fait pas. Les mesures prises sont si peu répandues que leur action est insignifiante.

Le mal fait encore d'autres victimes. Un grand nombre de réfugiés, anémiés par les privations, en sont victimes et nous savons qu'hélas beaucoup de nos prisonniers de guerre deviennent tuberculeux dans les geôles allemandes.

Notre pays, après la guerre, sera donc aux prises avec une recrudescence effrayante de ce fléau dont, auparavant déjà, il subissait l'emprise plus qu'aucune autre nation européenne. Sa courbe d'accroissement suivait celle de la consommation des spiritueux.

De tout cela les Allemands font complaisamment état dans leurs journaux, et ils préviennent avec persistance nos alliés d'Amérique que leur séjour en France fera autant de victimes parmi eux que les obus de la maison Krupp.

Il faut avoir le sang- froid d'envisager en face les réalités, quelles qu'elles soient. La tuberculose est la plus grave des tares qui puisse affecter une race. Il faudrait souhaiter que le tuberculeux disparût sans laisser de rejeton. Malheureusement, il n'en est rien ; ce malade reproduit de génération en géné- Nition des êtres inévitablement candidats à la môme

affection. C'est en quoi la phtisie est autrement pernicieuse que l'avarie, dont les victimes donnent le jour à une descendance qui ne tarde pas à s'éteindre.

De plus, tous les remèdes proposés pour éviter la transmission de la maladie : déclaration, isolement, hospitalisation, désinfection, sont irréalisables ; d'abord parce que l'esprit public n'y est pas dressé ; ensuite parce que le mal est aujourd'hui trop endémique pour être ainsi traité. Il faudrait séquestrer une partie de la population française !

N'étant pas médecin, j'ignore s'il y aurait des modes de traitement efûcaces et je me borne à constater des faits ! Je constate en outre que la recrudescence d'alcoolisme due au relâchement général, consécutif à l'état de guerre, engendrera un nombre toujours plus grand de tuberculeux.

Toutefois si les moyens thérapeutiques ne sont pas du domaine des profanes, tout le monde est à même de se rendre compte qu'il existe des remèdes préventifs ; ce sont précisément ceux dont les Améri- ^ cains nous donnent l'exemple : la sobriété, la pro- ; prêté minutieuse, l'assainissement des maisons et des cités, l'endurance organique par la culture physique, etc.

Entre autres, un des étonnements des Américains est de voir que les Français ne couchent pas toutes fenêtres ouvertes. Les gens qui ont des insomnies ne s'imaginent pas quel sommeil réparateur ils se procureraient s'ils laissaient l'air du dehors entrer dans leurs poumons.

Nous ne savons si de pareilles réformes pourront s'acclimater chez nous. Il faudrait pour cela un

LBBRAS 63

changement d'éducation, des mesures d'hygiène obligatoires, des lois de tempérance.

En les attendant, Talcool et le taudis . grossiront continuellement l'armée des valétudinaires et nous courrons sans rémission vers la déchéance finale. En lisant ces mots, plus d'un lecteur me jettera l'anathème, mais rien, ni personne, ne m'empêchera de dire ce que je sais inéluctable. Que mes proscripteurs se tournent plutôt vers ces Messieurs du Palais- Bourbon ; ce serait à eux' de me faire mentir.

Page 1